Fascisti carogne, tornate nelle fogne!

L'ouvrage récent de Pauline Picco offre une saisissante reconstruction des liens entre les extrêmes droites françaises et italiennes. Ce livre d'histoire permet aussi de tirer quelques leçons politiques pour notre temps.

Fascisti carogne, tornate nelle fogne !

Le slogan italien des années 68 qui entendait faire retourner les charognes dans les égouts est de quelque actualité. Il rend passionnant l’ouvrage de Pauline Picco,  Liaisons dangereuses. Les extrêmes droites en France et en Italie (1960-1984), Rennes, PUR, 2016, 301 p.

Toute une série d’activistes de l’OAS, parmi lesquels Jacques Soustelle, Georges Bidault, ou Jean-Jacques Susini, trouvent refuge en Italie, bénéficiant de la bienveillance de la fraction conservatrice de la Démocratie chrétienne et de la hiérarchie vaticane, notamment du cardinal Ottaviani. Surtout, ils nouent des liens avec le MSI, le parti néo-fasciste directement issu de la République de Salo. Une complicité idéologique se noue dans ce qui apparaît alors comme une défense des « blancs ». En effet, après l’Algérie, ces idéologues, de part et d’autre des Alpes, notamment  dans la revue Europe-Action fondée en 1963 par Dominique Venner où se répandent aussi Alain de Benoist et Amaury de Chaunac-Lanzac alias François d’Orcival, entendent défendre une présence blanche en Afrique. Cette défense devient donc celle de l’Occident, et passe par une célébration des vertus de la guerre, de l’honneur ou des martyrs, qu’ils soient tombés pour Sparte, le Saint Empire romain germanique ou dans la division SS Charlemagne.

Cette posture conduit ces néo-fascistes à inventer dès 1964 le spectre d’une déferlante migratoire « Bientôt, ils seront un million », et à fantasmer une criminalité sexuelle des immigrés. Venner affirme ainsi en décembre 1965 que chaque nuit, une femme ou une jeune fille française est violée à Paris par des Noirs ou des Nord Africains. Les mêmes, au nom de la défense de la race blanche, apportent leur soutien à l’Afrique du Sud et à la Rhodésie, et surtout au Portugal salazariste en lutte en Angola. Mais ce soutien débouche sur des réseaux de financement et sur des trafics d’armes qui servent ensuite pour certains groupes armés d’extrême droite en Italie.

Pauline Picco insiste alors sur trois éléments essentiels. En mai 1965, l’Istituto Alberto Pollio organise à Rome un congrès sur « la guerre révolutionnaire instrument de l’expansion du communisme dans le monde », qui réunit 300 personnalités, dont le fondateur d’Avanguardia Nazionale, Stefano Delle Chiaie. On y explique doctement : « C’est une lutte à mort et notre objectif est celui d’éliminer le danger communiste sous toutes ses formes. Celle qui exclut la violence nous serait plus agréable, mais il ne faut pas refuser de considérer également l’autre forme de lutte. » (p. 127) Pour l’historienne, c’est sans doute lors de cette conférence qu’est théorisée et préparée la stratégie de la tension. En tout cas, application concrète des préconisations du Congrès, le groupe Ordine Nuovo, dirigé par Pino Rauti, crée les Comitati di Riscossa nazionale, destinés à contrer les communistes dans les universités et les usines. La stratégie subversive d’Ordine Nuovo passe aussi par la Grèce des colonels, où Pino Rauti se rend trois fois entre mai 1967 et avril 1968.

            En effet, second élément fascinant de la démonstration, ON et Rauti ont des liens avec une officine subversive, Aginter presse, agence de presse internationale fondée à Lisbonne en 1966 et qui se trouve en étroite relation avec la PIDE (la police politique portugaise). Cette structure dispose d’une organisation militaire « Ordre et Tradition », créée à Johannesburg en septembre 1966, animée par deux frères, anciens activistes de l’OAS, Yves et Jean-Marie Guillou alias « Guérin-Serac », en charge de l’action armée anticommuniste et qui dispose pour ce faire de camps d’entraînement au Portugal et en Afrique du Sud. Or, Aginter presse a notamment pour objectif « de favoriser l’installation du chaos », comme l’explique un texte interne découvert après la Révolution des œillets (p. 143).

Un tel objectif correspond à la stratégie de la tension, qui se développe à partir de 1969 en Italie et passe par l’organisation d’attentats meurtriers. Pauline Picco, utilisant les enquêtes judiciaires italiennes, rappelle que ces attentats, notamment à Milan en 1969 et à Brescia en 1974, ont été planifiés et organisés par des activistes d’Ordine Nuovo de Padoue et de Vénétie, qui étaient parfois des informateurs des services spéciaux italiens et de la CIA. Ces terroristes (au sens le plus précis du mot : des criminels qui entendent terroriser) ont ensuite constamment été soutenus au plan moral et logistique par leurs comparses français, qui facilitent leur transit, les hébergent ou les aident à fuir.

En sens inverse, Pauline Picco montre aussi combien le MSI aide et finance les structures d’extrême droite française, notamment le Parti des forces nouvelles et le Front national. C’est d’ailleurs au MSI que le FNI emprunte son sigle, la flamme tricolore. Parmi ceux qui font le lien entre la France et l’Italie, on retrouve toujours Susini, qui s’est recyclé au FN, candidat aux législatives en 1997, et élu conseiller régional entre 1998 et 2004. En 2000, enquêtant sur une possible implication de cet individu dans une structure d’aide logistique aux terroristes d’Ordine Nuovo et dans la strage de Brescia, la justice italienne lance une commission rogatoire internationale, à laquelle les Français donnèrent une suite où le ridicule le dispute à l’odieux (p. 150). Après vérification, la garde des Sceaux de l’époque s’appelait Elisabeth Guigou, ministre socialiste de Lionel Jospin.

C’est une des trois leçons politiques que je retiens de ce livre : la complaisance des dirigeants socialistes quand il s’agit de lutter contre l’extrême droite. Car, tandis que François Mitterrand voyait tout l’intérêt qu’il avait à faire prospérer le FN au début des années 1980, Bettino Craxi, « socialiste » (les guillemets s’imposent pour un ruffian pareil) et président du conseil, recevait  officiellement le leader du MSI, Giorgi Almirante, en 1983, rompant ainsi « l’arc constitutionnel » qui organisait l’ostracisation du parti néo-fasciste (p. 20).

La seconde réside dans la porosité entre la droite et l’extrême-droite, dont témoignent, entre autres, l’itinéraire de François d’Orcival, le soutien du Parti des forces nouvelles à la campagne de Giscard d’Estaing en 1974, ou le financement de tous ces groupes par la banque Worms et les réseaux de Georges Albertini. Pauline Picco rappelle aussi qu’un des idéologues du Parti des forces nouvelles s’appelait Patrick Buisson, qui fut ensuite conseiller spécial de Sarkozy entre 2007 et 2012.

La troisième leçon, la plus importante, porte sur l’extrême droite : elle est fondamentalement, essentiellement et radicalement, xénophobe et raciste. Elle est aussi violente et entend toujours favoriser les logiques de guerre civile. C’est bien pourquoi, je ne cesserai jamais de répéter avec mes amis italiens :

Fascisti carogne, tornate nelle fogne ! 

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