Un livre important : sur le monde du travail au Royaume-Uni au XXe siècle

L'historienne britannique a publié un livre à la fois riche et important sur le monde du travail au XXe siècle. L'occasion de réfléchir aux manières d'écrire cette histoire.

Selina Todd, The People. The Rise and Fall of The Working Class, London, John Murray, 2015, 502 p (1e éd. 2013).

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Il faut saluer le livre de Selina Todd, tant par l’ambition qui l’anime, que par les résultats auxquels elle parvient. Après un premier livre qu’elle avait consacré aux jeunes femmes dans l’Angleterre du milieu du 20e siècle[1], elle se risque en effet à une histoire des classes populaires anglaises tout au long du siècle. Le projet, ambitieux, prolonge l’histoire par en bas, selon le mot d’ordre de la meilleure historiographie britannique initiée par Edward Palmer Thompson ou Eric Hobsbawm. Mais cette histoire se veut une histoire classiste, en ce qu’elle prend au sérieux la consistance des classes sociales au Royaume-Uni et qu’elle analyse tout au long du siècle « l’expérience » (concept qu’elle reprend à E.P. Thompson), de la working class, c’est-à-dire du monde du travail, qui ne se réduit pas à la classe ouvrière (elle revient par exemple longuement sur la situation des domestiques dans la première partie de son livre). Comme elle y insiste dans l’introduction, cette histoire classiste part de rapports sociaux inégalitaires, et notamment de rapports de subordination.

Selina Todd entend également proposer une histoire incarnée, pleine de minuscules personnages avec en fil rouge, le singulier destin de Vivian Nicholson dont elle égrène la trajectoire fulgurante. De ce fait, ce sont les évocations successives par divers protagonistes de leur situation ou de certains événements qui constituent la trame du récit. Ainsi, au lieu d’un récit macro qui descend épisodiquement auprès d’actrices ou d’acteurs pour donner un peu de chair et de corps, Selina Todd choisit au contraire de rester au plus près des expériences successives de ces Anglais ordinaires. Par là, une nouvelle manière d’écrire l’histoire sociale est proposée, qui repose largement sur le montage de petites figurations. Dans ce cadre, l’auteure n’hésite pas à situer sa propre trajectoire familiale en introduction, mais aussi celles de ses camarades d’enfance à Newcastle, à la fin de l’ouvrage.

 

Ce choix rend le livre vif, vivant et tranchant. Il donne à entendre des voix, de multiples expériences à la fois partagées mais aussi diverses selon le genre, les générations, les origines et les territoires. Dans ce registre, Selina Todd est particulièrement attentive aux femmes, à leurs mises au travail successives, à leur rôle dans les mobilisations, à l’importance des solidarités qu’elles tissent. Mais elle prend également en compte les immigrants venus de l’Empire britannique (même si les Irlandais sont réduits à la portion congrue), notamment des Caraïbes et de la péninsule indienne. Elle insiste aussi sur la vie quotidienne qui façonne ces expériences partagées, notamment sur les logements et leurs évolutions, les pratiques de consommation, en particulier quand l’étau se desserre lentement après la Seconde Guerre mondiale. Elle évoque aussi longuement le projet de démocratisation scolaire, mais plus encore ses limites après la Seconde Guerre mondiale. De ce fait, et comme elle le signale dès l’introduction et ne cesse de le marteler tout au long du livre, elle récuse toute idée d’âge d’or pour le monde du travail. C’est un des points qui mériterait d’être entendu par tous les paresseux ou les ignorants qui ne cessent d’évoquer les supposées « Trente Glorieuses » en France.

À cet égard donc et de manière assez paradoxale, ce livre s’inscrit vraiment dans une histoire européenne. Le propos peut paraître surprenant pour un livre qui reste systématiquement sur les îles britanniques et n’évoque quasiment jamais le continent européen. Si l’on se contentait de la bibliographie, on s’interrogerait même sur la connaissance que l’auteure a des historiographies voisines. Il y a, dans cette manière d’écrire l’histoire, comme la revendication d’un superbe isolement, qui peut agacer, d’autant que toute l’histoire que Selina Todd retrace, s’inscrit dans un siècle européen : la Première Guerre mondiale puis l’immense vague contestataire, la crise économique, et la Seconde Guerre mondiale qui précipitent ensuite l’essor des Etats sociaux, les contestations des années 1970, etc. ; autant de phénomènes qui débordent largement du Royaume-Uni. Et c’est aussi pourquoi, ce livre si profondément anglais intéresse si profondément les spécialistes d’histoire sociale.

Enfin, ce livre est résolument engagé. L’auteure rappelle tout au long du livre la constance avec laquelle les conservateurs ont servi les intérêts des classes dominantes et une manière d’égoïsme froid, à l’instar du Premier ministre Stanley Baldwin qui refuse de recevoir à Londres la marche des chômeurs de Jarrow en 1936. Dans l’épilogue, Selina Todd revendique la nécessité pour les gens de peu de connaître une vie meilleure. Mais l’édition de poche renferme 40 pages supplémentaires (« Afterword ») qui constituent un magnifique réquisitoire sur l’état de la société anglaise, dénonçant la complaisance de l’élite politico-médiatique à stigmatiser le monde du travail et sa xénophobie supposée, et plaidant pour une véritable transformation du monde. Certes, la désindustrialisation est, à notre sens sens, trop rapidement survolée. Mais cette manière de camper résolument dans l’Angleterre du Nord, de proposer un livre chaleureux, plein d’empathie mais gros de colère aussi, – celles de ces hommes et de ces femmes évidemment, mais celle de l’auteure tout autant – en fait tout l’intérêt, la saveur et la valeur.

On le voit, l’histoire coléreuse pour laquelle je plaide, n’est jamais une histoire sainte, simpliste et édifiante. Elle est aussi une histoire exigeante. Elle m’apparaît toujours davantage comme une histoire nécessaire.

 


[1] Selina Todd, Young Women, Work, and Family in England 1918-1950, Oxford, Oxford UP, 2005.

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