A bientôt, Robert

Cette semaine sur Inter consacrée à Linhart, à L’établi.

Je chemine avec ce livre depuis plus de vingt ans, quand j’ai commencé mes recherches, en maîtrise, consacrées à la crise de l’UEC. Je ne me souviens plus exactement par quel biais, Balibar peut-être ?, j’ai alors rencontré Linhart et l’ai interviewé. Je ne connaissais alors que très peu sa propre histoire et j’avais cette naïveté d’oser un entretien. J’avais déjà une immense admiration pour ce livre, et c’est la trajectoire de l’UJC(ml) qui m’intéressait dans mon mémoire.

Le drôle de l’affaire est que Linhart parlait d’une voix si faible que le magnétophone ne se déclenchait pas au bon moment. La cassette qui en est restée contenait des bribes d’un discours inaudible. Parfaitement inutilisable.

J’ai toujours trouvé très symbolique et drôle le fait de n’avoir pu enregistrer Linhart pour faire l’histoire de l’avant 68.

Il fallait faire sans. Ce fut ma thèse.

 

J’ai relu ce livre depuis à plusieurs reprises, et de l’entendre ces jours à la radio est une manière d’en mesurer sa puissance. Michelle Zancarini-Fournel, ma directrice de thèse, l’a dit et d’autres avec elle : c’est un livre extraordinairement puissant, parce qu’il est juste et précis sur ce qu’est l’ordre usinier, l’ampleur de l’assujettissement qu’il impose, la répression qu’il est en mesure de déployer. Parce qu’il est haletant dans la grève qu’il raconte, dans cette lutte que chaque lecteur voudrait voir triompher, quand on en anticipe pourtant la défaite. Parce qu’il nous donne à voir l’épaisseur, la consistance et la fragilité aussi de la classe ouvrière.

 

Je l’ai relu pour mon HDR, en reprenant le texte en regard des tracts rédigés par le comité de base en 1969. Les archives sont à la BDIC, ouvertes à qui veut s’y pencher. Je ne vais pas répéter ce que j’ai écrit. Mais je m’étonne que personne n’aille regarder ces textes, et écouter d’autres établis, parmi lesquels Yves Cohen et Nicolas Hatzfeld. Nicolas qui est sans doute le plus obstiné, le plus têtu des établis dans sa volonté de ne pas se raconter d’histoire, Nicolas qui aurait dû causer cette semaine, parce qu’il est retourné deux fois travailler en usine, faire l’ouvrier.

 

Ce soir, Virginie Linhart causait dans le poste, après avoir écrit deux livres dont j’ai dit, peut-être avec trop de rudesse, un peu de mal. Car dans son propos j’entendais un discours dont je me sens proche et que je peux revendiquer : celui d’une fidélité au livre de son père, pour celles et ceux qui sont nés après.

 

Et dès lors, l’idée que nous cheminerons encore avec L’établi nous impose plus qu’une trêve : c’est de concorde qu’il s’agit. Celles et ceux qui aiment ce livre sont du même camp. S’en rendre compte n’est peut-être pas inutile en ces temps d’affrontements où des alliances doivent se nouer.

 

A bientôt, Robert, à bientôt j’espère. Et merci.

 

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