L’Accord inutile d'un gouvernement autodésarmé.

219af420-24c1-11de-9edf-4cf8bdb26134.jpgLa crise de Florange est désormais hautement médiatisée et politisée dans un contexte de très lourde crise et d'une économie qui détruit plus de dix mille emplois par mois. Pourquoi donc le monde politique et médiatique se focalise sur les six cents emplois des hauts fourneaux lorrains ? Cette lutte est dans les faits le symbole de la volonté de reconquête par la France de sa puissance industrielle, dans un contexte de crise économique dû au pouvoir de la finance et de crise écologique.

Il est bon de rappeler avant de commencer à parler du capharnaüm gouvernemental le contexte duquel découle la crise économique devenue politique de Florange. A l'image de la création d'EADS et de la réussite d'Airbus, il est considéré vers le début des années 2000 qu'un regroupement de plusieurs groupes sidérurgiques européens devait être réalisé afin de créer un Airbus de l'acier. Le but ? Etre compétitif face à l'acier des pays émergents en proposant dans le carnet de commande un acier à haute valeur ajoutée de par le haut niveau de savoir-faire des ouvriers européens. Ainsi est né Arcelor, consortium créé en 2002 regroupant : trois sidérurgistes européens : Aceralia (Espagne), Arbed (Luxembourg) et Usinor (France). Le groupe fonctionne bien et décide en 2003 du volet Apollo, projet de redistribution des diverses productions afin d'optimiser les lieux de production avec ce qu'ils doivent au juste produire, ce qui est logique vu que les trois pays autrefois en concurrence doivent maintenant collaborés. Ainsi dès 2003, la fermeture de plusieurs sites de phases à chaud dont Florange (mais également Liège) est programmée pour 2009/2010, ce qui ne veut absolument pas dire qu'Arcelor comptait fermer Florange pour de bon, en effet Florange devait recevoir la centralisation des aciers d'emballage et garde son site de phase à froid.

C'est en 2006 que Mittal décide d'acquérir Arcelor par le biais d'une OPA hostile pour une offre passé en six mois de 18 milliards à près de 27 milliards d'euros. ArcelorMittal est créé et devient le leader mondial de l'acier. Il faut savoir que depuis 2008, Lakshmi Mittal est non seulement PDG du groupe éponyme mais également membre du conseil d'administration de Goldman Sachs, la banque d'affaire Américaine responsable de la crise financière (avec JP morgan et compagnie) que nous connaissons bien. Ce qu'il faut savoir également c'est que l'entreprise ArcelorMittal est très endéttée : la dette nette s'élevant au premier trimèstre 2012 à 23.6 Milliards d'euros (source : http://www.arcelormittal.com/corp/~/media/Files/A/ArcelorMittal/news-and-media/press-releases/2012/ArcelorMittal-annonce-ses-resultats-pour-le-premier-trimestre-2012.pdf) Nous avons donc un groupe qui a racheté Arcelor, sur fond propres pour la plupart à hauteur de 18 milliards, pour 27 milliards afin d'augmenter ses profits généraux et qui maintenant fait payer à ses propres ouvriers le coup d'un rachat que visiblement Mr Mittal n'avait pas bien préparé.

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En réalité cette affaire est très simple pour Mittal. Grâce à l'aide précieuse de Goldman Sachs pour gérer sa dette, la solution est de fermer les sites les moins rentables (on ne parle pas de perte mais bien de plus faible rentabilité) afin de faire baisser la production d'acier et faire artificiellement monter les prix et d'augmenter les bénéfices. Cerise sur le gâteau : les haut fourneaux à l'arrêt diminuent la production de CO² de l'entreprise permettant à Mittal de revendre les permis carbone et donc d'engranger un pécule supplémentaire. Enfin pour se faire l'avocat du diable, il faut reconnaitre que l'acier subit la concurrence de matériaux composites de très bonne qualité et que le contexte économique général a nécéssairement un impact sur l'industrie lourde de base vu que grâce à l'austérité généralisée, l'économie se contracte de plus en plus chaque semaine. Cependant, l'Union Européenne importe au moins autant d'acier qu'elle en exporte avec une consommation d'acier en hausse en 2011 et stable en 2012 d'après les chiffres de la Fédération Française de l'Acier : http://lara.inist.fr/bitstream/handle/2332/2115/FFA-RA_2011.pdf Il est donc absolument faux de dire que le marché de l'acier se porte mal et qu'il y a surproduction en Europe, il n'y a derrière tout cela qu'une logique libéral d'augmentation de la rentabilité pour les actionnaires.

 

Voici donc le contexte dans lequel se trouve la lutte à Florange. On comprend désormais que Mittal n'a aucune raison de vouloir garder ce site en fonctionnement et que tout espoir d'accord avec lui est vain. C'est pourtant ce qu'a tenté de faire le gouvernement. La proposition de nationalisation temporaire ne déplaisait pas même au centre et à droite parmi le reliquat des gaullistes mais elle a été immédiatement désavouée par un premier ministre sous contrôle de Mme Parisot sans que la proposition n'ait même pas pu être étudiée correctement sans idéologisme. JM Ayrault semble être le seul à avoir discuté avec Mittal sans une logique gouvernementale concertée avec les différents ministres (d'ailleurs honnêtement il est difficile d'imaginer comment un professeur d'Allemand peut être qualifié en industrie sidérurgique et donc comme Mr Ayrault à la manière d'un Sarkozy ne cherche pas à s'entourer de gens compétents afin de l'éclairer du mieux possible, on allait droit à la catastrophe). Le gouvernement a donc pondu un accord qui n'a pas tenu plus de cinq jours ; cet accord prévoyant donc la fin du plan social sans la reprise des Hauts fourneaux (ce qui signifie chômage technique) avec un plan d'investissement de 180 millions d'euros sur cinq ans.

jean-marc-ayrault.jpg?d126bePeut-on se réjouir d'un tel accord ? Le précédent accord de chômage technique passé entre le gouvernement Fillon et Mittal prévoit que l'Etat et l'UNEDIC participent au financement à hauteur de 7 euros par heure chômée et le dernier ne fait aucunement mention d'un quelconque changement vis-à-vis du chômage technique. En réalité Mittal gagne donc totalement sur ce point, car dans les faits, les contribuables vont payer les salaires des ouvriers de Florange ! Il est certain que c'est très différent d'une nationalisation. Il faut également savoir que les Hauts fourneaux doivent être entretenus pour maintenir leur capacité de production et leur redémarrage éventuel. Cela coûte huit millions d'euros par mois et donc dans les 180 millions, il y a fort à parier (car ce n'est pas explicité dans l'accord) que ce coût est pris en compte dans les investissements et sur cinq ans, maintenir la capacité productive des haut fourneaux revient à 480 millions d'euros. Enfin si Mittal n'entretient pas les hauts fourneaux, la perspective d'un repreneur s'éloigne de plus en plus car qui va racheter une maison en ruine dans laquelle les travaux de réhabilitation sont pharaoniques.

Cet accord est donc une gabegie sans nom : il ne contraint en rien Mittal et a montré l'incompétence totale du premier ministre et du désordre qui règne au sein de la majorité qui ne sait plus où donner de la tête depuis que socialisme rime avec libéralisme. Ne parlons pas non plus du mirage ULCOS promis par le gouvernement qui a été désavoué le lendemain par la commission européenne.

 

Enfin dans le contexte actuel, en ayant une vision plus globale et lointaine du problème acier en Europe, nous avons effectivement besoin d'une industrie sidérurgique efficace, à haute valeur ajoutée et surtout propre dans le but de réduire nôtre dette écologique. Il faut se rappeler que la décroissance de certains secteurs de l'économie va être une nécessité mais comme l'acier est une industrie à la base de la chaîne alimentaire économique, nous devons donc garder une indépendance stratégique en Europe. Comme le recyclage doit devenir une activité prépondérante dans l'avenir et que d'autres matériau créent une forte concurrence sur l'acier, il est donc essentiel d'investir aujourd'hui dans les usines sidérurgiques afin de les transformer pour l'industrie de demain. Dans ce cas, la nationalisation résout le problème concret à court terme d'emploi des salariés de Florange et permet de réaliser ces investissements qu'une compagnie privé multinationale comme Mittal ne fera jamais car elle est trop occupée à distribuer des dividendes à des fonds de pensions américains.

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