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Billet de blog 2 juin 2025

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La centralité matrice des oppressions : critique d'un modèle de domination

Depuis des millénaires, nos sociétés humaines se sont construites autour d'une idée invisible mais centrale : qu'il existerait un centre légitime, supérieur, d'où rayonneraient le pouvoir, la norme et la valeur. Cette centralité a d'abord pris la forme de l'anthropocentrisme : l'humain au-dessus de la nature. Puis les choses ont dégénéré...

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Cette centralité verticale s'est rapidement répliquée à l'intérieur du monde humain, donnant naissance à des oppressions systémiques comme le patriarcat, le colonialisme et le capitalisme...

L'anthropocentrisme place l'humain au sommet d'une pyramide du vivant, considérant la nature comme une ressource à exploiter plutôt qu'un partenaire à respecter. Cette vision, qu'on trouve aussi bien dans les grands textes religieux (homme créé à l'image de Dieu, maître des animaux) que dans la philosophie moderne (Descartes, Bacon), légitime la destruction des écosystèmes au nom du progrès et de la croissance. Murray Bookchin, penseur de l'écologie sociale, a montré que la domination de la nature par l'homme est indissociable de la domination de l'homme par l'homme : l'oppression écologique et l'oppression sociale sont deux faces d'une même logique hiérarchique.

Au sein de l'espèce humaine, l'homme s'est historiquement constitué en centre, reléguant les femmes, les enfants, les personnes LGBTQIA+ aux marges.

Ce modèle patriarcal a structuré les rôles, les droits, l'accès aux ressources, imposant une hiérarchie à la fois matérielle et symbolique. Silvia Federici, dans ses travaux sur l'histoire des femmes et des enclosures, montre que le patriarcat moderne s'est renforcé parallèlement à l'émergence du capitalisme, liant exploitation genrée et accumulation capitalistique.

Les empires coloniaux ont reproduit cette logique : un centre, la métropole, qui extrait des ressources, impose ses normes culturelles, efface les savoirs et identités des périphéries colonisées. Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, a magistralement analysé cette dynamique, montrant que le colonialisme n'est pas seulement économique, mais aussi psychique : il internalise la domination au cœur des colonisés, déformant jusqu'à leur rapport à eux-mêmes. Décentrés, les Damnés de la terre sont apparemment privés d'eux mêmes.

Le capitalisme, enfin, radicalise cette dynamique en concentrant la richesse et le pouvoir entre les mains d'une minorité, les détenteurs du capital.

Aujourd'hui, les 1% les plus riches de la planète possèdent près de la moitié des richesses mondiales. Ici, le centre n'est plus seulement géographique ou social, il est abstrait : c'est la valeur marchande, l'accumulation, la rentabilité. Tout ce qui n'est pas rentable est marginalisé, invisibilisé, voire sacrifié. Bookchin encore insiste : seule une société décentralisée, autogérée et écologique peut briser ces cercles de domination.

Ce qu'il faut comprendre, c'est que ces oppressions ne sont pas séparées : elles partagent une même structure centrale.

Anthropocentrisme, patriarcat, colonialisme, capitalisme fonctionnent tous selon la même grammaire : installer un centre, créer une périphérie, justifier l'exploitation, invisibiliser la dépendance mutuelle.

Eduardo Kohn, dans How Forests Think, propose de sortir de la bulle humaine en repensant les relations entre humains et non-humains, et en reconnaissant que les forêts, les animaux, les esprits eux-mêmes participent à des mondes signifiants, qui nous échappent.

Briser ce modèle nécessite de renverser les hiérarchies et d'inventer des formes de relation non centrées. Il s'agit de reconnaître la valeur propre du vivant non humain (approches écocentrées, droit des écosystèmes), de pratiquer l'égalité radicale entre genres, identités, cultures, de mettre en place des systèmes économiques décentrés, coopératifs, circulaires, et de décoloniser les savoirs en rendant leur place aux cosmologies, langues et mémoires des peuples dominés.

La critique de la centralité n'est pas seulement un exercice théorique : c'est une nécessité existentielle. Pour survivre comme espèce et cohabiter équitablement avec le vivant, nous devons apprendre à penser en termes de réseaux, d'interdépendances, de pluralités. Sortir du centre, c'est ouvrir un chemin vers un monde plus juste, plus riche, plus vivant.

Trente rayons convergent au moyeu
Mais c’est le vide médian qui confère à la voiture sa fonction.

On façonne l’argile pour faire des vases, mais c’est du vide interne
Que dépend son usage.

Une maison est percée de
Portes et de fenêtres,
C’est encore le vide qui
Permet l’usage de la maison.

Ainsi « ce qui est » constitue
La possibilité de toute chose ;
« Ce qui n’est pas »
Constitue sa fonction.

Dans les traditions orientales (bouddhisme, taoïsme), la vacuité n’est pas le néant, c’est l’absence de nature propre, d’essence figée, et c’est précisément ce qui rend possible l’interconnexion, la fluidité, l’interdépendance.
Autrement dit :

Parce que je ne suis pas un “moi” solide, figé dans une identité, autonome, je peux me suffire à moi-même,
non pas comme une entité fermée, mais comme un nœud de relations vivantes, impermanentes, déjà reliées au monde.

Fanon aurait sans doute approuvé cette version.

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