Les neurosciences très en vogue permettent de remarquables avancées scientifiques et c'est heureux! Mais attention à ne pas surestimer l'intelligence de ces explorateurs de l'intelligence humaine.
Dans un article de mars 2021 Estefania Vargas-Gonzales et Marine Gautier-Martins prétendent debunker un Neuromythe #2 : celui des "intelligences multiples". Une analyse sans doute trop rapide.
Certains philosophes, comme Kant, ont souligné que nous ne pouvons jamais connaître "la chose en soi" (y compris nous-mêmes), mais seulement son apparence ou ses manifestations à travers nos facultés limitées.
La boucle réflexive est limitée par notre subjectivité : nous analysons notre propre intelligence avec les outils que cette même intelligence produit. Cela crée une sorte de paradoxe d'observateur.
Selon certains, les avancées techniques et scientifiques des vingt dernières années (recherches participatives, big data, intelligence artificielle…) permettent cependant aujourd'hui d'ouvrir des pistes de recherche dans lesquels l'observateur « in situ » est supervisé par un dispositif de méta-observation garant de l'objectivité qui permettrait peut être de lever ce paradoxe...
L’être humain est confronté à des défis immenses lorsqu’il tente de se comprendre lui-même. Si les outils d’observation et d’analyse des processus physiques et chimiques sont remarquables, la compréhension de sa propre intelligence semble rencontrer une limite inhérente.
La notion même d’intelligence ajoute à cette difficulté. Traditionnellement associée à des capacités cognitives telles que le raisonnement, la résolution de problèmes ou l’abstraction, l’intelligence apparaît souvent comme une mesure de performance dans des contextes spécifiques.
Pourtant, ces définitions ne suffisent pas à englober la complexité humaine. Un individu peut exceller sur le plan intellectuel tout en manquant de sagesse ou d’intelligence émotionnelle.
Cela est particulièrement frappant lorsqu’on compare des figures issues des élites académiques ou professionnelles, comme des politiques ou des spécialistes, avec des individus souvent perçus comme non instruits mais empreints d’une profonde sagesse, tels que des sadhus. La première catégorie peut être prisonnière de son propre savoir, tandis que la seconde illustre une intelligence plus intuitive et universelle.
Ces observations mettent en lumière une question fondamentale : l’intelligence est-elle vraiment ce que nous croyons qu’elle est ?
Si elle se limite à des performances mesurables, elle exclut des dimensions cruciales comme la conscience de soi, la sagesse et l’humanité. Les modèles traditionnels, comme les tests de QI, restent centrés sur des capacités cognitives spécifiques, mais des approches plus récentes, comme la théorie des intelligences multiples de Howard Gardner, élargissent la perspective. Cette dernière, bien qu’imparfaite dans sa méthodologie scientifique, a le mérite de démocratiser l’intelligence, en la présentant comme diverse et universellement distribuée. Cela remet en question les hiérarchies sociales fondées sur des mesures restreintes et pose un défi à ceux qui bénéficient d’un système valorisant une intelligence élitiste.
En redéfinissant l'intelligence comme étant plus largement distribuée, la théorie des intelligences multiples remet en question des hiérarchies sociales fondées sur des mesures traditionnelles d'intelligence.
Elle dérange potentiellement ceux qui bénéficient de l'idée d'une intelligence "rare" et élitiste, utilisée pour justifier des inégalités éducatives, économiques et sociales.
L’intelligence véritable semble difficile à cerner précisément parce qu’elle est multidimensionnelle. Elle inclut des capacités cognitives, bien sûr, mais aussi émotionnelles, sociales et même spirituelles.
Cette richesse rend son étude complexe, voire insaisissable. Dans une certaine mesure, les limites de notre autoconnaissance illustrent les limites mêmes de notre humanité.
Peut-être que la sagesse réside non pas dans une définition rigide de l’intelligence, mais dans l’humilité de reconnaître le mystère qui l’entoure. L’intelligence véritable ne consiste pas uniquement à se comprendre, mais à embrasser la complexité de la condition humaine, dans toutes ses dimensions.
Cherchons-nous à définir l'intelligence pour mieux nous comprendre ou pour mieux nous évaluer et nous juger ?