Le portrait est juste, poignant, et fin lorsqu’il montre qu’il n’est pas possible de torturer, d’emprisonner indéfiniment un homme sans en être affecté soi-même. La frontière entre folie et lucidité, soignant et soigné, victime et bourreau s'estompe rapidement à travers une vaine quête identitaire comme on découvre des poupées russes.
Pourtant dans Peau noire, masques blancs, Fanon dévoile déjà toute la profondeur vertigineuse de sa vision : la véritable décolonisation ne consiste pas à restaurer un soi perdu, mais à fabriquer un soi émergent, à accoucher d'un être libre, conscient de ses propres conditionnements, affranchi de l'illusion d'une identité figée. Plus tard, dans Les Damnés de la Terre, écrit sous la pression de la guerre, Fanon analyse la violence comme une expérience nécessaire à une réappropriation de la dignité, mais il en pressent aussi le piège.
Le "soi" que Fanon convoque n'est pas un retour à une pureté mythique, ni une revanche de l'opprimé sur l'oppresseur, mais l'invention d'un être humain capable de dépasser la centralité humaine elle-même. En cela, il rejoint les interrogations ultimes sur la place de l'homme dans le vivant : toute existence humaine est-elle, par essence, une colonisation du monde ? Coloniser n'est pas seulement asservir un autre homme, c'est aussi façonner, dompter, exploiter la Terre, les animaux, les plantes. Ainsi, même ceux qui militent pour la décolonisation des peuples doivent affronter la question de leur rapport fondamental au vivant. L'homme nouveau que Fanon appelait de ses voeux ne saurait se contenter de réarranger les rapports de force entre humains ; il doit aussi se libérer de l'illusion d'un moi séparé, décentrer sa conscience, retrouver sa juste place parmi les êtres.
Certains courants spirituels, à l'image du jaïnisme, ont poussé cette exigence de non-violence jusqu'à inclure tout le vivant dans leur éthique radicale. Une telle posture rappelle que la véritable libération n'est pas seulement politique ou sociale, mais aussi ontologique : il s'agit de permettre à toute vie d'exprimer son être propre sans domination.
En ne montrant que Fanon l'Algérien, le film pourtant très intelligent passe peut-être à côté de cette dimension essentielle, de cette révolution intérieure sans laquelle toute révolte politique risque de reproduire les schémas anciens. L’intuition de Henry David Thoreau résonne ici avec une étrange actualité : "La plupart des gens mènent une vie de désespoir silencieux. Ils partent dans leur tombe avec leur chant encore à l'intérieur d'eux-mêmes. Leur désespoir provient d'une quête sans fin à l'extérieur d'eux-mêmes. La poursuite de 'choses' : l'argent, le pouvoir, les relations, l'approbation des autres."
Fanon, bien plus qu'un combattant, était un éveilleur. Il ne s'agissait pas seulement de changer de maître ou de drapeau, mais de changer d'être. Au fond, l'essence de sa pensée rejoint celle de Thoreau : au-delà de la libération des peuples, il s'agit aussi de permettre au vivant tout entier d'exprimer au monde son chant intérieur.
Voici un excellent morceau de Coursil, qui contient selon Xo l'essence de la pensée de Fanon.