Nous entendons aujourd'hui couramment les cadres des mouvements nationaux radicaux revendiquer une idéologie exempte de toute forme de racisme. Le parti présenté par les médias comme le futur vainqueur des prochaines échéances européennes de même que le polémiste de reconquête Zemmour sont "blancs comme neige", et juste défenseurs d'une France d'Epinal et d'une préférence nationale, dignes résistants gaulois contre une immigration d'invasion.
Seulement voila : (extrait)
- Réflexions sur la question antiraciste
- Pierre-André Taguieff
Le témoignage de P. Schultze-Naumburg, rapporté par H.F.K. Günther, mérite d'être cité : « Là se tenait Hitler [dans la bibliothèque de S.-N.], devant le piano, et moi, à côté du meuble. Dans la conversation, nous en vînmes à la question raciale. Je dus lui apprendre qu'il n'existait pas de race juive, pas plus que de race allemande : l'une et l'autre étaient des métissages. ( ... ) n n'en avait rien su jusque-là» (73). Si, dans ses discours publics, Hitler continuera de référer aux Juifs comme à une « race » biologique, conformément à la vulgate raciste, ses conversations privées, recueillies par Martin Bormann, montrent qu'il concevait l'« ennemi inexpiable » comme une « race mentale », un type psycho- culturel historiquement engendré, caractérisé essentiellement par son invariabilité (d'où son inassimilabilité) et sa force« dissolvante »(le Juif« germe [ou «ferment»] de décomposition», selon l'expression de T. Mommsen), sa puissance de destruction :
« Le Juif est par définition l'étranger inassimilable et qui refuse de s'assimiler. C'est ce qui distingue le Juif des autres étrangers.( ... ) Notre racisme n'est agressif qu'à l'égard de la race juive. Nous parlons de race juive par commodité de langage, car il n'y a pas, à proprement parler, et du point de vue de la génétique, une race juive. li existe toutefois une réalité de fait à laquelle, sans la moindre hésitation, l'on peut accorder cette qualification et qui est admise par les Juifs les Juifs de toutes les parties du monde ont conscience de faire partie. ( ... ) La race juive est avant tout une race mentale. ( ... )Une race mentale, c'est quelque chose de plus solide, de plus durable, qu'une race tout court. Transplantez un Allemand aux Etats-Unis, vous en faites un Américain.
Le Juif, où qu'il aille, demeure un Juif. C'est un être par nature inassimilable. Et c'est ce caractère même, qui le rend impropre à l'assimilation, qui définit sa race. Voilà une preuve de la supériorité de l'esprit sur la chair ! » (74).
Cette légitimation hitlérienne de la judéophobie, forme particulière de xénophobie adaptée à la nature spécifique du Juif (inassimilable/ dissolvant), est aujourd'hui appliquée à des xénophobies ciblées visant d'autres groupes que les Juifs. C'est ce déplacement qui nous autorise à parler d'une extension ou d'une généralisation des représentations et des arguments originellement antijuifs.
La vision nationaliste xénophobe de l'Arabe inassimilable en train de conquérir la France (ou l'Europe occidentale) par «l'immigration-invasion», cette vision participe, dans ses formes organisatrices, de la tradition judéophobe étendue et retraduite. De tels phénomènes de reconversion idéologique mériteraient d'être systématiquement étudiés.*
(73) Hans F.K. Günther, Mon témoignage sur Adolf Hitler ( 1969), tr. fr. E. Popelier, Puisseaux, Pardès, 1990, p. 104 (livre posthume, l'auteur étant mort lez~ septembre 1968). Sur le rôle de Schultze-Naumburg dans la politique culturelle nazie, voir: Hildegard Brenner, La politique
artistique du national-socialisme (1963), tr. fr. L. Steinberg, Patis, Maspero, 198o, p. zo sq, ~ 1 sq. © Éditions Hazan | © Éditions Hazan |
Réflexions sur la question antiraciste Pierre-André Taguieff