Les élites intellectuelles ont failli à l’appel du Hirak

il ne peut y avoir de véritable transition démocratique sans une réelle transition de la tradition vers la modernité, comme il ne peut y avoir de mouvement révolutionnaire s’il n’est pas encadré et orienté par une élite éclairée vers cet objectif.

Youcef Benzatat

Le résurgence soudaine et massive du peuple dans l’espace public a précipité son entrée dans la scène politique, en revendiquant sa souveraineté législatrice et la moralisation de l’exercice du pouvoir politique, par la disqualification du système de pouvoir opaque, autoritaire et corrompu en vigueur depuis le tournant de l’indépendance nationale et l’exigence de la refondation des bases de l’état sur le mode de la transparence démocratique. Il ne s’agit pas moins d’une forme de mouvement populaire révolutionnaire.

Pour les sceptiques, ceux qui considèrent que ce mouvement populaire n’est en rien un mouvement révolutionnaire, mais simplement un sursaut d’orgueil devant l’humiliation subie par la confiscation permanente du pouvoir politique et la prédation conséquente, qu’ils se ravisent. Car un mouvement populaire de cette ampleur porte en soi les prémisses d’une révolution et peut engendrer dans son sillage une révolution en profondeur, entrainant un changement qualitatif dans la société, en révolutionnant ses valeurs culturelles conservatrices, ses structures sociales patriarcales, ses mœurs soumises à l’inhibition collective de la libido, ses clivages discriminatoires entre les hommes et les femmes et tout ce qui fait société dans un vivre ensemble où l’individu pourra reconquérir ses libertés fondamentales sous le mode de la citoyenneté républicaine.

Le scepticisme ambiant envers la qualification du mouvement populaire du 22 février de révolutionnaire, bien qu’il soit justifié dans les conditions actuelles inhérentes à l’aliénation de la grande majorité de la population dans les structures mentales patriarcales, l’imaginaire mythologique religieux et le replis caractérisé dans les identités ethniques, de fait incompatibles avec une révolution au sens des lumières, n’a pas lieu d’être si ce mouvement populaire a pu bénéficier de l’accompagnement des élites intellectuelles éclairées, pour être encadré et orienté vers cette forme de trajectoire révolutionnaire.

Il est évident que le passage d’une conscience pré politique vers une conscientisation politique de la grande masse du peuple ne se traduit pas systématiquement et spontanément en une transition d’un état de conscience traditionnelle vers l’acquisition de la plénitude d’une conscience moderne. Car, c’est cette condition transitionnelle de la tradition vers la modernité qui donne son sens au qualificatif de transition démocratique révolutionnaire.

C’est en cela que ce scepticisme se justifie, car il ne peut y avoir de véritable transition démocratique sans une réelle transition de la tradition vers la modernité, comme il ne peut y avoir de mouvement révolutionnaire s’il n’est pas encadré et orienté par une élite éclairée vers cet objectif.

En effet, malgré un désir collectif de sauter le pas vers la modernité, souvent inconscient et irréfléchi chez la grande majorité de la population, parfois conscient et élaboré en la circonstance chez une minorité avertie, notamment chez les élites intellectuelles éclairées, une résistance psychologique lamine la conscience collective et l’empêche de revendiquer ouvertement une véritable transition démocratique au sens de la modernité politique. Celle qui se fonde sur la nécessité de désaliéner l’état de toute instance qui lui est extérieur, à savoir, le militaire, le religieux et l’identitaire, pour ne se définir que par le suffrage universel de l’individu citoyen.

Cette résistance psychopolitique se traduit par la recherche d’une sécurité psychologique, garante de l’insertion de l’individu dans le groupe. De ce fait, tout écart de la norme traditionnelle admise provoquerait le rejet de l’individu par le groupe auquel il est censé appartenir, que ce soit la volonté de s’émanciper des valeurs religieuses communes ou ethniques et identitaires, pour ne s’identifier que dans les valeurs citoyennes républicaines universelles.

Pour vaincre cette résistance en tant qu’obstacle à la revendication d’une véritable transition démocratique, la grande masse du peuple a besoin de modèle référent, qui serait incarné par les élites éclairées à travers la production et la diffusion d’idées les réconfortant dans ce choix transitionnel.

Or, les élites intellectuelles éclairées ont failli dans leur rôle d’élites, pour encadrer et accompagner le mouvement populaire par la production et la diffusion d’idées révolutionnaires.

Cette faillite est redevable principalement à un manque de solidarité entre elles et de soutien mutuel pour un objectif commun, celui de répondre à l’appel du peuple pour conduire sa résurgence sur la scène politique en une véritable transition démocratique révolutionnaire. Ce désengagement dans leur rôle en tant qu’élites éclairées peut s’expliquer par le poids de ce scepticisme ambiant, qui leur fait croire à l’incapacité intellectuelle du peuple à les suivre. Craignant certainement d’être incompris et par conséquences d’être marginalisés par la société et de devoir vivre dans la solitude sociale. Cette crainte leur fait redouter la dépossession de leur statut social d’élite, qui leur garanti privilèges et sécurité. Mais cette absence des élites éclairées aux côtés du peuple révolté pouvait être aussi la conséquence de la violence de la répression du pouvoir qui s’est avérée puissamment dissuasive. Ainsi, la puissance de la dissuasion répressive du pouvoir, conjuguée au scepticisme envers les capacités du peuple à pouvoir se désaliéner du poids de la tradition, sont pour l’essentiel les mobiles de cette désolidarisation des élites éclairés de la révolte du peuple.

Ce désengagement se traduit par conséquence en une fatalité indépassable qui pousse ces élites vers la résignation ou la compromission avec le pouvoir pour les plus avilis, ou alors, pour les plus opportunistes parmi eux, vers le reflux auquel est exposé le peuple lui-même devant l’impasse de sa révolte. Un reflux caractérisé par l’implosion du mouvement populaire et celui des élites elles-mêmes, où la notion de pluralité de la société domine les débats, pour se réfugier dans « le dogmatisme des coteries et des sectes idéologiques. » (1)

Dire que l’Algérie est plurielle, c’est manifester sa volonté d’aliéner l’état dans des instances qui lui sont extérieures, et nier la nécessité de sa souveraineté, qui est pourtant la seule garante d’une véritable transition démocratie républicaine.

Y.B.

(1) "Il y a une semi-faillite de notre élite" Ahmed Rouadjia, l'expression, 28 juin 2020

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