Algérie : pour une transition apaisée, l'armée doit céder le pouvoir aux civils

Si la révolution en cours a réussi à provoquer l’implosion du système de pouvoir autoritaire en vigueur en deux entités antagoniques, où l’Etat Major est venu se substituer au clan présidentiel, en s’appropriant toutes ses prérogatives, y compris son caractère autoritaire...

Par Youcef Benzatat ; le 08 Mai 2019

Si la révolution en cours a réussi à provoquer l’implosion du système de pouvoir autoritaire en vigueur en deux entités antagoniques, en dissociant le clan présidentiel de l’Etat-Major, où ce dernier a eu raison de son rival par sa neutralisation de façon irréversible, elle se retrouve de nouveau confrontée à la nouvelle reconfiguration de ce système de pouvoir, où l’Etat Major est venu se substituer au clan présidentiel en s’appropriant toutes ses prérogatives, y compris son caractère autoritaire.

Notamment en voulant imposer sa feuille de route comme solution à la crise politique engendrée par cette situation, contre la volonté du peuple et contre les objectifs que la Révolution avait fixé, à savoir, la fin du système de pouvoir en vigueur depuis l’indépendance, en projetant de lui substituer un Etat civil, démocratique et social. Car en voulant imposer sa feuille de route, qui devrait aboutir en substance à des élections présidentielles le 4 juillet, sous sa conduite et sous son contrôle, en affirmant que son intention est de mettre fin à la crise engendrée par le processus révolutionnaire dans le cadre de la légalité constitutionnelle, par le rétablissement de la légitimité politique à travers les urnes, l'Etat Major rend ainsi toute contestation du pouvoir élu illégale et lui permettra l’opportunité d’exercer un tutorat discret sur le gouvernement civil qui en sortira.

Son invitation et son insistance au dialogue avec des représentants potentiels du peuple, pour l’exécution de sa feuille de route, tend à créer la confusion et porte en elle les germes de l’atomisation de la mobilisation populaire. Car malgré la fin de non-recevoir de l’invitation au dialogue dans ces conditions qui se dégage de la mobilisation du peuple, l’enlisement et la perte de temps qu’engendre cette situation sont très préjudiciables en effet à la trajectoire de la révolution et à ses objectifs, par la potentialité de la division du peuple et par conséquence de l’affaiblissement de la Révolution. Notamment par les égoïsmes et les visées à court terme d’opportunistes de la société civile, de personnalités ou de l’opposition traditionnelle, avides de pouvoir ou de vouloir jouer un quelconque rôle dans cette période critique de notre histoire, quel qu’en soi les objectifs, y compris ceux qui sont contre-révolutionnaires. Des opportunistes ne saisissant pas la portée historique de cette Révolution sans précédent dans l’histoire de la nation algérienne et l’opportunité qu’elle apporte au destin commun de son peuple. En venant affaiblir la confrontation de la Révolution à la contrainte autoritaire de l’Etat-Major, qui entend préserver par sa démarche le système de pouvoir en vigueur dans lequel il s’obstine à vouloir continuer de jouir du pouvoir tutoral sur le gouvernement civil à élire.

Dans ce cas, pour atteindre ses objectifs, une révolution d’une telle ampleur doit au préalable lutter pour l’instauration d’un état civil, qui ouvrira la voie à un véritable état de droit, authentiquement démocratique et social. Un Etat souverain qui aura la vertu de séparer le militaire du civil, le religieux du public et la citoyenneté de l’identité ethnique. Pour ce faire, le dialogue avec le pouvoir en vigueur pour une transition conforme aux objectifs de la Révolution ainsi définie, ne pourra faire l’économie des conditions suivantes :

- L’institution militaire doit s’engager à cesser de faire et à défaire les pouvoirs pour la seule motivation du maintien de son hégémonie politique sur la société. Elle doit cesser de se placer au-dessus des institutions civiles et d’occuper des fonctions différentes de celles de défense nationale. Elle doit cesser de continuer à jouer de manière permanente le rôle de parti politique de substitution, par le truchement du FLN, en affaiblissant les capacités politiques des partis d’opposition. Elle doit également cesser d’étendre son rôle professionnel de la défense nationale à l’ordre intérieur en contrôlant l’État et en maintenant l’ordre dans la société, qui a empêché le développement d’institutions civiles autonomes. Dans ces conditions, elle doit accepter de se soumettre au contrôle gouvernemental démocratique civil pour permettre à la société de s’organiser et d’élire librement ses représentants.

- Elle doit accepter un plan de réforme militaire pour la réalisation du changement dans l’armée par la restructuration de son cadre professionnel. La réforme militaire ne peut être effectuée efficacement que s’il y a un contrôle politique clair et ferme par le pouvoir civil. Ce contrôle politique implique la démobilisation de l’armée et la restauration de l’autorité de civils au pouvoir. Cette démobilisation aura pour effet l’abandon des rôles et fonctions non professionnelles (Sécurité intérieure et police politique). La redéfinition institutionnelle de l’armée comme un atout national dépendra de cette démobilisation.

- Elle doit accepter que le pouvoir civil doive introduire un changement constitutionnel quant à son contrôle politique présidentiel, en lui octroyant la capacité de nommer le haut-commandement dans chacune des forces et de pouvoir forcer la démission de ses membres, hostiles au changement en les remplaçant par des cadres loyaux.

De l’ouverture du dialogue avec les cadres de l’armée disposés au changement dans ces conditions dépendra la réussite de la transition démocratique et le transfert du pouvoir des militaires aux civils. Toute autre forme de dialogue, sous tout autre conditions, ne ferait que perpétuer le bricolage politique des militaires et priverait la société algérienne d’un véritable nouveau départ pour le développement et l’édification d’une nation puissante et pérenne.

Y.B.

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