Algérie : La junte fait du De Gaulle pour mater le Hirak

La similitude avec le plan de Constantine de De Gaulle se mesure avec la stratégie du bâton et de la carotte.

-Youcef Benzatat-

La dictature militaire, qui exerce un pouvoir autoritaire et totalitaire sans partage depuis l’indépendance, en dépossédant les Algériens de tous leurs droits politiques, se retrouve dans la même situation où se trouvait le pouvoir colonial Français sous le commandement du Général De Gaulle en 1958. Pour rappel, à ce moment, la Révolution anticoloniale déclenchée en 1954 était parvenue à un point de non-retour où le peuple Algérien s’était définitivement rangé du côté des maquisards et plus rien ne parvenait à le détourner de sa volonté à vouloir s’émanciper de la méprise coloniale. L’auto-détermination était devenue son objectif inaliénable. Au même titre aujourd’hui pour le Hirak, rejoint en masse par la population depuis le 22 février 2019 et scandant lors des manifestations hebdomadaires du vendredi et du mardi sa volonté de s’émanciper de la méprise de la dictature, en exigeant un état civil, qui est devenu son principal objectif.

Aussi bien De Gaulle que la junte de l’état-Major aujourd’hui ont essayé sans relâche toute forme de ruses et de répressions pour dissuader les Algériens d’abandonner la poursuite de la révolution.

Le Général De Gaulle avait lancé à ce moment de Grandes réformes institutionnelles et économiques appelées « Plan de Constantine », qui avaient pour objectif de sauver le système colonial. Parmi ces mesures d’urgence, leur émancipation du statut de l’indigénat à la citoyenneté française à part entière, la scolarisation massive des Algériens qui étaient dans l’écrasante majorité analphabète, la construction massive de logements pour leur en faire bénéficier et mettre fin à la misère où ils étaient reclus, dont la majorité écrasante habitaient dans des bidonvilles, la création d’emploi pour leur donner du travail, la aussi l’écrasante majorité des Algériens était sans emploi. Alors qu’en parallèle une répression jamais égalée depuis le déclenchement de la révolution en 1954 s’était abattue contre le peuple et sa révolution. Le napalme avait ravagé toutes les forêts existantes, brûlant tout sur son passage, ni les humains, ni les animaux et ni la flore n’étaient épargnées. Des bombardement aveugles et systématiques de villages ciblés, détruisaient et tuaient tout ce qui y vivait. Les frontières furent bouclées hermétiquement par des lignes de barbelés électrifiées et minées. Le rouleau compresseur de la carotte et le bâton s’était avéré sans effet sur la détermination du peuple Algérien à vouloir recouvrer son indépendance. Le plan de Constantine, lancé avec de grands moyens de propagande, était tombé dans l’oreille d’un sourd. Le peuple Algérien avait soutenu la révolution jusqu’à la victoire, jusqu’à la mise à mort du système colonial.

De son côté, la junte de l’Etat-Major de l’armée nationale aujourd’hui semble s’inspirer de ce même plan de Constantine de De Gaulle en espérant venir à bout de la révolution du 22 février 2019. C’est ainsi qu’un Plan d’action de grande envergure fut concocté dans les laboratoires de la junte et diffusé avec de grands moyens de propagande par le gouvernement du Président Tebboune, qu’elle a désigné par le coup de force du 12 décembre 2019, comme se fut le cas pour le dévolu jeté sur De Gaulle dans l’espoir de sauver l’Algérie française et épargner ainsi les intérêts du régime colonial. Car c’est de cela qu’il s’agit aujourd’hui en Algérie. La junte militaire au pouvoir et le système de prédation qu’elle a engendré autour d’elle sont les premiers bénéficiaires de ce plan machiavélique, dans lequel il serait question d’ « assainir le pays de l’héritage désastreux des années Bouteflika ». Un plan dans lequel toutes les exigences de la révolution sont prises en compte méthodiquement, excepté le principal, qui est l’état civil. Comme à l’époque de la guerre d’indépendance, où tout était offert par le plan de Constantine, excepté celui de l’émancipation du système colonial. A savoir, l’indépendance du peuple de la dictature militaire et le recouvrement de sa souveraineté législatrice avant toute action gouvernementale ou parlementaire émanant de ces institutions illégitimes. Un plan qui tombera certainement lui aussi dans l’oreille d’un sourd, tellement il y a eu de plans sans effet par le passé en forme de réponse à la révolte et à la colère du peuple. La différence aujourd’hui se mesure par l’ampleur de la révolution, qui veut l’assainissement, non pas seulement des années désastreuses de Bouteflika, mais de toute la période allant de l’indépendance à aujourd’hui. C’est toute la transition de la domination coloniale à la domination de la dictature militaire qui est incriminée par le contenu de la révolution du 22 février.

La similitude avec le plan de Constantine se mesure aussi avec la stratégie du bâton et de la carotte. En parallèle de la diversion orchestrée par ce « plan d’assainissement », une relative répression s’abat au quotidien sur les manifestants. Le Hirak se caractérisant par son expression pacifique, contrairement à la révolution de 1954 qui s’est exprimée par la violence extrême en tant que révolution armée, les moyens de la répression dans ce cas sont adaptés à la nature de l’expression révolutionnaire pacifique en cours ; par des arrestations et des condamnations arbitraires massives de militants, par des violences physiques à caractère dissuasives contre des manifestants pacifiques, l’obstruction à la libre circulation de la population et à toute activité politique d’opposition au régime, voir de toute activité journalistique ou médiatique solidaire avec la révolution.

De Gaulle aussi avait sous-estimé la volonté d’un peuple qui était déterminé de se défaire de ses chaînes par et pour lui-même. Aujourd’hui la dictature militaire voudrait rejouer la même partition coloniale en espérant sauver le système de prédation dont elle est la principale bénéficiaire, même s’il elle est convaincu que le peuple s’attend qu’elle rejoue comme De Gaulle la partition de la terre brûlée avec son OAS et la préservation de ses pré carrés.

Y.B.

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