Le Hirak à l’épreuve du nationalisme Kabyle

Le Hirak va certainement reprendre après le déconfinement, mais dans une tension autour du conflit identitaire porté à son paroxysme par les Kabyles contre le reste des Algériens.

Le Hirak à l’épreuve du nationalisme Kabyle

Youcef Benzatat

Le Hirak va certainement reprendre après le déconfinement, mais dans une tension autour du conflit identitaire porté à son paroxysme par les Kabyles contre le reste des Algériens.

Si le conflit identitaire est structurel et remonte à l’établissement des premiers comptoirs phéniciens sur la côte nord-africaine, ce sont les idéologues berbéristes Kabyles qui en sont les principaux instigateurs aujourd’hui, contrairement aux autres groupes qui s’identifient eux aussi en tant que groupes ethniques berbères, Chaouia, Terguis, Mozabites, etc.

L’idéologie berbériste a pris de l’ampleur en ayant trouvé un terrain propice, caractérisé par la faiblesse de l'État durant la décennie du terrorisme et sa déliquescence sous la présidence de Bouteflika.

Ces idéologues berbéristes sont ethnicistes et réduisent le conflit identitaire à une opposition binaire entre le courant arabo-musulman et le courant berbériste. Cette conception ethniciste et binaire du conflit identitaire évacue un troisième segment identitaire, pourtant majoritaire, à savoir, tout ce qui ne s'identifie pas à ces deux composantes du conflit, arabo-musulmans et berbéristes, qui est la population métissée et transculturelle avec sa langue Derja, qui cristallise en elle le véritable processus de formation millénaire de l'identité algérienne, dans laquelle tout algérien et tout algérienne sont représentés.

La grande masse de la population Kabyle étant très vulnérable, comme l'a été la population endoctrinée par le FIS pendant la décennie 1990, il y a aujourd’hui en Kabylie un très grand engouement pour les idées propagées par les idéologues du mouvement identitaire Kabyle, notamment ethnicistes, où ce troisième segment de la population algérienne est considéré péjorativement comme « batarde ».

La population kabyle est ainsi prise en otage par cette idéologie berbériste, qui la manipule et l'entraîne vers la rupture.

L'ignorance des peuples est une arme que les mouvements nationalistes totalitaires instrumentalisent pour endoctriner les masses, en flattant leur ego dans l'appartenance ethnique ou religieuse. Les peuples manipulés par des idéologies extrémistes, qui glorifient leur pureté ethnique ou religieuse finissent par y croire et adhérer au passage à l'acte.

Aujourd'hui en Kabylie il y a un climat totalitaire ou aucune voix discordante n'est tolérée.

La propagande berbériste a réussi à galvaniser la population kabyle contre l’autre segment de l’identité nationale, arabo-musulmane, sans grand effort, par sa prédisposition suite au racisme haineux des islamistes contre cette partie de la population.

Le terrain était pour le moins déjà acquis pour inculquer à la jeunesse kabyle la haine de l’arabo-musulman, pour « libérer la Kabylie » et « sauvegarder la langue et la culture Kabyle ».

Cette idéologie berbériste, qui n’a rien à envier aux mouvements nationalistes totalitaires, a, elle aussi, fabriqué ses « juifs », les arabo-musulmans, ces « buveurs de pisse de chameau qui colonisent leur pays ».

Elle s’appuie également sur la falsification de l’histoire et la fabrication de faux mythes comme référents structurants, comme celui de Sheshonq pour faire accepter le calendrier berbère. Elle perverti aussi le discours des figures historiques à la résistance coloniale, comme celui de Mouloud Feraoun. Ce dernier était dans une logique de résistance à la dépossession de soi et de son humanité par l’occupation coloniale. Il était dépossédé de cette liberté de se définir par soi-même. D'avoir accès à sa liberté de conscience, tout autant de celle du groupe qui subit cette dépossession et auquel il appartient, qualifié d'indigène, constitué de sujets et non de citoyens à part entière. Le raccourci est vite fait avec la colonisation arabo-musulmane comme justification à l’objectif séparatiste. Bien que cette colonisation soit fantasmée et ne prend pas en compte la réalité de la société qui ne s’identifie pas dans son intégralité à cette appartenance arabo-musulmane, constituée essentiellement d’une population métissée et dans une certaine proportion laïque.

Il s’agit d’une démarche populiste, qui consiste à inculquer à la population kabyle la nécessité d'être fier de ce que l’on est, afin d’échapper à l'aliénation de soi, synonyme de soumission à autrui. Il s’agit dans ce cas de lui inculquer un besoin de sécurité psychologique, d'appartenance à une identité ethnique inaliénable, à laquelle on doit se soumettre et qui nous protège. Car dès que cette appartenance est ébranlée on se retrouve face à soit même, mais pour de vrai, sans repères et sans sécurité. C'est cela l'aliénation dans un groupe ethnique quelconque et ses mythes. Le sujet est prisonnier de représentations qui lui sont extérieurs et qui l’empêche d'accéder à la liberté de conscience. Il se sent obligé d'être défini par une statue, un symbole, un grigri, une tradition, etc. C’est un niveau de conscience pré politique. Il est incapable de se définir par lui-même et d'être ce qu’il peut être par lui-même, pour accéder à une véritable conscience politique.

Comme ultime justification, ils légitiment la nécessité de séparation avec le corps de la Nation algérienne par la répression du pouvoir. Bien que la répression affecte tous les Algériens, qui sont dépouillés de tous leurs droits politiques, sociaux, de leurs biens, y compris de leur identité et cela depuis l'indépendance.

L’élite kabyle fait feu de tout bois pour entrainer la population kabyle vers un séparatisme autonomiste, fédéraliste ou indépendantiste, dont la motivation principale est un intérêt de classe par la prise du pouvoir. En s’efforçant de croire avec un esprit aventuriste que leur projet nationaliste identitaire, qui est en toute évidence utopique et sans issue, pourrait être réalisable. Le séparatisme devient pour eux un objectif à atteindre à n'importe quel prix. En mettant en avant la revendication identitaire, qui n'est pas mobilisatrice en dehors de la Kabylie, ils sont parvenus à provoquer la manifestation du mouvement religieux, qui a eu pour effet la division du mouvement populaire et la déviation de sa trajectoire initiale en tant que mouvement social révolutionnaire.

Dans tous les cas, ils ne veulent pas se solidariser avec le hirak dans l'objectif de réussir une transition pacifique. Ils lui préfèrent de loin le pourrissement pour le dévier de son caractère pacifique et le pousser à l'affrontement avec les forces de sécurité pour semer le chaos et justifier l'ingérence étrangère, qu’ils espèrent être à leur avantage pour concrétiser leur objectif séparatiste. Une pure folie, qui ne peut être pensée et mise en acte que par des groupes pervers.

Dans cette situation de danger, le rôle de l’intellectuel est de fustiger sans cesse les extrémismes et les fanatismes de tous bords. Dénoncer les dérives des islamistes et des nationalistes identitaires avec une impartialité judicieuse. Allez vers la population et l'alerter du danger vers lequel les idéologues identitaires séparatistes et religieux sont en train de la diriger. Faire de la pédagogie pour une prise de conscience des problèmes que rencontre le Hirak pour mieux les assimiler et les dépasser.

Le Hirak n’en sortira que renforcé et la lutte de durcir et permettre à tout Algérien, qu’il soit Kabyle, arabe, métisse, musulman, laïc, etc., d’assumer son rôle de citoyen à part entière, pour amener la dictature à capituler, pour laisser place à une Algérie moderne ou chaque citoyen est représenté et respecté dans sa différence et sa personnalité.

Les Kabyles ont suffisamment d'intelligence pour s’approprier leur histoire sans intermédiaires mal intentionnés. Ce qui est certain, c’est qu’ils n’auront aucun problème d’identité, pour peu qu’ils se fondent dans une algérianité moderne et tournée vers l’avenir. Mais ils sont plutôt confrontés au mensonge, à la falsification de l'histoire, aux inégalités sociales, à la répression de la dictature et surtout aux idéologues sournois dont l’objectif non avoué est l’ascension sociale par la prise du pouvoir. Les Kabyles ont démontré leur attachement à la Patrie durant toute la résistance à l’occupation coloniale pour succomber aux dérives de ces idéologues véreux et hypothéquer l’intégrité territoriale et l’unité du peuple dans son intégralité.

Le peuple n'a pas besoin de mythes, de symboles et de légendes, ni d'une quelconque identité religieuse ou ethnique. Il a besoin d'un système social qui ne laisse personne sur la route, d'un système éducatif qui permet à chaque citoyen de se doter des connaissances indispensables pour s'insérer dans le monde, d'un système politique qui préserve les libertés et la dignité de chaque citoyen, pour pouvoir ensuite s'approprier les mythes et la croyance religieuse qui l'arrange et lui procure du bonheur comme il l’entend.

Une mobilisation populaire avertie ne laissera aucune faille pour une possible implosion. Les idéologues religieux et identitaires qui voudraient diviser le Hirak par le recours à des croyances qui ne sont plus mobilisatrices et à un nationalisme ethnique douteux sont voués à l'échec.

La révolution n'est pas une course entre l'élite et la dictature pour le contrôle du pouvoir. C'est la lutte du peuple contre l'injustice sociale que lui fait subir la dictature et que lui fera subir l’élite extrémiste si elle sera amenée à prendra le pouvoir à son tour.

Les revendications du Hirak ne sont pas principalement politiques ou idéologiques, ceci correspond à un intérêt de classe. C'est l'élite qui pose ces conditions pour une éventuelle négociation avec la dictature et soumettre de nouveau le peuple par un régime néolibéral. Le peuple entend faire une révolution sociale qui lui garantit une véritable justice sociale et un contrôle sur l'appareil politique.

Y.B.

 

 

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