Algérie : Ahmed Benbitour le joker caché de l’Etat-Major

A quelques jours de l’élection présidentielle du 12 décembre l’affrontement entre le peuple et ce qui s’apparente à un environnement propre à cette élection ne cesse de s’amplifier pour ne laisser aucun doute sur l’impossibilité de sa tenue dans ces conditions.

-Youcef Benzatat-

Ahmed Benbitour le joker caché de l’Etat-Major

A quelques jours de l’élection présidentielle du 12 décembre l’affrontement entre le peuple et ce qui s’apparente à un environnement propre à cette élection ne cesse de s’amplifier pour ne laisser aucun doute sur l’impossibilité de sa tenue dans ces conditions. Aucun candidat parmi les cinq qui se présentent n’est en mesure d’assurer un meeting dans l’espace public sans être hué et chassé par la population. Aucun groupe d’individus instrumentalisés par le pouvoir pour venir manifester dans la rue leur soutien à cette élection ne puisse résister au lynchage en règle et sans violence de la part de la population, les contraignant le plus souvent à l’abandon de leur mise en scène mesquine et misérabiliste, et parfois même à la fuite devant une population excédée. Les panneaux d’affichage réservés aux candidats sont systématiquement détournés pour devenir un support d’expression au profit du contenu de la Révolution en cours, et parfois un support pour affichage des portraits des personnalités emblématiques emprisonnées par le pouvoir.

Au rythme où vont tous ces évènements, on peut s’attendre à une mobilisation massive de la population le jour du vote, pour empêcher les quelques votants potentiels à atteindre les urnes, ceux qui ont tout à gagner du bon déroulement de cette élection et ils ne sont pas suffisamment nombreux pour échapper à l’obstruction qui leur sera opposée par le peuple ou ceux que le pouvoir aura réussi à drainer vers les bureaux de vote par contrainte ou par intéressement. Mais la montée de la tension les jours à venir pourra même amener le pouvoir à annuler par précaution ces élections avant terme. D’une façon ou d’une autre, ces élections présidentielles ne bénéficient pas des conditions nécessaires pour leur bon déroulement et le pouvoir a certainement un plan « B » pour y remédier. Une chose est sûre, c’est qu’il ne peut plus envisager son report encore une troisième fois en moins de huit mois, soit l’âge de la Révolution du 22 février. Car cela affaiblirait à coup sûr ses arguments et renforcerait ceux de la Révolution et condamnerait définitivement la tenue de possibles élections présidentielles sous sa conduite.

Pour dépasser cet échec qui se profile et rebondir, il sera amené à faire jouer certainement encore une fois sa stratégie de la ruse. Après avoir simuler dans un premier temps être l’accompagnateur du Hirak et le tombeur de la mafia, endossé le rôle du légaliste en faisant valoir l’argument constitutionnel, la tentative de division du peuple pour imploser son unité, le recours à la menace par l’évocation de la souveraineté nationale en accusant la « main de l’étranger » et la criminalisation de l’opposition à sa feuille de route, on doit s’attendre qu’il fasse mine de satisfaire l’exigence de la Révolution par l’acceptation du recours à une transition sans en perdre le contrôle à son profit. 

Des rumeurs circulent déjà sur la désignation par l’Etat-Major d’un éventuel nouveau panel proche du Hirak et plébiscité sur les réseaux sociaux par les internautes. Parmi eux et censé être leur chef de file, Ahmed Benbitour, un pur produit du système qui a servi toute sa vie dans ses rouages. Un véritable joker caché que le système brandira au moment venu pour sauver la mise et préserver son hégémonie politique sur la société.

Durant tout le long de sa campagne préélectorale aux élections présidentielles de 2014, Ahmed Benbitour, rompu au populisme primaire qui prévaut en Algérie depuis l’indépendance, notamment les textes officiels qui consacrent toutes les valeurs démocratiques et de modernité pour n’appliquer que leur contraire, n’a pas cessé de marteler qu’il n’est pas le candidat de l’armée, mais plutôt celui du peuple, qu’il n’a jamais servi le système, mais plutôt l’État, que son objectif est d’instaurer un régime démocratique en garantissant la séparation des instances : le militaire du civil et le religieux du politique. Alors que ses différentes déclarations appuyées par ses écrits, qui sont au fondement de son programme de transition démocratique supposée, sont venus révéler une ambivalence sournoisement orchestrée, qui ne peuvent que reconduire le statu quo vers un apparent changement, loin d’une véritable volonté révolutionnaire de changement radical du système de pouvoir. 

La transition qu’il préconisait à ce moment devrait reposer sur la participation massive de la population à des élections présidentielles, dont le processus électoral émanerait du système de pouvoir, en tenant à justifier cette position par la formation d’une commission indépendante pour la surveillance des élections. Une proposition propre aux stratégies tellement éculées du pouvoir et diamétralement opposée à la volonté de ceux qui sont déterminés à renverser le système de pouvoir, qu’ils considèrent tyrannique et despotique et dont ils sont convaincus qu’il est disposé à recourir à la terre brulée plutôt que de céder une quelconque parcelle des privilèges que lui procure son hégémonie sur la société.

Sur la séparation du militaire et du civil, Ahmed Benbitour n’évoque jamais le changement radical du système de pouvoir, mais seulement le régime de gouvernance, celui que désigne en l’occurrence l’armée en tant que façade démocratique. Il ne s’agit pas non plus pour lui de restructurer le système de sécurité, incluant l’armée, mais de le professionnaliser. Dont il considère d’ailleurs l’armée comme étant un corps discipliné, alors que celle-ci se comporte abusivement par la violation systématique de ses prérogatives pour s’ingérer dans les affaires politiques et dans celles de toutes les institutions de l’État, sur lesquelles elle exerce un contrôle total de leur fonctionnement.

Dans un texte publié en 2011, intitulé : «Démocratie ou libéralisation politique», son allégeance à l’armée est ici nettement tranchée. A y regarder de près c’est toute sa stratégie de «transition démocratique» qui devrait reposer sur son autoritarisme en tant que tutelle et non partenaire. Dans ce texte, Ahmed Benbitour expose sans ambiguïtés sa conception autoritaire de «la transition démocratique», en précisant qu’un régime autoritaire peut profiter de l’absence de pressions populaires pour mettre en œuvre des programmes de réformes économiques difficiles. En privilégiant l’option de ce qu’il appelle «libéralisation politique» par opposition à l’option démocratique. Qu’il justifie par le fait que «la démocratie permet d’exclure une partie importante des votants et peut offrir le pouvoir à des partis politiques non démocrates, tyranniques et populistes, en ralliant le suffrage par la propagande et d’autres formes de racismes et d’intolérance.» Contrairement à la libéralisation politique, qui s’adresse selon lui par contraste, «à la promotion d’un débat plus libre, la compétition à travers les médias, la société civile et les partis politiques.» En somme, une transition qui se résume en un oxymore prêchant la transition démocratique sans démocratie. Alors que la transition démocratique devrait naturellement commencer au moment où le pouvoir autoritaire et totalitaire est définitivement disqualifié, laissant place à une constituante pour définir les règles de construction d’un Etat démocratique dans lequel la majorité élue se doit de respecter les droits de la minorité. Parmi ces règles justement, la principale parmi elles serait celle du respect du principe démocratique, qui devrait exclure toute dérive anti-démocratique.

Par ailleurs, la promotion d’un débat plus libre promu dans sa conception de la libéralisation politique souffre d’une méprise qui frôle l’insulte de l’intelligence du peuple. Après un débat ouvert sur la question de l’identité sur BRTV, Ahmed Benbitour s’est dit regretter d’y avoir participé. Un regret qui en dit long sur sa conception du débat démocratique. Ou alors cette autre méprise adressée sous forme d’éclat de rire, en réponse à une question concernant le droit à l’avortement de la part d’une militante des droits de la femme, à l’occasion d’un débat qui s’est déroulé pendant cette précampagne électorale à Lyon. Se contentant de recourir à des versets coraniques comme seule réponse à un problème de société qui est au fondement de la liberté de conscience.

Sur la question de la séparation du politique et du religieux, Ahmed Benbitour a essayé d’entretenir une certaine ambiguïté, tout en excluant les partis fondés sur l’idéologie religieuse pour la course au pouvoir, il affirme en même temps que la source du pouvoir ne peut émaner que de Dieu : « Le pouvoir n’appartient ni à une lignée, ni à une oligarchie, ni à une catégorie sociale. El moulkou lillah ». Comme pour balayer d’un revers de la main toute volonté populaire souveraine fondée sur la liberté de conscience. Ses convictions sur la nécessité d’une identité religieuse de l’Etat ne lui posent en fait aucun problème pour satisfaire l’idéologie nationalo-conservatrice qui permet au système de pouvoir de faire perdurer le statu quo, en maintenant la société aliénée dans l’imaginaire mythologique religieux.

Dans tous les cas, pour Ahmed Benbitour comme pour tout autre candidat qui sera coopté par l’Etat-Major pour mener la transition, ils doivent se plier à trois principales exigences pour prétendre séjourner à leur tour comme locataires de circonstance au Palais d’El Mouradia. A savoir, gouverner sous le commandement de l’armée, promouvoir et faire respecter l’idéologie nationalo-conservatrice et reléguer la justice loin des affaires de corruption qui gangrènent le centre de commandement de l’armée. Faire la promotion d’une islamisation massive de la population et instrumentaliser le problème identitaire au rang de conflit, pour entretenir la stratégie de la tension et de la division de la société dans le but d’affaiblir toute potentialité d’unification et d’organisation de celle-ci.

Le peuple algérien est aujourd’hui acculé à mener son combat pour la démocratie avec la même détermination et la même volonté que la génération de novembre avait mise pour la conquête de la souveraineté nationale, tellement le système de pouvoir actuel présente de troubles similitudes avec le système colonial. Notamment, par la fraude électorale systématique, la répression du peuple et de ses représentants politiques, l’inféodation de la justice au pouvoir et la corruption des élites, une économie dont la finalité est l’exportation des richesses nationales et d’investissements de prestige non productifs ni créateurs d’emploi et une politique sociale inexistante. Contrairement à la génération de novembre qui avait affaire à un pouvoir colonial, dont l’objectif était l’occupation et l’intégration du territoire national à la métropole, celle d’aujourd’hui doit faire face à un pouvoir contre révolutionnaire qui a perverti l’objectif de la révolution de novembre, en tant que volonté de restitution au peuple algérien de son autodétermination, par la reconquête de sa liberté et de sa souveraineté. La transition vers la quête de cet idéal, dont le destin a été dévoyé machiavéliquement, ne pourra s’accomplir que sous forme d’une révolution populaire éclairée par une conscience collective souveraine. Une évidence s’impose aujourd’hui, après plus d’un demi-siècle de dictature et d’usurpation de la souveraineté populaire par un système de pouvoir dont le centre de commandement se confond avec celui de l’armée, sous couvert d’une idéologie nationalo-conservatrice, du reste réactionnaire : le peuple doit s’organiser par lui-même, en dehors de toute institution étatique et de processus électoral émanant de son administration pour pouvoir s’affranchir de son asservissement.

Y.B.

 

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