Le livre de la liberté

Tous les soirs devant sa page blanche, le hirakiste chroniqueur entre en transe. Obnubilé par les mots qui se bousculent dans sa tête et les images défilant comme des mauvaises herbes à déraciner de son jardin imaginaire.

Tous les soirs devant sa page blanche, le hirakiste chroniqueur entre en transe. Obnubilé par les mots qui se bousculent dans sa tête et les images défilant comme des mauvaises herbes à déraciner de son jardin imaginaire. Des images de policiers chargeant des manifestants armés que d’espoir. Des images de généraux embusqués dans leurs bunkers planifiant les actions à mener dans les jours à venir. Des images de PDG de multinationales en conclave avec des officiels pour rédiger des dictées à leurs obligés. Des images d’espions, d’officiels étrangers, de PDG de grands groupes financiers, de magnats de la pègre internationale du pétrole et du gaz, des joueurs d’échec de la géopolitique, des joueurs de toutes sortes de compétitions pour statuer sur notre avenir. A peine il commence à mettre un peu d’ordre dans ses idées que d’autres images se mettent à défiler à leur tour dans son horizon optique pour le couvrir d’un voile hideux et sans scrupule. Des imams et des Généraux complotant pour renforcer leurs liens liberticides, des tribus au sang pur et des politiques qui leurs sont attachés chahutant la solitude des métisses, des hommes jurant de faire la peau aux femmes sans pudeur, des barbus aiguisant leur couteau pour punir tous ceux qui blasphémèrent, tous accaparés par l’obsession de statuer sur notre avenir. Et tant d’autres images comme des voiles dressés devant la vue de la clarté du jour. Renforçant la hantise du hirakiste de la plume devant sa page blanche, comme le hirakiste battant le bitume un peu avant de se rendre à la manifestation de vendredi ou de mardi de chaque semaine pour déblayer son champ d’honneur et ouvrir la perspective de son horizon, se demandant si son tour arrivera ce jour d’être bastonné ou kidnappé comme ses frères. Mais acculé à assumer son devoir quoi que cela lui coûte, le hirakiste s’apprête à sortir crier sa douleur, ses rêves et ses espoirs, qui viendrons remplir la page blanche restée en jachère, que le chroniqueur se doit d’y verser l’écho sans grand labeur. Car tout est clair, dit, répété et répété à l’infini, que rien n’arrêtera jusqu’au triomphe de la justice et l’accomplissement de ses rêves de liberté les plus insolites. « Klitou lebled ya seraqines. Tetnahaou gaa wala eddiwna gaa lelhabs. Gibou el B.R.I., Gibou ESSA3IFA. Zidou tiriou 3lina menkoum rana 3yina. maneche habsines. Hna wled Amirouch marche arrière manwelouche. Ali Lapointe, Ali Lapointe, Eldjazair welath. Makanech el khamsa ya Tebboune. Ya système ya el wejdi, la wejda la DRS, Eldjazair hya el assas. Asmaa ya el gaid, Asmaa ya el Gaid, dawla madania machi askaria. Ya boulissi rabi yahdik el 3isaba tehkoum fik. Masira selmya wa matalebna char3ya. Wlech lvot wlech. Jeybine el houria jeybine. Ya el gaid fek el ghachi digaji digaji. Aw ya el issaba jebtounna khams dhyaba, echaab yqoul makach el vot. Jabou khamsa 3rayes habou ydirou raïs. Djazair houra dimoqratya. Libiri libiri lizotages, lizotages libiri. Younamar men hadh el pouvoir. El bareh maa essaid disami disami. Wlech esmah wlech. Makanech entikhabath ya el ‘isabath. El bled bledna wel djeich djeichna. El bled bledna wendirou raina. » Demain il y aura une autre manifestation, d’autres kidnapings et d’autres bastonades, ainsi qu’une autre page blanche où viennent échouer l’écho des cris de douleur, d’espoir et de rêves les plus fous des hirakistes. Ainsi s’écrit le livre de la liberté et l’arrachage par el ghachi de sa dignité.


Youcef Benzatat

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