Il faut dépasser le débat sur les langues par la négative !

L’arabophone Abderrazak Makri, défenseur de premier plan de la langue arabe, n’entend pas céder le premier rôle que tient la langue arabe dans la vie officielle de la Nation et rejette catégoriquement la prétention des Berbéristes.

Les berbéristes rejettent la langue arabe, qu’ils considèrent comme une langue étrangère à l’identité et à la culture amazighe, qu’ils estiment représenter l’authenticité de l’identité du peuple algérien avec sa langue, le Tamazight. Ils considèrent légitime l’officialisation de Tamazight au même niveau que la langue arabe avec une intention implicite de la substituer à la langue arabe comme objectif définitif à long terme.

L’arabophone Abderrazak Makri, défenseur de premier plan de la langue arabe, n’entend pas céder le premier rôle que tient la langue arabe dans la vie officielle de la Nation et rejette catégoriquement la prétention des Berbéristes.

Entre les deux parties, il n’y a pas à proprement parler de confrontation d’arguments dans le cadre d’un débat responsable qui implique l’avenir des langues de la Nation. L’échange, qui ne saurait constituer un débat, se déroule sur un fond d’argumentaire par la négative. Abderrazak Makri se contente d’une Réponse du berger à la bergère. Les Berbéristes étant francophones, il propose astucieusement l’interdiction de l’usage de la langue française, qui est aussi utilisée dans l’administration et les institutions de l’Etat. Après tout, semble-t-il estimer, si les Berbéristes reprochent aux arabophones l’usage d’une langue étrangère, en l’occurrence la langue arabe, il est donc légitime de leur reprocher également l’usage de la langue française, puisqu’elle aussi est une langue étrangère.

Alors que les Algériens dans leur majorité ne parlent ni arabe, excepté pour une partie de l’élite, de l’administration et de l’éducation nationale et seulement dans les échanges officiels, ni Tamazight, à part dans quelques territoires bien circonscrits, alors que cette langue n’est même pas unifiée et est constituée de plusieurs variantes correspondant aux différentes régions où elle est pratiquée, mais parlent plutôt une langue populaire, la Derja, elle-même constituée de plusieurs variantes selon les différentes régions du territoire national, que les uns et les autres soustraient volontairement au débat.

Ainsi, le débat sur les langues entre arabophones et berbérophones est réduit à un débat par la négative, l’un soustrayant la langue de l’autre et les deux soustrayant ensemble la langue du peuple la plus majoritaire. 

Il serait en effet très laborieux de faire débat dans ce cas sur la question des langues, même si les bonnes intentions et la bonne foi sont présentes.

De toute évidence ces deux parties ne peuvent prétendre à la légitimité du monopole sur le débat concernant la question des langues, car la majorité écrasante de la population parle une langue populaire, la Derja, elle-même constituée de plusieurs variantes selon les différentes régions du territoire national, ce qui complique encore plus les termes du débat.

Face à cette réalité incontournable, par l’introduction d’une troisième occurrence dans le débat, celle de la prise en considération de la langue populaire parlée par la majorité des Algériens, il appartient aux spécialistes des langues de poser les fondements d’un véritable débat positif et responsable sur la question des langues.  

On peut envisager en effet de soustraire au débat les langues arabe et française, qui sont de toute évidence des langues étrangères, utilisées uniquement par une élite minoritaire, mais en aucun cas on ne peut soustraire les langues Tamazight et Derja qui sont le moyen naturel par lesquels les Algériens communiquent au quotidien dans toute circonstance, y compris dans l’administration, les institutions de l’état et même formellement dans l’éducation nationale.

Une possible synthèse entre les différentes variantes du Tamazight et les différentes variantes du parler populaire, la Derja, peut-être une hypothèse de travail pour la formulation d’une langue nationale unifiée, capable d’exprimer la personnalité algérienne et devenir un outil performant dans le travail, l’éducation et dans tous les domaines de socialisation et de développement de la société.

Encore faudra-t-il que cette langue syncrétique entre le Tamazight et la Derja puisse traduire et s’approprier le patrimoine culturel universel, pour pouvoir exprimer la contemporanéité du monde et revêtir un véritable caractère de langue vivante.  

Mais cette hypothèse se heurte d’emblée à l’hétérogénéité entre ces deux langues populaires et rend leur synthèse improbable.

On pourra envisager dans ce cas la structuration de deux langues nationales distinctes, à savoir, le Tamazight et la Derja. Mais là aussi cette hypothèse aura pour effet la division de la conscience collective en deux expressions distinctes et qui aura pour conséquence la division de la population elle-même en deux groupes distincts avec le risque potentiel de ghettoïsation de la société sur plusieurs territoires. Cette hypothèse aura pour conséquence à long terme l’affaiblissent de l’unité nationale et comporte le risque de partition du territoire national.

On peut envisager également d’imposer l’une ou l’autre langue populaire, le Tamazight et la Derja, à l’ensemble de la population. Cette autre hypothèse se heurtera à son tour à l’hostilité de la population qui devrait se soumettre à cette obligation d’usage d’une langue qui lui est étrangère.

Encore une autre hypothèse, qui consisterait à maintenir la langue arabe comme une langue nationale doublée de l’une des deux langues locales, le Tamazight et la Derja. Encore faudra-t-il là aussi que la langue arabe puisse traduire et s’approprier le patrimoine culturel universel à son tour, pour pouvoir exprimer la contemporanéité du monde et revêtir un véritable caractère de langue vivante.

Autant d’hypothèses qui pourront constituer un véritable fond de débat sur la question des langues une fois le système de pouvoir en vigueur sera définitivement disqualifié et un régime démocratique émerger de ses ruines, qui permettrait un véritable débat libre et responsable.

Youcef Benzatat

 

 

 

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