Algérie : Le drapeau de la discorde

L’interdiction brutale du drapeau Amazigh par le pouvoir, représenté par l’état-major de l’ANP, et la réaction épidermique des berberophiles, sonne comme une alerte d’une éventuelle dérive déjà vécue au cours des années 1990.

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Par Youcef Benzatat, le 22 juin 2019

A ce jour, le peuple algérien s’affirme en tant que peuple uni autour d’un intérêt commun, celui de vouloir mettre fin au système de pouvoir en vigueur depuis l’indépendance nationale et d’édifier une nouvelle république, dont les contours ne devraient émaner que de sa propre volonté et exclusivement de la sienne, souverainement. Ce double objectif est scandé inlassablement depuis le premier vendredi des manifestations, le 22 février, avec détermination et sans concession aucune. Par cette attitude partagée massivement par les manifestants, l’idée qui s’en dégage semble exprimer le fait que le temps du bricolage politique est révolu et qu’il est désormais venu le temps où il n’y a de place que pour tout ce qui est véritablement nécessaire à la refondation d’un socle républicain, garant de la rationalisation des différents aspects qui régissent le fonctionnement d’un état de droit et de ses institutions. De ce fait, l’intrusion de l’armée dans la sphère du politique, à vouloir imposer sa feuille de route contre la volonté du peuple, est perçue comme une manœuvre pour faire diversion et affaiblir la mobilisation citoyenne dans l’objectif non avoué de perpétuer le système de pouvoir en vigueur.

Cette situation a généré un paradoxe autour de la question de sortie de crise. Alors qu’un véritable dialogue est engagé entre le peuple et le pouvoir, l’un réclamant la fin du système et le passage à une période de transition, exprimé chaque vendredi au cours des manifestations, et l’autre, faisant la sourde oreille, en se réfugiant dans la légalité constitutionnelle et le passage inconditionnel par une élection présidentielle, exprimé à l’occasion des discours périodiques du chef d’état-major de l’ANP, qui refuse l’idée que ce dialogue est déjà engagé depuis le 22 février, en s’obstinant à en imposer les termes et les conditions d’un autre dialogue qui devrait aboutir à un compromis menant à une élection présidentielle dans les plus brefs délais.

Ce deuxième dialogue semble commencer à séduire la périphérie du système, à savoir, ce qui est convenu d’appeler l’opposition traditionnelle et les associations de la société civile, ainsi qu’un certain nombre de personnalités dites indépendantes, mais qui sont en réalité des clients potentiels de ce système pour l’avoir déjà servi auparavant. Tous ne représentent qu’eux-mêmes et n’ont aucun encrage significatif dans la société, ce qui les amène à être discrédités par le mouvement populaire en cours, dont il ne leur reconnait aucune légitimité, ni représentativité.

C’est ainsi que l’on a vu émerger deux coalitions aux intérêts opposés, l’une à dominante religieuse et l’autre identitaire. Si la conférence nationale de la première, à laquelle ont participé des partis politiques, des syndicats, des associations et des personnalités indépendantes, a été inaugurée par la lecture de la Fatiha (tout un symbole), la deuxième s’était formée d’une coalition de partis politiques dont la question identitaire est centrale dans leur projet politique (FFS, RCD, PST, PT, UCP, MDS, PLD et LADDH).

Cette reconfiguration du champ politique n’est pas nouvelle pour autant et n’a rien de surprenant, car elle exprime le clivage profond qui anime la société algérienne depuis l’avènement du mouvement national pendant le début du XXème siècle. Ce clivage s’est exaspéré à la disparition de Houari Boumediene à la fin des années 1970 et depuis il n’a cessé d’alimenter la division de la société en deux courants antagoniques, les religieux et les identitaires. Si la révolution islamique iranienne a permis l’éclosion de l’islamisme politique pour devenir une idéologie transnationale, totalitaire et antidémocratique, il fut de même pour le mouvement identitaire, qui a vu le mouvement culturel berbère (MCB) se propager dans toute l’Afrique du Nord, jusqu’à devenir aujourd’hui à son tour une idéologie transnationale et totalitaire, par son aspect ethniciste, à savoir, qu’il ne se reconnait pas dans la société à laquelle il appartient par son caractère métissé, en plaidant la pureté ethnique ou préfère s’en distinguer pour affirmer son originalité.

L’interdiction brutale du drapeau Amazigh par le pouvoir, représenté par l’état-major de l’ANP, et la réaction épidermique des berberophiles, sonne comme une alerte d’une éventuelle dérive déjà vécue au cours des années 1990. Force est de constater aujourd’hui que cette faille du clivage de la société semble se matérialiser par drapeaux interposés. Si au cours des années 1990 le climat délétère qui avait prévalu à ce moment avait commencé par le brandissement du coran dans l’espace public, nous assistons aujourd’hui à un remake de cette situation par le brandissement du drapeau Amazigh. Nous sommes loin de l’idée de la revendication de la part d’amazighité dans la composante de la personnalité de base de l’Algérien, qui est en soi une revendication nationale partagée par le peuple dans son intégralité du peu que l’on ai un peu de bon sens. Comme pour la part d’islamité qui est une donnée anthropologique structurelle de l’imaginaire collectif. Mais la dérive s’illustre dans ce cas par la tentation d’hégémonie des berbéristes qui renient à l’Algérien sa personnalité métissée et transculturelle ou veulent s’en séparer pour vivre leur délire de pureté ethnique que le drapeau Amazigh symbolise et représente. Comme cela fut le cas pour les islamistes les années 1990, qui voulaient fonder un état théocratique d’où seront exclus tous ceux qui ne partageraient pas les valeurs de leur système religieux.

Cependant, il faut admettre que le drapeau officiel s’inscrit en porte à faux en rapport à la personnalité de base de l’Algérien, car il symbolise l’arabité et l’islamité en négation totale de la composante Amazigh. Il faut également admettre avec lucidité que ce drapeau a été conçu à un moment historique critique, celui de la lutte pour la fondation de la nation algérienne par opposition aux tentatives ethnocidaires de la colonisation, qui voulait nous assimiler à leurs ancêtres Gaulois. Ce drapeau est l’aboutissement d’une idéologie de combat, dont le but était de se revendiquer d’une autre sphère civilisationnelle par opposition à la civilisation européenne et française. Il était donc plus mobilisateur et fut adopté à l’unanimité par l’ensemble de la population en lutte pour son indépendance. Aujourd’hui il symbolise plus le combat libérateur et le sacrifice des martyrs que l’identité, l’ethnie, la culture ou tout autre prétexte à quelques clivages dangereux et préjudiciables à l’unité du peuple et de la nation.

Y.B.

 

 

 

 

 

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