Algérie : Le PAD plaide une transition populiste pour une société schizophrène

L’originalité de cette charte réside dans son défaut, celui de considérer le patrimoine folklorique comme signe de différentiation culturelle entre les membres d’une nation en devenir.

Le PAD plaide une transition populiste pour une société schizophrène

Par Youcef Benzatat – Le pacte de l’alternative démocratique, qui rassemble une poignée de partis politiques ancrés principalement et pour la majorité en Kabylie (RCD, FFS, PST), auxquels se sont joint d’autres partis dits socialistes dont le projet politique est fondamentalement culturaliste (MDS, PT, UPC) et la LADDH composée majoritairement de militants berbéristes, vient d’adopter sa charte dans laquelle la culture serait divisée en deux sous-cultures principales ! La culture arabe et amazighe, dont le reste n’est qu’une diversité culturelle y afférente. Notamment dans son alinéa où il pose la condition de « l’égalité des langues et cultures arabe et amazigh ainsi que le respect et la promotion de la diversité culturelle y afférente… » Pour le reste des alinéas qui composent cette charte, il n’y a rien de nouveau qui ne soit pas déjà inscrit dans la constitution, excepté leur mise en pratique, y compris le sort des militants politiques actifs, par leur arrestation et leur emprisonnement arbitraire.

Cette conception de la culture pose d’emblée le problème des frontières entre les composantes de cette diversité culturelle. Encore qu’il faille au préalable identifier la substance et le corps de ces cultures, afin de tracer leurs frontières en tant que barrières qui permettront de les isoler dans des ghettos respectifs, où la population aura le choix d’appartenir à l’une ou à l’autre de ces cultures et donc d’être d’un côté ou de l’autre de la frontière qui les sépare et de la barrière qui les empêcheront d’accomplir des échanges pour préserver leur puretés réciproques afin de neutraliser toute éventualité d’acculturation !

Par culture arabe et culture amazighe, le PAD semble reprendre à son compte le clivage opéré par le sens commun populaire, qui entend généralement la différence entre une culture propre à une population rigoureusement pratiquante de la religion musulmane et s’exprimant en langue populaire Derdja et une population amazighophone cantonnée en Kabylie et s’écartant de plus en plus de la pratique religieuse musulmane. Ce sont là les signes prédominants qui les différentient dans la conscience populaire. Le PAD fait preuve de populisme en s’appropriant ce clivage du sens commun populaire pour en faire les fondements de sa politique culturelle.

Alors que, cette différentiation se heurte à l’hétérogénéité au sein même de chaque segment de cette double culture. La culture arabe n’est arabe que par la pratique religieuse qui s’effectue dans la langue arabe, alors que le reste de la communication entre ses membres recours à la Derdja, un syncrétisme de toutes les langues des différents peuples ayant séjourné un moment où un notre sur le territoire national durant l’histoire, en un peu plus de 2000 ans, que la langue autochtone, le Tamazight, avait absorbé et sur la base desquelles n’a cessé de se restructurer. Ce qui fait de Derdja une langue vivante qui n’a jamais cesser de se recréer et de s’adapter aux nouvelles situations linguistiques. Derdja est une langue nationale que l’on parle indifféremment que l’on soit Kabyle, Oranais, Constantinois et partout ailleurs sur le territoire national. La pratique religieuse connait la même distribution territoriale avec plus ou moins d’assiduité d’une région à une autre. Mais cette hétérogénéité n’est pas prise en compte généralement par le sens commun qui a tendance à la schématisation jusqu’à la caricature, pour combler son besoin psychopolitique d’un Nous en mesure d’assurer une sécurité psychologique aux membres du groupe.

L’originalité de cette charte réside dans son défaut, celui de considérer le patrimoine folklorique comme signe de différentiation culturelle entre les membres d’une nation en devenir. Alors qu’une transition révolutionnaire est par essence le passage d’une société traditionnelle vers une société moderne, dans laquelle la citoyenneté se définit sur la base de valeurs universellement partagés et la culture sur une transculturalité ouverte à une acculturation indéfinie. Le PAD plaide dans ce cas à travers sa charte une transition que l’on peut qualifier de populiste pour une société non moins schizophrène, prise entre les plis d’une césure culturelle fantasmée aux conséquences régressives néfastes.

Le PAD est dans son droit démocratique de proposition d’un tel projet de société. Mais de là à l’exprimer au nom du mouvement populaire révolutionnaire du 22 février, en s’autoproclamant son porte-voix et son représentant légitime, c’est aller vite en besogne. C’est en soi anti-démocratique. Pire, c’est emprunter la posture du régime politique autoritaire et totalitaire que ce même mouvement populaire révolutionnaire s’est engagé à disqualifier.

Y.B.

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