"Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir, vous comme moi." C’est par ces mots que s’ouvre le très attendu biopic consacré à l’un des plus grands penseurs anticoloniaux du XXe siècle : Frantz Fanon, psychiatre et militant révolutionnaire d’origine martiniquaise, naturalisé Algérien par engagement. Dans cette revue succincte, je partage mon regard sur trois angles narratifs qui m’ont paru audacieux
Un biopic qui tombe à pic : Fanon et la nécessité d’un regard contemporain
Le choix d’introduire le film par cette citation n’est en rien anodin. Il s’agit d’un parti pris narratif fort, qui place d’emblée le spectateur face à une réalité inéluctable. Dès les premières secondes, il impose un ton engagé, incisif et inconfortable, à l’image de la lourde mission qui lui incombe, nous rappeler que la colonisation et ses procédés aliénant sont toujours plus d’actualité.
C’est dans cet environnement hostile que Fanon fait son entrée dans l’arène coloniale algérienne. Dès son arrivée, une scène dramatique le confronte à une réalité brutale. Il assiste, impuissant, au traitement inhumain réservé aux patients algériens, enchaînés et maltraités sous prétexte qu’ils seraient violents et incontrôlables. Mais au-delà du choc immédiat, cette scène ouvre une réflexion plus large, mettant en lumière les formes plus insidieuses et contemporaines de cette même violence systémique qui tend a répliquer des narratifs similaires.
Dans un contexte où persistent de vives tensions entre la France et l’Algérie autour de la mémoire coloniale, où l’extrême droite connaît une ascension fulgurante en Europe (Allemagne, Pays-Bas, France, Hongrie, Italie), et où des massacres d’une sauvagerie décomplexée se déroulent à grande échelle en Palestine — face auxquels la civilisation occidentale oppose une impunité glaçante — ce biopic adopte un regard particulièrement appuyé sur la mécanique d’alienation.
Je n’ai pu m’empêcher d’y voir un écho troublant entre l’aliénation du sujet colonial et l’antagonisation constante de certaines communautés dans le débat publique en France.
Rien de plus humain que l’”inhumain” : la psychiatrie et la torture comme miroir des sociétés coloniales
Ce film retrace les grandes étapes de l’expérience algérienne du Dr Frantz Fanon (interprété par un charismatique Alexandre Bouyer), alors chef de service à l’hôpital de Blida-Joinville. Cet établissement, véritable bastion de la pensée coloniale, porte l’empreinte de son fondateur, Antoine Porot, également à l’origine de l’École d’Alger. Ce dernier défendait l’idée que les Nord-Africains étaient biologiquement prédisposés à la violence et à un développement intellectuel inférieur, une théorie raciste qui justifiait la domination coloniale sous couvert de science.
C’est à travers son séjour dans ce laboratoire colonial que Fanon développe sa pensée et déconstruit les mécanismes de la "folie coloniale". En observant ses patients, il dépasse le simple cadre médical : il ne s’interroge plus seulement sur leur état, mais aussi sur ceux qui les traitent. Il constate que la déshumanisation des malades psychiatriques rappelle étrangement celle des colonisés par les colons. Si l’inhumain devient acceptable, c’est parce que les colonisés (tout comme les patients atteint de troubles mentaux) ne sont pas considérés comme humains.
Le parti pris narratif du film oppose le regard du dominant à celui du dominé, rappelant que le premier est aussi—voire plus—malade que le second, un paradoxe cruel au cœur de la "mission civilisatrice”. En somme, le colon doit se guérir de sa domination et de son droit à déshumaniser tout comme le soignant vêtue de sa blouse blanche, symbole d’une présuppose autorité légitime. Car plus il domine, plus il se persuade de sa supériorité, et moins il est conscient de sa propre inhumanité, ce qui l’a rend encore plus acceptable a ses yeux. Un angle qui nous rappel les lectures de Pierre Bourdieu qui réfléchissait lui aussi la question des dominés à leur propre domination.
Ce procédé résonne avec une actualité brûlante : la question palestinienne. Le traitement inhumain infligé aux Palestiniens est perçu comme acceptable par les anciennes puissances coloniales, précisément parce qu’il s’inscrit dans des logiques bien rodées, familières. L’emprisonnement arbitraire, la torture, la spoliation de leurs droits, de leurs terres et de leurs ressources naturelles ne sont pas considérés comme des outrances. En revanche, toute forme de souffrance infligée à l’oppresseur, même minime, est immédiatement qualifiée de “barbarie".
Ainsi, certains sont désignés comme otages, tandis que d’autres — bien que 10 fois plus nombreux — sont enlevés sans inculpation, arrachés à leurs foyers dans les quartiers occupés de Hébron, Jénine ou Bethléem, puis réduits à l’état de prisonniers. Un traitement légitime au yeux du ‘monde libre’, résultant de la "demonisation d’une culture entière" comme le rappelait si bien l’intellectuel Palestinien, Edward Said. Mais s’il est une leçon que ces derniers mois ont rendue plus éclatante que jamais — et qui constituait déjà l’un des diagnostics les plus lucides de Fanon — c’est que lorsqu’un colonisateur nie l’humanité du colonisé, il expose inévitablement la sienne au même effacement.
Un jardin, des legumes et une pensée : L’Algérie, terre à cultiver de la pensée anticoloniale
Un autre choix narratif particulièrement marquant du film est la radicalisation progressive du Dr. Fanon. Son évolution idéologique est dépeinte avec finesse, montrant comment son engagement se construit au fil de ses expériences et de ses confrontations directes avec la brutalité coloniale.
Tout au long du film, on sent un Fanon hanté par une frustration profonde envers son propre peuple martiniquais, qu’il perçoit comme idéologiquement asservi à la pensée coloniale. Malgré l’oppression qu’ils subissent, beaucoup continuent d’adhérer aux valeurs et à l’imaginaire du colonisateur. En Algérie, Fanon trouve enfin ce qui lui faisait défaut en Martinique : une pensée révolutionnaire, populaire et radicale, portée non par une élite, mais par un peuple prêt à rompre avec l’asservissement. Ce bain révolutionnaire accélère l’élaboration de ses idées, d’autant plus qu’il est confronté au racisme institutionnel et à la répression systémique.
Il comprend alors que la domination coloniale ne se limite pas à la violence physique, elle infiltre l’esprit, la culture, jusqu’aux structures mêmes du savoir et du langage — un "langage zoologique". Cette violence , soit disant passant toujours d’actualité, n’est-elle pas, au fond, l’expression d’une frustration plus ancienne ? Celle de faire face à un peuple qui les comprend, mais qu’ils ne comprennent pas ; à des femmes qui les voient, mais qu’ils ne voient pas.
Le film insiste avec force sur un point : Fanon n’impose pas de solutions. Il dresse un diagnostic implacable de l’aliénation coloniale et appelle les peuples opprimés à se libérer eux-mêmes. Il lance un défi, illustré par les pratiques qu’il met en œuvre dans son service de psychiatrie — comme l’autonomisation des malades — qui trouvent un écho dans les maquis algériens. L’émancipation ne viendra jamais du dominant, elle doit être arrachée par les dominés, et ce processus sera tout sauf pacifique tant que le colon refuse de reconnaître l’ampleur de la violence qu’il exerce.
Mais si Fanon a été profondément marqué par le "laboratoire algérien", son combat dépasse largement ce cadre. Ses analyses parlent à tous les peuples dominés. Au sens propre comme au figuré, a l’hôpital de Blida-Joinville, il cultive son jardin : des fruits et légumes pour les résistants algériens, des idées pour les révolutionnaires du monde entier. Aujourd’hui encore, son héritage traverse les frontières et irrigue une multitude de lectures décoloniales dans les sphères scientifiques, sociales et critiques.
Conclusion
Cependant, quelques aspects du film appellent à une réflexion critique. Par moments, le film souffre de lourdeurs narratives qui ralentissent le rythme, et quelques coups de montage semblent un peu approximatifs. De plus, à mon sens, la représentation des révolutionnaires algériens reste trop limitée. Les apparitions d'Abane Ramdane, ne rendent pas pleinement justice à son rôle. Le jeu de l’acteur semble trop léger pour incarner un personnage d’une telle résonance dans la conscience algérienne (surnommé l'architecte de la révolution algérienne).
Au-delà de l’image, le film nous permet de nous familiariser avec la pensée de Fanon, et de ce point de vue, il réussit son pari. Il ne se contente pas de nous interroger sur l’histoire, car ce n’est pas seulement un biopic historique. Les récents débats sur les pratiques coloniales de la conquête française et l'absence de considération pour les horreurs qu’elles ont engendrées, nous amènent à constater que ce film est en réalité très contemporain. Il est temps de nous rappeler que ces procédés ne sont pas nouveaux. Ils sont au cœur du néocolonialisme, qui ne reconnaît la violence que lorsqu’elle est subie, et non lorsqu’elle est exercée.
A ma grande surprise, la majorité des salles projetant le film en région parisienne se trouvaient en banlieue, comme si son message nous concernait exclusivement. Pourtant, comme évoqué plus tôt, c’est bien le récit national diffusé dans les spheres de pouvoir parisiennes qu’il faut rendre inconfortable. Ce film s’adresse autant aux descendants de colons qu’à ceux des colonisés, souvent relégués à la périphérie de la capitale. En espérant qu'il marque un premier pas vers une prise de conscience collective — sur l’héritage intellectuel auquel nous devons rendre hommage, et sur la mission qui nous incombe, en tant qu’algériens ou français, irlandais ou anglais, angolais ou portugais, coréen ou japonais, surinamien ou hollandais, érythréen ou italien, namibien ou allemand, sud africain durant l'apartheid, révolutionnaires ou simplement humanistes.
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