Parler et résister, avec l'accent

A Marseille on aime répéter : "Ils sont fous les gens". Phrase très populaire, qui devrait être reconnu et proclamé proverbe national. Elle nous aide à relativiser les étroits d'esprit, les suspects et les aigris. En le disant, comme par enchantement on sourit, on rigole, on s'indigne s'il le faut, et on oublie. Le Marseille dans lequel j'ai grandi. Le monde est mon pays.

Paris à prime abord est une ville dure, et difficile. Paris pour un voyageur, c'est une ville souvent bizarre, une vraie grande ville. La ville où tous les français se sont mis d'accord pour tous ensemble "ne pas avoir le time", "wesh gros, vas-y", "t'es chelou toi". La ville du capitalisme à la française où les écarts et les différences habillent les murs et marquent les visages. Une ville inhumaine et tendue, où les gens sont parfois étrangement obtus, souvent distants. C'est la capitale dit-on, miroir bétonné de nos excès.

Face à ce mur de séparation virtuel, j'aime à briser le silence et à aborder les gens de manière impromptu, mais calculé. Pas méchant, mais taquin. Le voyageur et le nomade ne peuvent se satisfaire de l'individualisme, maladie du siècle. Ils ne peuvent l'accepter, encore moins le tolérer. Action et réaction sont dues et attendues. L'interaction est un art, un artisanat. Une prise de risque dans l'instant, au quotidien. La bonne manière, le bon mot, le sourire. Je suis l'ami des chauffeurs de bus, des agents de sécurité, des caissiers et caissières, et des concierges, bien sûr. "Merci bien" "Qu'est-ce qu'on ferait sans vous ?" "Tout va bien ?" "Bien ou bien ?". Je leur suis reconnaissant d'être là, de répondre présent. Je leur suis reconnaissant, c'est ma manière à moi d'exister dans la jungle parisienne.

Rester vivant malgré tout. Surtout depuis une semaine. Le drame nous a rapproché. Communiquer donc pour résister. Ces innocents tombés nous ont rappelé à l'humanité. Un bonjour, une courtoisie, un regard bienveillant, un sourire. Combien a-t-il été écrit, loué et chanté ces petits gestes. Dans les heures sombres la différence est un crime, et objet de division. Passons sur les différences, regardes moi et vois qui je suis. Un être humain.

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