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Billet de blog 5 janv. 2022

Jouatibs

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Jouatibs

Il y avait quatre gitans qui commençaient à faire du bruit sur ton palier. Celui qui parlait français était blond, les cheveux courts, il portait une chemise blanche. Propre. Tu savais qu’il s’appelait Ivan et qu'il se disait yougoslave. Tu avais appris ça la veille, au cours d'une soirée où on te l'avait décrit de façon suffisamment précise pour que tu le reconnaisses maintenant. Des trois autres, on ne t'avait pas parlé, probablement parce qu'ils n'avaient encore joué aucun rôle dans le déroulement de toute cette affaire. La quarantaine, gras, bruns et luisants, ils ressemblaient beaucoup plus au sergent Garcia qu'à des toreros.

Ivan recherchait quelqu'un qui leur avait volé quelque chose, et il pensait que tu savais où se trouvait cette personne.

Il t'avait d'abord expliqué qu'il n'en avait pas après toi, et que d'ailleurs il ne te connaissait pas, et que si tu lui disais ce qu'il voulait savoir, tu n'aurais plus jamais affaire à lui. Il s'agissait d'une menace que tu n'avais pas comprise, ou plutôt que tu n'avais pas voulu comprendre. Tu avais répondu que tu ne voyais pas de quoi il parlait, qu'il devait faire erreur et que merci au revoir. A l'instant où tu allais la refermer, il avait posé le pied devant la porte. Tu avais alors instinctivement baissé les yeux et remarqué qu'il portait des chaussures d'un autre âge. "Des godillots" avais-tu pensé, des bottes de combat achetées dans un stock militaire à Belgrade bien avant la chute du mur (le mur venait de tomber, les gitans étaient libres maintenant). Des chaussures soviétiques qui dataient peut-être de la guerre d'Afghanistan, la première, celle qui a tout déclenché. Des chaussures bonnes à défoncer les portes.

Tu as fait mine de ne rien remarquer, tu n'as pas cherché à repousser ce pied botté, tu as laissé la porte ouverte, tu n'as pas non plus reculé lorsque Ivan s'est avancé et qu'il a, comme on dit dans certains romans anglo-saxons "envahi ton espace privé" (ce qui ne signifiait pas qu'il était entré de force dans ton appartement, mais qu'il s'était approché de toi d'un peu trop près, et que cette promiscuité pouvait légitimement être ressentie comme une agression, ou du moins, qu'elle aurait pu, dans un commissariat américain, ou sur un campus du même pays, donner lieu à des poursuites judiciaires sous le chef d'harcèlement, et c'est vrai, avais-tu encore pensé, complètement hors de propos, que c'est bien à ce niveau de proximité que tu es susceptible de te mettre à bander lorsque tu te trouves en présence d'une femme qui te plaît).

Tu essayais de mesurer les risques réels, concrets de la situation : ce type qui était tout près de toi et dont tu pouvais désormais sentir l'odeur (légère, un peu musquée, une odeur de blond) et dont la corporéité devenait à vrai dire très embarrassante, était-il capable de violence ? - la réponse était probablement oui - et envisageait-il de l'être maintenant ? - il te semblait que non, qu'il n'était pas assez en colère, qu'il n'avait pas l'air de quelqu'un capable de DECIDER d'être violent et que l'attitude menaçante qu'il venait de prendre n'était qu'une posture. Ce qui nourrissait en revanche ton inquiétude, c'est que les trois autres s'étaient maintenant rapprochés et commençaient à baragouiner à toute vitesse dans une langue que tu n'avais jamais entendue. En quelques secondes le ton était monté très haut entre eux et Ivan, qui, l'air soudain résigné, libéra ton espace privé en se reculant de quelques centimètres, semblant prêt à laisser les graisseux prendre les choses en main, comme dans un interrogatoire du genre good cop/bad cop, sauf que là c'était good gipsy/bad gipsies.

L'odeur avait changé, lourde, écoeurante, chargée de fluides corporels épais, tellement menaçante qu'elle ne te permettait plus aucune digression, ni aucune ruse de l'esprit pour empêcher la peur de s'installer.  Les trois affreux ne semblaient pas vouloir hésiter plus longtemps à forcer le passage, quitte à te marcher dessus afin de mettre la main sur ce qui leur avait été dérobé et accessoirement sur celui qui leur avait fait ça. Ils criaient mais tu ne les entendait plus, tu savais que tu allais les laisser entrer chez toi et que la personne qui était planquée dans le placard de ta chambre allait être découverte en deux minutes et qu'avant qu'ils ne cassent tout, tu leur dirais où était caché ce qu'ils cherchaient.

Mais rien de tout ça ne s'est finalement produit.

L'un des sans-papiers africains qui louaient (ou squattaient, tu ne savais pas) l'appartement du dessous est apparu en contrebas. Il a dit quelque chose que tu n'as pas entendu, ni probablement personne, d'ailleurs, mais qui n'en a pas moins ramené le silence. Ils se sont toisés, lui et les gitans, comme des animaux d'espèces différentes mais placés au même endroit de la chaîne alimentaire et qui, selon les lois de la zoologie, n'auraient jamais dû se croiser.

Tu étais sûr que les gitans n'avaient JAMAIS vu de noir, en tout cas jamais d'aussi près, et surtout pas d'aussi grands et forts que celui-là qui bouchait quasiment toute la cage d'escalier. Un ours qui rencontre des hyènes. Ils sont restés quelques secondes à se renifler,  avant que ton voisin ne fasse volte-face et redescende à l'étage du dessous. Ta peur est alors remontée d'un cran et tu as pensé que tout allait reprendre, mais tes visiteurs du soir lui ont presqu'aussitôt emboîté le pas.

Ils sont repartis sans un mot, sans même t'accorder un regard. Tu as refermé la porte, poussé le verrou, traversé le couloir obscur qui menait à ta chambre, frappé trois coups contre la porte du placard. Une voix sourde a demandé "Ils sont partis ?", tu n'as pas répondu, tu es allé t'asseoir dans la cuisine où tu avais installé son lit de fortune et tu as attendu qu'il te rejoigne.

Il ne t'a pas remercié, ne t'a pas demandé comment tu te sentais, il ne t'a même pas parlé. Il a soulevé sa paillasse, a déboîté un morceau de la plinthe d'où se sont échappés une cinquantaine de petits paquets blancs. Tu l'as regardé prendre sa petite cuillère, son élastique géant et sa seringue dans sa trousse de toilette. Tu l'as regardé fixer son garrot sur son bras, dissoudre la came, chauffer sa cuillère, pomper, chercher une veine pas trop pourrie, shooter, relâcher le garrot, pousser un soupir, puis dodeliner de la tête, avant de piquer du nez.

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