La fête à Belleville.

Fin d'année bobo dans le 20ème arrondissement.

La maîtresse de maison roulait un joint dans sa cuisine en commentant le classement des meilleurs lycées de Paris sorti dans « Le Monde »cette semaine. Au salon, des parents d’élèves dansaient sur du Orelsan avec des ados,  et tu pensais « je veux partir ».

      -           "C'est dingue, disait-elle, y a quasiment plus que des bahuts privés dans les premiers, même Louis le Grand et Charlemagne sont à la ramasse... Je sais pas ce que je vais faire... Le privé c'est au-dessus de mes forces..."

Elle t’a tendu le joint, tu as décliné, elle a marqué un mouvement de surprise et de déception.

-          mais je l’ai roulé exprès pour toi

-          ça me donne du psoriasis … 

-          de l’herbe hollandaise, bio ! 

-           nan mais même… du psoriasis… et la coke la diarrhée (tu t’ennuyais, tu commençais à raconter n’importe quoi), et sinon, le lycée de ma fille aînée est classé deuxième.

-          Elle est dans le privé ? 

-          Ouais… catho, même pas mixte 

-          Non !!! 

-          ben ouais… première de classe… Polytechnique ou HEC, c’est elle qui choisira… Pour l'instant elle milite chez "les jeunes avec Macron".

La maîtresse de maison a subitement été prise - de quoi ? catalepsie ? - elle est restée figée, son joint coincé dans la bouche, les yeux fixés sur un objet invisible, tirant toujours, jusqu'à ce que la cendre deviennent dangereusement rouge et qu'elle soit prise d'une violente quinte de toux.

Tu t’es resservi un verre de Gigondas de chez Guigal. Très bien.

Un vieux gay, immense, avec une tête d’inspecteur des impôts habillé comme un clown : chemise blanche à pois noir, pantalon vert,  tennis New Balance orange) a passé la tête en s’écriant « Mmmhhh ça sent la drogue ici !!! ». La maîtresse de maison lui a tendu le joint. Un petit rouqin a déboulé aussitôt en criant « où ça ? où ça ? ». Le grand pd lui a tendu le joint.

Deux ou trois autres personnes sont arrivées. Tout le monde avait l’air de bien se connaître. « Mais bien sûr, ce sont des parents d’élèves !», t’es-tu exclamé intérieurement.

Quelqu’un t’a demandé

-          Et toi, tu es le père de qui ?

-          Aucune idée (ce qui n'était qu'à moitié faux, tu ignorais si ces parents d'élèves étaient ceux de la classe de cp de ta benjamine ou de 5ème de ta cadette ) …

Ils n’ont pas ri, mais peut-être n’avaient-ils pas entendu, parce que dans le salon des gens hurlaient à tue-tête « COMPLETEMENT NORMAAAL ! »…

Le rouquin s’est mis à parler de ses tournées en province, à quel point c’est mort, « mort de chez mort » disait-il,  tu en as déduit qu’il était dans le spectacle, probablement chanteur (nouveau, français) et qu’il devait s’imaginer qu’il n’avait pas besoin de se présenter parce que tout le monde le reconnaît, mais les seuls (nouveaux) chanteurs français que tu connaisses (et accessoirement reconnaisses) sont ceux qui ont des enfants en classe avec les tiens. « Ah ben,  justement, c’est le cas, t’es-tu rappelé soudain… Il doit être comédien alors… ».

Quelqu'un a une nouvelle fois vanté l'incroyable mixité du quartier, et la "super énergie" qu'on y ressentait, ajoutant "pour moi qui vient du 15 ème, complètement bourgeois et sclérosé, c'est une bouffée d'air frais incroyable"

- c'est vrai, mais la fille de Gilles et Christelle s'est convertie l'année dernière, a dit la maîtresse de maison.... Elle porte le hijab et traite ses parents de "koufar". Christelle est en dépression.

Il y a eu un blanc.

Quelqu’un t’a demandé

-          Et toi tu fais quoi dans la vie ?

-          Je m'emmerde (il faut que j’arrête, t’es-tu dit, il faut que j’arrête)

Ils n’ont pas ri non plus.

Tu as encore pensé « je veux partir » (en prenant douloureusement conscience que c’était une citation de Bernard Lavilliers), mais au lieu de ça tu as ouvert une bouteille de Vacqueyras. Guigal aussi. Pas mal, sans plus.

La conversation était en train de s’éteindre.

Dans le salon, quelqu’un a mis « in da club» et ils sont tous partis danser.

Tu t’es dit « c’est maintenant ou jamais pour se tirer», sauf qu’en traversant le salon tu t’es arrêté et tu t’es mis à danser.

Une ado en minijupe et talons aiguilles est venue se trémousser devant toi avec un grand sourire aux lèvres, et tu t’es fait le serment de ne « jamais-jamais »  amener aucune de tes filles dans une fête avec toi, avant de comprendre que la gamine te souriait parce que tu avais gardé ton casque de vélo sur la tête.

Tu as alors pensé qu’il était peut-être temps d‘arrêter les frais, et donc de partir, mais tu t’es remis à danser en buvant des verres de gin tonic, indifférent aux autres parents d’élèves et à leurs ados jusqu’à ce que ta femme vienne t’annoncer qu’elle allait se commander un taxi. « Je prends mon vélo et je te suis » lui as-tu crié par-dessus la musique, mais tu as continué à danser jusqu’à ce que tout le monde soit parti et que la maîtresse de maison baisse le son, s’asseye sur le canapé et te propose de fumer un joint avec elle, avant de te reconnaître et de déclarer « ah non, pardon, le psoriasis, c’est vrai ».

Tu as bu un dernier gin tonic en sa compagnie. « Ma fille est chez son père », t’a-t-elle annoncé sans que tu ne lui  aies rien demandé. Vous avez parlé assez longuement de son divorce. L’ambiance t'est devenue un peu pesante lorsque tu as compris qu’elle était en train de te dire qu’elle se sentait seule et qu’elle cherchait quelqu’un, et elle a dû le sentir car elle t’a expliqué aussitôt qu’elle s’était inscrite sur un site de rencontre - en fait trois sites de rencontre a-t’elle fini par avouer – et qu’elle passait une bonne partie de sa vie dans des « dates » (tu ne t'es pas rappelé tout de suite que ça signifiait rendez-vous), et qu’en fait elle ne PASSAIT pas vraiment une bonne partie de sa vie dans des rendez-vous, mais qu’elle PERDAIT une bonne partie de sa vie dans des « dates » qui ne débouchaient jamais sur autre chose que « des plans cul ». A ces mots, sa voix s'est mise à dérailler, son visage s'est crispé et boursouflé en même temps, comme un truc en plastique qu'on présente à une flamme, et elle s'est mise à pleurer à grands flots.

Tu as alors éprouvé un sentiment de compassion sincère, profond, et surtout surprenant. Tu étais à deux doigts de pleurer avec elle, mais une part (obscure) de toi avait envie de ricaner.

Tu as pensé une dernière fois "je veux partir".
Avant de passer à l'acte.

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