Réveillon solidaire, pour que l’humanisme l’emporte dans nos montagnes…

Ce dimanche 31 décembre, un large collectif informel de professionnels de la montagne et de montagnards passionnés s’est rassemblé au col de l’Échelle (05) pour interpeller une nouvelle fois les pouvoirs publics sur la problématique du passage d’Hommes par la frontière italo-française, véritable barrière naturelle, dont les difficultés et les dangers s’accroissent encore avec la saison froide.

Confrontés à l'ampleur nouvelle des migrations, les milieux marins et montagnards sont une nouvelle fois en première ligne. De SOS Méditerranée à SOS Alpes Solidaire, marins et montagnards s’engagent naturellement pour que l’humanisme gagne contre l’obscurantisme et le repli sur soi.

Le rite initiatique de tout montagnard en devenir passe par une expérience d’entraide à une personne en difficulté ou en danger. De la rudesse du milieu adviennent de vraies valeurs. Des valeurs mises en pratique quotidiennement dans le briançonnais, en ces temps sombres d’humanité abandonnée aux soubresauts d’une opinion volontairement désinformée (?) *.
Cet événement ponctuel a ainsi pour but de soutenir le vaste réseau de citoyens, qui chaque jour s'engage corps et âme dans le secours et l'accueil des hommes, femmes et enfants venus d'ailleurs. Du sommet de la montagne jusqu'à Briançon, ces femmes et ces hommes se démènent courageusement, et s'épaulent autour d'un dessein commun. Pour que l'humanisme l'emporte, il est de notre devoir d'assister ces hommes et femmes en danger. N'est ce pas un principe fondamental de notre droit ?

Le camp de base du col de l'Échelle, symbole de l'alpiniste qui y retrouve un abri après l'hostilité des cimes. © Yann Borgnet Le camp de base du col de l'Échelle, symbole de l'alpiniste qui y retrouve un abri après l'hostilité des cimes. © Yann Borgnet

Sur la cinquantaine de citoyens présents là-haut pour la soirée, une trentaine sont restés pour passer la nuit. Ils ont bravé les conditions hivernales de la haute-montagne en s’abritant dans des igloos. Ce collectif informel, inter-générationel et inter-régional, était bien préparé et équipé pour vivre pareille expérience. Cela restera ainsi pour tous un moment festif, d’échange, de partage et de rencontres. 
Mais en ces périodes de fête, des hommes et des femmes tentent de s’accrocher à un fil d’existence bien fragile… Je pense à cette femme Ghanéenne, mère de 2 enfants en bas âge, qui a heureusement pu passer la frontière le 30 décembre de manière régulière. Son mari, effrayé par d’éventuels contrôles, a lui bravé les dangers de la montagne. Il a été retrouvé en hypothermie, à 29°C. En haute-montagne. En France. Pays des droits de l’Homme.

Un collectif inter-région et inter-générationnel. © Coll. Yann Borgnet Un collectif inter-région et inter-générationnel. © Coll. Yann Borgnet

En tant que citoyen français, en tant que montagnard, et en tant que professionnel de la montagne, je ne peux concevoir qu’un Homme puisse être abandonné là-haut, sans équipement ni expérience. Pourtant, en 2018, à près de 2000m d’altitude, par des températures toujours négatives et dans plus d’un mètre de neige, des personnes déterminées continueront leur route en bravant tous les dangers, guidées par un instinct de survie qu’il nous est impossible d’appréhender au regard de nos vies si différentes. Mme la Préfète des Hautes-Alpes, il n’y a pas de responsabilisation possible comme vous semblez l’affirmer : ces hommes et femmes passeront coûte que coûte, seule la mort les arrêtera.

Notre demande, si simple et si audible, reste pour le moment lettre morte. Nous appelons évidemment à une vraie réflexion sur ces phénomènes, nouveaux par leur ampleur, des migrations, de ses responsabilités et de ses conséquences. Mais l’urgence est ailleurs. 
Habitués au pragmatisme de l’adaptation à un milieu hostile, nous en appelons à la responsabilité des pouvoirs publics. Car nous ne pouvons nous suppléer plus longtemps encore aux devoirs régaliens tout en étant traités comme des voyous. 
Nous ne voulons pas que nos montagnes enneigées, lieu d’expériences passionnées, emprisonnent des cadavres.
Nous demandons à nouveau une « trêve hivernale » pour que la traque des citoyens français, courageux et engagés, cesse.

La force ne nous fera plier sous l’autel de ce principe supérieur commun fondamental, ce souci humaniste qui, en tant que montagnards, guide toutes nos actions quotidiennes.
La République des Escartons, ce vaste réseau d’entraide qui animait l’ensemble du briançonnais avant la Révolution Française, est en train de renaitre avec force. Force solidaire et humaniste. Force vive et imprévisible.

Yann Borgnet, Aspirant-guide de haute montagne. 
En soutien aux collectifs « Tous migrants » et « SOS Alpes Solidaires », aux associations « La CRS » et « Chez Marcel », aux maraudeurs et à tous les citoyens épris d’injustice face à cette situation "déshumanisante".

Un lettre ouverte lancée par un habitant-citoyen de Névache : https://www.change.org/p/emmanuel-macron-migrants-lettre-ouverte-au-pr%C3%A9sident-de-la-r%C3%A9publique-b524ba92-8288-4034-8a0b-15417ec0f0f9

* Le podcast de journal de 19h de France Inter du dimanche 31 décembre, lors duquel a été diffusé un sujet sur ce réveillon solidaire, a été tronqué dans la soirée après avoir été mis en ligne.
Maj 03/01/2018 21h00 : suite à mon appel téléphonique à la rédaction, le podcast est de nouveau en ligne : https://www.franceinter.fr/emissions/le-journal-de-19h/le-journal-de-19h-31-decembre-2017

 

 

 

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