Hommage à Ghérasim Luca : la plasticité du langage ou la métamorphose des mots.

Épitaphe pour Ghérasim Luca, Piotr Kowalski, 1993

Épitaphe pour Ghérasim Luca, Piotr Kowalski, 1993


Avant-propos : Le texte qui suit n'a ni vocation à être une analyse littéraire ni encore à ressembler de près ou de loin à un article journalistique construit. Il est amplement subjectif, sans fondement raisonnable, sinon l'émotion. Hors de toute érudition en matière de poésie et d'histoire de la littérature, sinon celle d'un lecteur lambda à l'écoute sensible. Ces phrases rassemblées ne sont qu'un amas de ressentis brut, simple, en somme : honnête. Un amas que j'essaie aujourd'hui de structurer pour vous donner l'envie de découvrir ou de redécouvrir un des plus grands poètes que le XXe siècle a emportés dans sa frénésie, un auteur qui a fait croitre les embranchements de cette architecture si mouvante que nous nommons plus communément : la poésie.

 


 

     Guérasim Luca (Salman Locker de son vrai nom) fut un auteur-éclaireur. Non qu'il portât la lumière, bien sûr que non ; mais il est de ceux qui s’avancèrent dans l’obscurité. Il défricha les zones d'ombre de l’imaginaire et mit les pieds de ses pensées là où les hommes n’avaient pas encore eu l’intuition de chercher. On parle souvent de sa poésie comme d’une chose inaccessible, il est vrai. Christian Prigent écrivit d'ailleurs à ce propos :  Je suis de ceux qui aiment ces auteurs que le monde culturel de leur temps considère comme gentiment délirants, drôlement macaroniques, voire carrément incompréhensibles. J’aime par-dessus tout des œuvres qui ont fait œuvre de l’impossibilité de faire œuvre. Je suis de ceux qui inclinent à penser que c’est en ces auteurs-là que la littérature vit sa vie puisque c’est par eux qu’en elle-même éternellement elle se change. 1
     Que serait la littérature sans l'excentricité macabre de Tristan Corbière, la noirceur abyssale de Nietzsche, l'errance anarchique de François Villon ou encore sans le bégaiement imaginaire d'où naquirent les mots-valises de Lewis Carroll ou le minimalisme fureteur des écritures d'un Chuck Palahniuk. C’est en ces auteurs-là que la littérature vit sa vie puisque c’est par eux qu’en elle-même éternellement elle se change. La phrase mérite d'être répétée. À travers cet essai, C. Prigent capte deux choses essentielles en une seule notion évidente pour Ghérasim Luca : la métamorphose. Qu'est-ce que la métamorphose, sinon ce qui permet à la nature, à l'art, à l'esprit des hommes de se renouveler sans cesse ? C'est ce qui lui orbe l'inertie afin d'évoluer en fracturant ses limites, d'entrouvrir ces brisures dans les murs qui le renferme. La métamorphose est inhérente à la vie, là est cette première chose que soulève Christian Prigent : c'est le mouvement qui nourrit la littérature, la renouvèle ; la deuxième c'est que la métamorphose est aussi et surtout, pour Luca, un devoir que tout artiste se doit à lui-même :

« J’efface avec volupté
l’œil qui a déjà vu
les lèvres qui ont déjà embrassé
et le cerveau qui a déjà pensé
telles des allumettes
qui ne servent qu’une seule fois
Tout doit être réinventé. » 2


     Ce qui est éternellement changeant, mouvant, ce qui intérieurement bouillonne, vibre, ce magma vif qui permet la création. Voilà ce que les mots doivent saisir et animer, rythmer et imprégner. Peut-être aussi avait-il justement cette volonté d’emprunter des chemins encore inaccessibles aux mots, afin d'empêcher l'inertie d'ankyloser sa plume. Des chemins aventureux pour faire du langage une chose qui  manifeste le déchirement brutal de ces fameuses brèches ; c'est en cela qu'il déjoua les codes de l'académisme linguistique : « Je te ventre / je te gorge / tu me hanches » 3 par exemple. Où le corps devient verbe et le verbe une crampe qui accompagne ce souffle, ce souffle qui s'immisce dans la fêlure, ce constat fou : Les frontières du langage sont-elles si poreuses ?

 

« Celui qui ouvre le mot ouvre la matière » 4.


     La poésie était pour lui l’art du langage par excellence. Car celui qui la pratique, s’interroge puis transforme les mots et les sonorités comme le plasticien le ferait avec la matière. Par la soumission du mot à une série de mutations sonores, chacune de ses facettes libère la multiplicité des sens qui est en elle. En cela, il brise les formes dans lesquelles nos définitions nous ont emmurés et fait apparaitre de nouvelles structures, de nouvelles relations, des horizons. C'est cela, expérimenter.

     Ghérasim Luca a esquinté la langue, disloqué les symboles. Il a exalté la sonorité et les sens et le souffle. Il a accouché d'une nouvelle forme poétique et, dans un même mouvement, a fait de nous les réceptacles d’une vision neuve et plus vaste encore. Roumain de naissance, Salman Locker s’est donné la mort en se jettant dans la Seine, c’était en 1994, à l'endroit où son ami Paul Célan s'était suicidé vingt-quatre ans auparavant. Il laissa une lettre dont une seule phrase résonne encore : « Puisqu'il n'y a plus de place pour les poètes dans ce monde » 5. Le poète n'a pas à avoir sa place dans ce monde, car il doit justement le devancer. Ouvrir une voi(e/x) que le monde ne soupçonne pas encore. Tu t’es offert entièrement dans l’accomplissement de cette quête du poète qui n’est autre que celle de l’infini ; ce à quoi tu es suspendu à présent.



« La mort de la mort de
c’est l’eau c’est l’or c’est l’orge
c’est l’orgie des os
c’est l’orgie des os dans la fosse molle où les morts flous flottent dessus comme des flots »

Extrait de
La Morphologie et la Métamorphose.

 

 

 

 

 

 

 

1  : Extrait de Une erreur de la nature - Christian Prigent / P.O.L édition, mars 1996

 

: Extrait de L'inventeur de l'amour - Ghérasim Luca / José Corti, 1994

 

3  : Extrait du poème Prendre corps, Le chant de la carpe - Ghérasim Luca / José Corti, 1986

 

4  : Extrait d'une introduction à un récital - Ghérasim Luca, Lichtenstein 1968.

 

: Lettre d'adieux - Ghérasim Luca

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