J’ai changé d’avis.

Hé oui, ça arrive…

Bon, ce n’est pas la première fois non plus, notez, et pas que sur des sujets mineurs.  Par exemple, pour parler d’un truc important qui a occupé et occupe encore une bonne partie de ma vie, j’ai pendant 20 ans défendu les positions de la LCR à l’intérieur du mouvement trotskyste, avant de finir par conclure – bien tardivement, je le concède -  que celles de Lutte Ouvrière me semblaient en fait  plus justes et plus pertinentes.

Eduqué dans la culture intellectuelle de la Ligue, j’ai aussi défendu à une époque des trucs qui aujourd’hui me semblent être d’une bêtise affligeante. Par exemple, imprégné de la pensée LCR mais aussi du programme de philo bien franchouillard qui n’a pas beaucoup bougé depuis, j’ai pendant plusieurs années de ma vie d’adulte été intéressé par le freudisme, que je considère aujourd’hui comme une pure et simple escroquerie intellectuelle. De même, à  la fin des années 1990, j’ai reproduit le discours de mon milieu sur les OGM et expliqué qu’il fallait empêcher ces trucs super dangereux de nuire. Là aussi, j’ai un peu changé d’avis depuis, à force de constater que mes analyses ne collaient pas du tout aux faits.

Voici donc venu le moment d’admettre que j’ai dû changer d’avis plus récemment sur un autre sujet, à savoir l’appréciation du mouvement végan et de sa philosophie. Et je vous dois donc des excuses, amis végans, car longtemps je vous ai pris pour des demeurés adorateurs de Gaïa, et je vous mettais dans le même panier que les bobobios, en version plus extrémiste ou plus « punk à chien » toutefois. Pour moi, vous n’étiez qu’un avatar des différentes variantes de l’écologie profonde, une version particulièrement radicale et ridicule de ce courant de pensée qui m’insupporte.  Attention, je ne dis pas qu’il n’y aucune partie de votre mouvement qui  ne colle avec cette description, parce qu’il me semble bien que ça existe quand même. Mais je dois reconnaître qu’en vous considérant globalement comme des mystiques adorateurs de la Nature, je me suis non seulement trompé, mais en plus j’ai largement commis un contre-sens.

En fait, mes doutes ont commencé à émerger en 2009, quand, après avoir lu un texte intitulé  Marxisme et libération animale  sur le site de Contretemps, j’avais publié  une réponse sur le blog Imposteurs,  ironiquement intitulée  La libération des canards sera l’œuvre des canards eux-mêmes  :

http://imposteurs.over-blog.com/article-36986694.html

A la relecture et avec le recul, je ne renie pas du tout mon papier de 2009 – dont j’avais oublié l’existence ! La critique du gauchisme constructiviste du texte de Contretemps et de sa tentative de singer le marxisme pour l’appliquer à la question animale me semblent toujours pertinentes, et mes vannes me font toujours me marrer, notamment le titre (même si je suis éventuellement le seul).

Par contre, je me souviens que dans les commentaires sous cet  article-là (ou sous un autre, je ne retrouve plus), j’avais été amené à discuter avec un végan venu défendre leur philosophie, et que j’avais  à un moment donné été un peu coincé dans le débat, avec du mal à répondre à ses arguments somme toute assez logiques. Et surtout, j’avais été bousculé par le fait que contrairement à l’auteure du texte de Contretemps, il appuyait ses arguments sur des considérations scientifiques et rationalistes et sur une vision du monde profondément darwinienne, qui est aussi la mienne, ce qu'il ne manqua pas de me faire remarquer. Vla la surprise, tiens !

Dans la foulée, j’avais été attiré par le titre d’un bouquin de l’australien Peter Singer, Une gauche darwinienne, et par sa couverture avec comme figures de proue  les qui-vous-savez matérialistes dont la pensée nous inspire avant toute autre :

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J’avais lu le bouquin, qui je crois m’avais intéressé sans m’avoir ébranlé non plus au point de me faire préférer ça à Marx ou Lénine, et j’avais constaté que l’auteur était précisément un précurseur de la philosophie végane et de la théorie de la libération animale, avec ce bouquin de 1975.


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Je signale au passage que mon pote végan et rationaliste Camille Nashorn, qui est bien plus à fond là-dedans que moi, me dit que Peter Singer n’est pas vraiment la panacée dans le genre, et me conseille plutôt ça, en tant que bouquin de morale végan appuyé sur de la psychologie expérimentale :

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 Je me le suis commandé, je vais le lire un jour si je trouve le temps, et peut-être qu’un prochain billet sur ce blog sera intitulé « Comment je suis devenu végan », qui sait ?


Mais bref, ce qui est sûr, c’est que  le débat est  bien différent de ma vision précédente : « nous les rationalistes versus eux les mystiques », ça ne colle plus,  mon truc.

Et voici pourquoi :

En plaçant à tort  le mouvement végan au cœur de l’écologie profonde, je le voyais comme une version radicale de l’écologie politique, une sorte de déclinaison de la mouvance « Earth First » et autres adorateurs du « naturel » pour qui l’espèce humaine serait une sorte de nuisance sur la planète. Or, il n’en est rien, et c’est presque l’inverse qui est vrai, en toute logique. En effet, l’attitude végan n’a strictement rien de  natureliste , elle ne postule pas du tout que ce qui est naturel est bon et bien, au contraire, puisque son fondement consiste à choisir pour un être humain de faire quelque chose de complètement artificiel qui va à l’encontre de sa propre « nature », au sens de : « ce à quoi sa biologie le pousse ». C’est une position morale correspondant d’une certaine manière à une forme d’humanisme radical, plus que d’écologe radicale, reposant sur la volonté d’infliger le moins de souffrances possibles  à autrui, autrui pouvant être d’une autre espèce que la nôtre.

 Ce que je trouve éminemment respectable, comme souci.

D’une certaine manière, le véganisme tient les deux bons bouts de la chaîne : il place l’être humain au sein de ce continuum général qu’est le vivant, sans le mettre à part, ce qui est un positionnement qui relève d’un esprit scientifique et rationaliste (à l’encontre du judéo-christianisme, ou encore des positions constructivistes qui nient par exemple le poids résiduel de la biologie dans les comportements humains, me semble-t-il). En ce sens, il est bien "darwinien". Mais, en même temps, du point de vue de la morale, et pas de la biologie, il sépare radicalement l’humanité du reste des espèces et la place au centre de sa réflexion, ce qui là aussi me semble être une position censée, qui est bien authentiquement « humaniste » et qui correspond à un choix de civilisation somme toute très civilisé. Le véganisme ne tire aucune conclusion morale d’un supposé ordre naturel - ce qui est là aussi conforme à l'esprit de Darwin - , et il se fonde sur le progrès et de la connaissance scientifique et de la morale pour faire un choix absolument non naturel. De plus, il le fait souvent, non pas comme je le croyais en plaçant toutes les espèces sur le même plan, mais en essayant de se fonder sur la compréhension scientifique de ce que peut ressentir autrui, avec au cœur de cette grille de lecture la notion d’être plus ou moins  « sentient » [= dont la biologie lui donne la capacité de souffrir d’émotions éventuellement négatives, ce qui distingue quand même pas mal un lapin d’une huître].

Au final, pas étonnant que l’on ait en fait des références et des réflexions communes….

Du coup, on peut trouver de plus en plus de végans cohérents qui, à l’encontre des dingos naturelistes, sont favorables au développement des OGM, développement qui repose également sur la compréhension d’un continuum au sein du vivant et sur le dépassement de la notion passablement créationniste de « barrière des espèces ». 
Par exemple, il existe cette page Facebook (en anglais)  intitulée « Vegan GMO », qui est bien sympa et publie des infos sur les recherches en cours en matière d’OGM  :

https://www.facebook.com/VeganGMO/?fref=ts

En traduction  française, on peut lire ausi ce texte, qui illustre bien  ce que j’ai essayé d’expliquer plus haut –  je sais pas si j’ai été très clair -, et qui s’intitule « Pourquoi nous sommes des véganes pro-OGM » :
https://thepleabargainblog.wordpress.com/2016/01/18/pourquoi-sommes-nous-des-veganes-pro-ogm/

Il s’agit bien, par la maîtrise croissante des mécanismes du vivant, de rendre la pression de l’espèce humain sur son environnement et sur les autres espèces  bien moindre, non pas en fonction d’un supposé ordre naturel, mais en fonction de choix moraux effectués par l’espèce de fait archi-dominante. Ainsi, au lieu de révérer le bon vieux saucisson bio de nos grand-mères qui était quand même plus naturel, le végan cohérent fait comme moi et se réjouit des recherches en vue de produire de la viande de synthèse à partir de cellules-souches, ce  qui permettra de nous nourrir parfaitement, y compris de viande,  sans avoir à élever et à tuer d’autres animaux :

http://www.francetvinfo.fr/sante/alimentation/la-viande-artificielle-va-t-elle-bientot-s-imposer-dans-nos-assiettes_1028319.html

Le jour où ce genre de choses sera disponible -même si ce n'est pas demain la veille - , on sera du même côté de la barrière face aux adeptes de la dictature du naturel et du principe de précaution, et on aura et la morale et la science de notre côté.

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J’en profite pour dire que, au-delà de cette question morale du refus d’être la cause de souffrances chez des êtres qui sont capables de ressentir cette souffrance, le choix du véganisme ou du végétarisme est également, du point de vue du développement durable, bien plus cohérent que le choix quasi religieux et inefficace du « bio »… mais ce sera l’objet d’un prochain article à propos des cantines scolaires.

En attendant, voilà, c’est fait, j’ai présenté mes excuses aux végans, ou au moins à une partie d’entre eux.

Reste à savoir pourquoi je n’ai quand même pas fait le choix du véganisme, en dehors du fait que c’est un choix pas facile à tenir et très peu pratique au quotidien, ou peut-être surtout , si je suis honnête avec moi-même, en dehors du fait que la viande ou le lait, je trouve ça très bon et que je n’ai pas envie de m’en passer.

Comment vais-je pouvoir recouvrir mon goût et mon appétit d’un bouclier argumentatif rationnel ?

Je propose ça :

En refusant de consommer d’autres animaux bien que ce soit bien plus facile et bien plus indiqué pour sa biologie d’omnivore, le véganisme place bien l’espèce humaine au-dessus des autres (puisqu’elle est seule capable de faire ce choix),  tout en gardant l’idée d’un continumm du vivant, mais en même temps, il la place en-dessous des autres, en lui accordant moins de droits. Si je m‘interdis de consommer de la viande, je me donne à moi-même moins de droits qu’à un chat ou un chien (à qui on ne pourra pas faire la morale pour leur dire que ce n’est pas bien, surtout à ce gros connard de chat qui tue pour le fun, et qui tue notamment mes lapins, qui eux sont étaient complètement végans),  et ça c’est pas logique. Déjà que j’ai du mal à admettre qu’un chat ait autant de droits que moi, alors penser que j’en ai moins que lui….

Je m’en tiens ainsi prudemment à une position dite « flexitariste », qui consiste à limiter fortement ma consommation de viande, par exemple en n’en consommant pas à domicile, là où je suis entièrement maître du choix des aliments servis. Ça me semble cohérent du point de vue du développement durable et  moralement quand même acceptable, en limitant la pression sur les autres espèces, parce que c’est vrai que les poulets en batterie et ce genre de trucs justement dénoncés par l’association L214, c’est complètement indigne des standards moraux dont notre espèce est capable de se doter.

Bref, je suis dans une sorte de demi-mesure éventuellement un peu hypocrite et qui va forcément prêter le flanc à la critique foudroyante des végans, allez-y, lâchez-vous !

 

Yann Kindo

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