A propos de Kokopelli

Ce billet, je l’ai réécrit plusieurs fois, à force de douter de plus en plus de ce dont j’étais pourtant convaincu au départ. Et au départ, il y a la parution en mars dernier d’un livre signé de militants anarchistes déçus, qui racontent leur expérience de travail dans et avec Kokopelli, un livre dont le titre annonçait la couleur : Nous n’irons plus pointer chez Gaïa. Jours de travail à Kokopelli[1]..

 

nous-plus-gaia

 

Il semble que l’audience du bouquin dans la sphère alter ait été décuplée par la parution sur le site Le jardin des possibles  d’un article de Daniel Vivas intitulé « Nous n’irons plus acheter nos graines chez Kokopelli ».  Cet article n’est actuellement plus visible en ligne, car l’auteur a préféré le retirer après que Kokopelli ait engagé contre lui des poursuites judiciaires (sans doute au nom de la liberté d’expression…). Tout cela est rapporté fort prudemment par le site alter Reporterre, dans un article daté d’octobre, qui montre comment Kokopelli a préféré ne pas s’attaquer aux auteurs du livre, ni aux  journaux CQFD et Le Canard Enchaîné qui en avaient rendu compte, mais à un  simple blogueur, auquel ils ne semblent reprocher que la virulence du ton et non une quelconque inexactitude des faits rapportés

https://reporterre.net/Graines-de-zizanie-a-Kokopelli-le-semencier-conteste-poursuit-un-blogueur

Il faut dire, qu’anciens clients de Kokopelli, les gens du Jardin des Possibles étaient en mesure d’en rajouter une couche sur les pratiques de Kokopelli et de témoigner dans le sens du livre. Comme par exemple lorsqu’ils rappellent ceci [que j’avais conservé sur ma page Facebook] :

"Première désillusion, bon nombre de graines potagères ne germent pas. Nous avons même quelques surprises car à la place de poivrons pousse...de la moutarde japonaise ! Nous apprendrons un peu plus tard, au marché de Villefranche de Rouergue où nous avions l’habitude d’aller à cette époque, de la bouche d’un maraicher de Nature et Progrès à qui nous racontions nos petites mésaventures, que Kokopelli ne réalise pas de tests de germination sur leurs graines. Et qu’il est peu étonnant de ce fait d’avoir ces mauvaises surprises. "

Le 27 juillet, Kokopelli publiait sur son site une réponse plus ou moins détaillée au  livre et au billet de blog, en contre argumentant sur certains points puis en produisant des témoignages allant dans son sens et venus de travailleurs et de producteurs de graines pour l’entreprise :

https://blog.kokopelli-semences.fr/2017/07/communique-de-presse-suite-a-la-parution-du-livre-nous-nirons-plus-pointer-chez-gaia/

Tout cela, y compris la simple existence d’une procédure judiciaire contre un blogueur qui rendait entre autres compte de sa propre expérience, a considérablement écorné l’image de Kokopelli, celle du gentil petit David de la libre semence en lutte contre les méchants Goliaths des multinationales semencières qui chercheraient à l‘étouffer. Cette fable-là avait été jusque là abondamment récitée par les médias «  alter », mais aussi comme souvent par les grands médias, qui lorsqu’il s’agit de trucs écolos à la mode, sont prêts à tout gober sans rien vérifier.

Voyez par exemple ce publi-reportage réalisé par France 3 en mars dernier pour célébrer la croissance de la petite entreprise qui ne connaît pas la crise, c’est édifiant :

https://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/ariege/foix/kokopelli-association-qui-resiste-aux-semenciers-1212101.html

C’est rare de voir ainsi à la télé une telle célébration de pratiques illégales ! Pas un journaliste pour leur demander pourquoi ils ne paient pas les droits (350 euros par variété, à l'époque du début de leur refus) pour faire inscrire leurs semences au catalogue européen des variétés anciennes pour jardinier amateur, afin que les consommateurs puissent avoir une garantie minimale de ce qu'ils achètent. Vue l'expansion du business  Kokopelli (selon le reportage lui-même), ils pourraient pourtant s'acquitter de cette contribution.

La promotion de l’association avait été aussi amplement assurée par le film de la toujours autant à l’ouest Colline Serreau,  Solution locales pour désordre global , sorti en  2010, qui aurait bien contribué à booster les ventes. En voici pour mémoire la bande annonce, qui donne une idée de l’ampleur du désastre intellectuel :

Solutions locales pour un désordre global - Bande-annonce 31/03/2010 © Mouvement Colibris

 

Dominique Guillet, le patron de Kokopelli, c’est le gars qui tout au début explique sobrement que la première guerre mondiale a été faite pour éradiquer la paysannerie en envoyant les paysans au front (si, si, réécoutez !). Cela fait partie de son grand délire complotiste à base de plans d'extermination qui est évoqué à la fin du bouquin, et que Colline Serreau semble trouver tout à fait pertinent (à l'ouest, rien de nouveau...).

Et donc le bouquin, je viens de le lire, et au départ, j’étais parti pour en profiter et en rajouter une couche sur le thème : « Non seulement leurs pratiques commerciales sont douteuses, non seulement ce sont des illuminés, mais en plus ils se comportent avec leurs employés comme le bas du panier des patrons capitalistes ». Franchement, pour un blog comme le mien, La faucille et le labo , qui défend à la fois les idées du  rationalisme scientifique et celles du communisme révolutionnaire, c’était du pain béni, ce truc.

Sauf que, en fait, quand on compare ce qui est dit dans le livre avec la réponse que lui fait Kokopelli, on reste très dubitatif, et on se demande si on n’est pas là face à une nouvelle fable qui se mêle à la première, la fable des « gentils anarchistes plein de bonne volonté qui ont été très déçus par leur employeur en qui ils croyaient beaucoup au départ mais qui s’est révélé être un tyran qui foule aux pieds leurs libertés fondamentales ». Vous allez voir, vu de l’extérieur, et sans enquête indépendante approfondie – allô, Médiapart ?-, c’est impossible de se faire une idée précise et mieux vaut s’en tenir à une prudente réserve, plutôt que de conclure quoi que ce soit sur ce terrain des conditions de travail. Même si j’aurais tellement aimé pouvoir faire ça…

Le livre est rédigé par d’anciens employés et collaborateurs de Kokopelli, et alterne témoignages individuels très factuels et élaborations collectives plus « politiques ». De mon point de vue, ce sont les premiers qui sont de loin les plus intéressants, car ils posent des problèmes concrets à partir de faits précis. Les élaborations politiques m’ont un peu ennuyé, notamment en fin d’ouvrage, essentiellement parce que je ne me reconnais pas du tout dans leur paradigme antiproductiviste et technophobe, et que le « vrai combat pour les vraies semences paysannes vraiment paysannes » me laisse de marbre. En fonction de leur grille de lecture politique, les auteurs me semblent bloqués sur le mythe proudhonien des petits producteurs indépendants façon  « small is beautiful », et j’ai quand même eu du mal à voir la différence entre leur version anarchiste de l’« autonomie » et les théorisations écolos réacs sur l’« autarcie » (mais peut-être qu’en en discutant…). J’ai apprécié le chapitre rationaliste qui ironise sur les délires mystiques et les théories complotistes de Dominique Guillet, et on retrouve là un fond commun entre marxistes et anarchistes qu’il est bon de pouvoir constater en ces temps où la raison est sur le reculoir. Je m’étonne simplement de leur étonnement et du fait qu’ils considéraient tout cela comme parfaitement anecdotique avant d’entrer chez Kokopelli, alors qu’il s’agit là d’un élément structurant dans l’ensemble de la mouvance écolo-alter. D’ailleurs, on pourrait à cette aune s’interroger sur le chapitre « anti-OGM » de leur livre, un passage sorti de nulle part et sans lien logique avec tout le reste, qui repose lui aussi sur un vieux fond complotiste et qui cède forcément par définition à la mystique de la nature naturelle. De plus, ce chapitre rend un hommage appuyé à René Riesel, le saccageur obscurantiste des essais du CIRAD à Montpellier en 1999, qui à son procès saluait la figure d’Unabomber, l’écoterroriste auteur de « seulement » 3 meurtres aboutis (uniquement parce qu’il n’avait pas réussi à faire exploser un avion en plein vol comme il le souhaitait). Sur ces points-là, l’ouvrage n’intéressera que ceux qui se situent dans ce cadre de pensée technophobe, et il n’apportera pas grand-chose que l’on ne savait déjà si l’on voulait bien savoir.

Ainsi, pour rester dans la mouvance anarchiste, je renvoie par exemple à un article d’octobre 2015 sur le très utile site des Enragés : « Kokopelli ou les illuminés de la petite graine », qui se penchait aussi en détails sur le catalogue de graines de Kokopelli et tout le pipotage qui l’entoure :

http://www.lesenrages.antifa-net.fr/kokopelli-ou-les-illumines-de-la-petite-graine/

En 2014, le site Agriculture et Environnement évoquait déjà la passion de Dominique. Guillet pour le penseur complotiste - et antisémite, ça va souvent ensemble - John Lash,  à la fin de cet article :

https://www.agriculture-environnement.fr/dossiers/ecologie-politique/kokopelli-joue-et-perd

J’ai quand même appris en lisant le livre qu’avant de fonder Kokopelli, Dominique Guillet avait commencé sa  carrière dans le business des fleurs de Bach, une pseudo-médecine d’inspiration homéopathique qui est analysée dans cet article de Richard Monvoisin sur le site de l’AFIS :

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article590

 

Pour en revenir au bouquin, voici donc comment ses auteurs décrivent en introduction l’ampleur de leurs désillusions :

 « Chacun et chacune d’entre nous était adhérente ou sympathisante de Kokopelli (…). En tant que jardinières qui produisent et échangent des graines, nous pensons désormais que Kokopelli véhicule une vision amputé des semences, de leur conservation et des luttes politiques à mener. La vision de la vie développée par l’association fait fi des conditions matérielles d’existence. Ses textes font systématiquement référence à « Gaïa la Terre-Mère » : les semences tomberaient en pluie de sa main généreuse, paysans et jardiniers ne seraient que les intermédiaires entre la grande timbale cosmique et le reste de l’humanité. Les paysans seraient les simples gardiens d’une semence hors-sol, véhicule divin de « la Vie »… Un tel rapport au monde pourrait être gentiment poétique s’il n’occultait pas la réalité matérielle des paysans, leurs pratiques, leurs difficultés, leur exploitation. » (page 12)

 « Nous pensions être les complices de résistants anticapitalistes face à la justice, nous avons été les auxiliaires d’une imposture. (…) Ce malentendu est entretenu par les dirigeants de Kokopelli qui ont depuis longtemps compris que la meilleure des marchandises c’est le discours. Kokopelli vend des graines, certes, mais Kokopelli vend surtout une idée dont les graines sont l’alibi. Cette petite entreprise familiale, qui ne produit des semences qu’à la marge, commercialise une conception individualiste de l’autonomie bien éloignée de la nôtre.» (page 14)

La question des conditions de travail

La première partie du livre additionne les témoignages qui décrivent les conditions de travail chez Kokopelli. On y apprend que la main d’œuvre y est essentiellement féminine, et surtout composée de femmes en situation de précarité qui dépendent donc fortement de leur emploi. Le livre balaie quelques services dans la chaîne de production, et ce qui est décrit semble très proche de ce que l’on peut trouver chez Amazon, par exemple.

Au service des colis : « Nous travaillons debout toute la journée. Aucune possibilité de nous asseoir n’est prévue, même brièvement. Aucune pause n’est instituée, pas même pour nous soulager des longues matinées de travail. Quand j’arrache une pause de dix minutes le matin, c’est bien sûr à condition qu’elle ne soit pas rémunérée. Pour suivre la cadence et conserver le boulot, plusieurs d’entre nous doivent porter des bas de contention dès la deuxième semaine de travail. J’en fais partie. » (page 21)

Page 24 : « A l’ensachage, un logiciel informatique chronomètre chaque salariée pendant qu’elle ensache, c'est-à-dire qu’elle conditionne dans les petits sachets destinés à la vente les semences arrivées en vrac. La productivité des unes et des autres peut être comparée en temps réel, et une salariée moins rapide qu’une autre convoquée à un « petit entretien dans la cuisine». On lui rappellera au passage qu’elle doit se taire, bien qu’elle passe sept heures par jour assise à une table avec ses collègues».

Page 29 : « « Il n’y aura pas de syndicats à Kokopelli » déclare le directeur au cours d’une réunion. Le combat social fait partie du passé, il est rétrograde, d’autant qu’il s’agit officiellement de la survie de la planète…. Et sauver la planète, ça a plus de gueule que d’être les n°1 du yaourt dans le monde. Cette dimension morale touche les salariés, flattés de faire partie du camp des gentils, des justes, des élus. Cela interdit au monde entier, et au personnel, en particulier, toute revendication salariale, toujours jugée mesquine voire puérile. »

Page 31 : Extrait d’un avertissement du président Dominique Guillet du 29 janvier 2014 : «Nous éprouvons le plus profond respect pour vos conceptions idéologiques (ou « politiques » tel que vous n’avez de cesse de nous le répéter) antiautoritaires. Nonobstant, je réitère que l’Association Kokopelli fonctionne sur un mode totalement hiérarchique. »

Cet aspect des choses est parfaitement assumé et revendiqué par Kokopelli, qui précise dans sa réponse au livre :

« Tout d’abord, le livre publié par le « Grimm » est le fruit d’un décalage, parfois très profond, entre l’idée que la plupart des gens se font du fonctionnement d’une « association Loi 1901 », dite « sans but lucratif », et ses besoins et organisation réels, surtout lorsqu’elle a une activité commerciale lui garantissant une autonomie budgétaire totale. Certains candidats aux différents postes de travail que nous proposons s’attendent ainsi à une ambiance militante très insouciante, à une très grande souplesse dans les conditions de travail, à l’absence de tout fonctionnement hiérarchique et de tout objectif de rentabilité. Ce malentendu, lié principalement au statut juridique que nous avons choisi, perdure depuis longtemps et nous en sommes régulièrement victimes. Or, faut-il le rappeler, le statut associatif implique uniquement que les éventuels profits générés par une activité commerciale ne soient jamais redistribués, sous forme de dividendes, aux membres de l’association, qu’ils soient dirigeants ou non »

On peut affectivement se demander si le problème ne vient pas au fond simplement du décalage entre d’un côté les attentes de militants qui rêvent de fonctionnements inexistants et à peu près impossibles à réaliser dans le cadre de la concurrence capitaliste, et de l’autre la triviale réalité de n’importe quel boulot. Et ce dans un contexte où, les inspecteurs du travail le savent, les conditions de travail sont souvent particulièrement dégradées dans le milieu associatif, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer a priori.

Mais même si l’on est prêt à laisser le bénéfice du doute à Kokopelli, et ce en dépit de la précision des témoignages publiés dans le livre, il n’en reste pas moins que ce qui est décrit sur le fonctionnement de Kokopelli en tant qu’association est édifiant et n’a rien à voir avec le fonctionnement habituel de n’importe quelle assoc telle qu'on l'imagine, c'est-à-dire un statut et un mode de fonctionnement qui le plus souvent ne sont pas considérés comme une propriété familiale mais comme une communauté d’égaux régie par un minimum de règles démocratiques :

Page 35 : « C’est certainement lors de l’Assemblée Générale de l’association, lorsque j’ai naïvement demandé comment les adhérents pouvaient intégrer le bureau, que j’ai particulièrement déclenché le courroux gaïen ! En dépit de l’open space , les salariés sont isolés, sommés de se taire : « Si tu veux connaître tes collègues, tu n’as qu’à les inviter à manger chez toi. », m’explique le directeur. Quant à l’élection du délégué du personnel, elle est sans cesse reportée. Et lorsqu’elle est évoquée par les salariées, à l’hiver 2014, la question de la mutuelle obligatoire est balayée d’un revers de la main : « On n’a pas besoin de mutuelle, nous, on ne va pas chez le docteur, nous sommes des hippies, on chante pour éviter de tomber malade»» [on a beau penser que Dominique Guillet est un illuminé, et on le pense, cette phrase prononcée telle quelle devait quand même comporter une part d'ironie, c'est pas possible autrement]

Un des témoignages décrit en détails le fonctionnement d’une des Assemblée Générale, sous la forme d’une parodie dans laquelle le directeur dispose de plusieurs centaines de procurations ( !!!), ce qui ferait passer les congrès de feu l’Unef ID pour des modèles de démocratie soviétique.

Pour le reste, on s’étonne du décalage entre d'un côté ce qui est dit dans le livre, à savoir en 2014 encore un refus de l’élection de délégués du personnel et de cotisations à une mutuelle, et de l'autre la réponse que fait Kokopelli sur son site :

« Pour le reste, nos conditions de travail sont sûrement très semblables à celles d’une petite entreprise aux activités similaires, à ceci près que les différences de salaire entre personnel dirigeant et personnel non dirigeant sont très faibles (rapport de 3,5 au maximum). Nous ne prétendons pas être particulièrement vertueux, mais nous refusons tout à fait d’être traités de « tayloristes » ou de « staliniens », au prétexte que nos salariés sont tenus de travailler pendant 35h lorsqu’ils sont employés à plein temps. Nous avons souscrit une mutuelle obligatoire d’entreprise depuis 2012 et prenons en charge 50% du montant des cotisations individuelles. De plus, le personnel de Kokopelli est représenté par un délégué, comme cela est exigé par la loi et contrairement à ce qui est rapporté par certains. Nous avons déjà reçu, plusieurs fois, la médecine du travail et l’inspection du travail en nos locaux, et aucune de ces deux institutions n’a trouvé quoi que ce soit à redire sur nos conditions de travail et la régularité de notre fonctionnement. »

Il en va de même sur la plupart des autres thèmes évoqués dans le livre, qui sur la base de témoignage concordants évoque une série de points particuliers (l’interdiction de parler pendant le travail, la question des pauses, la possibilité de s’asseoir ou pas, le rôle de la pointeuse, le harcèlement moral et la paranoïa de l’équipe dirigeante vis-à-vis des salariés etc.), point particuliers …. qui sont systématiquement contredits, point par point, par des témoignages plus nombreux d’anciens et actuels salariés et collaborateurs de la boîte.

A qui se fier, du coup ?

Est-on face à des employés particulièrement dociles parce que bernés idéologiquement par leur employeur, et qui auraient de ce fait renoncé à défendre leurs droits fondamentaux, ou bien est-on plutôt face à un petit groupe de chieurs anarchistes qui n’ont jamais cherché à s’insérer dans leur boulot et qui avec leurs caprices ont emmerdé tout le monde, y compris les autres travailleurs ? Ou bien un peu des deux ?

Au final, quand même, ce que je ne comprends pas très bien, c’est pourquoi quand Kokopelli prend la peine de poursuivre en justice pour laver son honneur, ils attaquent un pauvre blogueur sur la base de simples adjectifs qui déplaisent (« tayloriste » et « stalinien », en l’occurrence), et pas directement le livre à la source de tout et qui selon eux présente des faits erronés ????. Pour qualifier une diffamation, les faits, c’est pourtant plus probant que des adjectifs, non ? On peut concevoir qu'il y ait une logique à attaquer la chambre d'écho plutôt que la source, mais cela reste une logique assez étrange qui ne va pas jouer  en faveur de Kokopelli en matière d'image, un terrain sur lequel elle était pourtant experte jusque là.

On peut au moins conclure sur ce point en disant de manière relativement assurée que si certains ont cru que Kokopelli, au-delà de son petit commerce de graines sur lequel nous allons revenir, représente en quoi que ce soit une « alternative » en matière d’organisation du travail, ils se sont forcément trompés. Que l’on juge les conditions de travail qui y règnent particulièrement mauvaises (selon les uns) ou particulièrement bonnes (selon les autres), le fonctionnement de Kokopelli n’a rien à voir avec ce que sont par exemple les idéaux des SCOP. Sa seule originalité sur le marché des entreprises capitalistes, c’est l’ambiguïté fondamentale qui a l’air de régir son fonctionnement, puisque qu’il s’agit là d’une association qui est purement et simplement gérée comme une bonne vieille entreprise familiale. Pour le coup, sur ce point; tous les témoignages sont concordants, et on est bien dans une relation patrons/employés, avec une hiérarchie des salaires (de 1 à 3,5 selon le communiqué de Kokopelli) qui ne repose pas sur un différentiel de temps de travail (sauf si les dirigeants travaillent plus de 115 heures par semaine…) mais bien sur « autre chose », comme dans toutes les entreprises capitalistes, même sous couverture associative. Tant qu'à faire, gérer une entreprise familiale sous la forme d'une SARL, dans laquelle l'autorité vient de la possession des capitaux que l'on met en jeu, serait peut-être plus clair qu'un statut associatif purement formel au niveau de la prise de décision, et qui n'empêche en rien le noyau familial d'être visiblement inamovible et tout puissant.

Les pratiques commerciales de Kokopelli

Après tout, si Kokopelli n’incarne par des idéaux de relations sociales alternatives dans le monde du travail (et on a vu qu’en fait elle ne le prétend même pas), peut-être que cette boîte est quand même particulièrement vertueuse par ses choix de production et par la place qu’elle occupe sur le marché des semences ?

Or, parmi les désillusions affichées en introduction par les auteurs de Nous n’irons plus pointer chez Gaïa, il n’y a pas seulement la question des relations sociales dans l’entreprise mais aussi celle de sa stratégie économique  « Kokopelli apparaît comme le David de la semence livrant un combat inégal et courageux face aux multinationales de l’agroalimentaire et de la semence. Cette bande d’électrons libres défieraient le droit des semences au nom de la défense d’une petite paysannerie du bout du monde. Difficile de percevoir que ce mépris affiché des réglementations cache la défense de la liberté d’entreprendre sur un marché de niche en cours de constitution. Difficile de déceler sous ces apparences que l’association mène une activité où la logique commerciale l’emporte largement. » (page 11)

Pour moi la phrase-clé ici, celle qui correspond à la perception que j’ai toujours eu de Kokopelli, c’est celle-ci : « ce mépris affiché des réglementations cache la défense de la liberté d’entreprendre sur un marché de niche en cours de constitution ».

Mais relevons d’abord d’autres aspects évoqués dans le livre :

Page 64 : « On m’a bien fait comprendre que l’histoire du réseau des petits producteurs, c’était de la poésie, du marketing, un affichage « anti-biobusiness » qui cache ce business. On m’a bien dit qu’il fallait que je fasse du chiffre, que j’aille au moins cher, et ceci sans scrupules et sans considération éthique. Cette stratégie économique permettait à Kokopelli d’avoir un prix de revente multipliant souvent plusieurs dizaines de fois le prix d’achat, notamment sur les engrais verts, les aromatiques, sur lesquels il y avait des marges énormes, car achetés à des prix dérisoires au kilo et revendus au gramme. (…) En janvier 2014, le nom des fournisseurs a disparu des sachets, masquant la progression de l’approvisionnement chez les grossistes semenciers.».

Page 67 : « Une fois par an se tenait la réunion des producteurs qui durait deux jours. A chaque fois, le scénario était le même : absence quasi-totale de discussion sur des sujets comme la qualité de semences, les techniques de production, de sélection. Ce n’était pas le fait des producteurs, mais de la direction qui monopolisait une grande partie du temps de parole pour développer des aspects juridiques et idéologiques. »

Page 68, on reconnaît les inconvénients du capitalisme sans avoir les avantages de l’organisation d’une filière qui s’est dotée de règles : « Ce système combinait donc de manière très incohérente une relation hiérarchique d’entreprise à fournisseur avec les producteurs et un laisser-aller dans le suivi, lesdits producteurs étant laissés à eux-mêmes et la direction ne manifestant aucune volonté de travail collectif».

Un point qui me titillait depuis longtemps est celui du manque de fiabilité des graines produites, qui me semblait aller de pair avec le discours « libertarien » de Kokopelli sur le refus des homologations. Cette question de la fiabilité est abordée à plusieurs reprises dans le livre :

Page 70 : « A mon arrivée, aucun test systématique de germination n’était effectué régulièrement. J’ai proposé d’en mettre en place sur une partie des variétés. Mon initiative a été stoppée par D. Guillet, qui a argué que ces tests n’étaient pas fiables, mais aussi que les vibrations négatives émises par les clients pouvaient suffire à ne pas faire germer les graines. Imaginez mon embarras avec les clients mécontents au bout du fil, pour des problèmes de germination que nous pouvions nous-mêmes constater dans nos jardins…»

Page 71 : « Les semences conditionnées en vrac étaient stockées dans un local mal climatisé, dont l’hygrométrie n’était pas contrôlée. (…) D’autre part, les sachets de variétés peu vendues séjournaient plusieurs mois voire des années dans la pièce des commandes, à une température moyenne d’au moins 20°C, et bien plus l’été. Autant dire que la durée de vie de ces semences en prenait un sacré coup.»

Page 89 : Sur la campagne SSF (Semences Sans Frontières) : « Le stock de SSF était composé en grande partie de semences d’invendus. Leur durée germinative était souvent largement dépassée. J’avais, par exemple, envoyé en 2014 en Afrique des semences de piment datant de 2007 (durée germinative de trois à cinq ans) et des fleurs de 2009 (durée germinative de un à deux ans). A quoi bon se donner tant de mal si c’est pour que les graines ne germent même pas une fois en terre ? »

Sur certains de ces points précis, Kokopelli apporte des éléments de réponse dans son communiqué :

« Nous réalisons des tests de germination sur tous les lots de semences que nous recevons. Si les taux de germination sont trop bas, le lot concerné repart vers l’atelier de tri et nous procédons alors nous-mêmes aux opérations de tri des semences, si cela n’est pas suffisant le lot est alors définitivement retiré du circuit.  (…) À noter que les services de la répression des fraudes ont déjà fait des prélèvements, à plusieurs reprises, sur nos lots de semences et n’ont jamais constaté d’irrégularité concernant la faculté germinative de celles-ci. Pourquoi donc ces mensonges, qui contredisent le succès grandissant de nos semences et l’augmentation constante des jardiniers qui nous font confiance ? »

Laissons de côté l’argument du « succès », qui est nul et non avenu – le succès grandissant des produits homéopathiques en pharmacie n’est en rien une preuve de leur efficacité, par exemple. Il n’en reste pas moins que sur la question des tests de germination systématiques, on nous dit d’un côté qu’ils n’existent pas, et de l’autre qu’ils sont réels et bel et bien systématiques. Impossible à nouveau de départager de l’extérieur le vrai du faux, mais, une fois encore, on ne comprend pas, et on comprend encore moins ici, pourquoi quand l’entreprise décide de défendre sa réputation en justice, elle poursuit le blogueur qui ne fait que rapporter ce qu’il a lu, et pas ses anciens salariés qui mettent frontalement en cause ses pratiques professionnelles ??!!??

Quand on parle des pratiques de Kokopelli en tant que semencier, on ne peut pas faire l’impasse sur la série de procès intentés à l’association, qui se sont étalés de 2005 à 2014, et qui ont paradoxalement valu à l’entreprise sa renommée et sans doute son succès. Tout cela est bien résumé dans le livre : poursuivi en 2005 d’une part par un autre petit semencier qui se plaint d’une concurrence déloyale, et d’autre part par des institutions professionnelles (le GNIS et la FNPSPF) pour « commercialisation de semences de variétés non homologuées et dans des sachets ne comportant pas un étiquetage conforme », Dominique Guillet mise sa défense sur un hiatus entre la législation française et la législation européenne, et préconise de fait l’adaptation de la législation française aux directives de l’UE en faveur de la libéralisation du marché des semences. Relaxé en première instance, il est condamné en appel à 17 000 euros, et lorsque la condamnation est confirmée en cassation, Kokopelli bénéficie du soutien public de la ministre de Sarkozy Nathalie Kosciusko-Morizet, qui est cliente de la boîte. La défaite judiciaire est alors transformée en victoire politique (et commerciale !), puisque l’Etat renonce carrément à percevoir l’amende !!!! Entre temps, Kokopelli s’est fait une pub énorme et s’est donné l’image du rebelle défenseur des libertés des semences, tout en défendant surtout la liberté… du commerce sans entrave. 

C’est un truc qui m’avait déjà bien surpris à l’époque, de voir Kokopelli être soutenu dans ses pratiques commerciales douteuses et dans son refus des homologations, par le même milieu qui veut aujourd’hui labelliser tout et n’importe quoi au nom du droit des consommateurs, quitte à imposer pour tous les produits un label aussi absurde qu’inutile du type «  Sans OGM ». Mais en 2005, les mêmes défendaient le droit à commercialiser ce que l’on veut sans contrôle et sans garantie pour le consommateur…

Tout cela était bien expliqué en 2008 dans cet article d’Agriculture et Environnement intitulé « L’arrière boutique de Kokopelli » :

https://agriculture-environnement.fr/dossiers/agriculture-biologique-87/arriere-boutique-de-kokopelli

Extrait éclairant :

« Graines Baumaux, grainetier à Heillecourt (Lorraine), a lui aussi porté plainte contre Kokopelli en décembre 2005 pour concurrence déloyale. Avec un chiffre d’affaires d’environ 8 millions d’euros, la société de Philippe Baumaux n’est pourtant pas très représentative des grandes multinationales ! C’est plutôt un concurrent qui n’apprécie pas les pratiques peu scrupuleuses de Dominique Guillet. « L’association Kokopelli fait croire aux gens qu’elle veut sauvegarder les anciennes semences », s’insurge Philippe Baumaux. Ce que pense d’ailleurs Corinne Lepage, qui voit dans Kokopelli « l’un des plus importants réservoirs génétiques accessibles à tous ». Or, « la gamme de semences qui figure dans le catalogue de vente de Kokopelli ne dépasse pas les 1 500 variétés, et la plupart n’ont rien de très original », poursuit le grainetier de Heillecourt. « Vilmorin possède plus de 3 000 variétés, simplement en ce qui concerne les haricots. J’ai même un ami en Hollande qui a planté la même année 6 000 variétés différentes de tomates », poursuit-il. En outre, parmi les 1 500 variétés proposées par Kokopelli, on retrouve majoritairement des variétés de tomates, de piments et de courges, parfaitement courantes, pour la plupart en provenance des Etats-Unis et de l’Europe de l’Est. Certaines figurent même au Catalogue Officiel ! C’est le cas du piment Jupiter, une variété très répandue, qui a servi d’illustration à l’article de Gaëlle Dupont (et à laquelle la dénomination fantaisiste de Elite a été ajoutée sur le catalogue de Kokopelli, alors qu’elle ne figure pas sur le sachet !). « Ne s’improvise pas semencier qui veut », souligne avec raison la journaliste, qui pour démontrer la complexité de la législation, cite en exemple les cas de deux variétés commercialisées par Kokopelli, le fenouil Mantovano et le haricot Christmas Lima. Ces variétés « auraient dû subir des tests DHS – pour distinction, homogénéité, stabilité – avant d’être inscrites sur un catalogue officiel ». Or, le haricot Christmas Lima n’est rien d’autre qu’un phaseolus lunatus, l’une des quelques espèces qui n’ont pas besoin d’être inscrites pour être commercialisées ! Quant au fenouil Mantovano, « il est déjà inscrit sur le Catalogue Officiel par un semencier italien », confirme François Boulineau, directeur du Groupe d’étude et de contrôle des variétés et des semences (Geves) de l’Inra. Voilà donc deux exemples particulièrement mal choisis ! D’ailleurs, à regarder de plus près le catalogue de Kokopelli, on trouve proposées à la vente en tout et pour tout dix variétés de carotte, dont neuf sont inscrites au Catalogue Officiel ! Certaines obtentions commercialisées par l’association sont même issues de grandes sociétés semencières, comme les variétés de piments Lipstick et Apple de Johnny’s Selected Seeds, Emerald Giant de Syngenta ou les graines potagères de Suba & Unico, le premier producteur de semences basé en Italie... alors que l’association tient précisément les grands industriels de la semence pour responsables de l’érosion génétique !

Pire, au risque d’être confronté à d’autres déboires judiciaires, le patron de Kokopelli commercialise des semences de variétés qui correspondent à un légume bénéficiant d’une appellation AOC, c’est-à-dire des variétés protégées. C’est le cas du haricot tarbais, une appellation déposée par la Coopérative du haricot tarbais. Ses graines sont vendues par la Coopérative à 6 euros les 150 grammes, alors que Kokopelli les commercialise à 3 euros les 40 grammes ! »

Finissons ce billet en évoquant la question fondamentale du type de semences vendues par Kokopelli, une question sur laquelle ses critiques de Nous n’irons plus pointer chez Gaïa sont en fait en plein accord avec leur ex-employeur. Nous savons que le business de Kokopelli repose largement sur un écran de fumée autour de son rôle supposé de protecteur de la biodiversité, mais son fond de commerce reste avant tout l’idéologie passéiste des « semences paysannes ». Et sur ce terrain, on n’arrête pas de reculer : après avoir diabolisé les OGM, cette mouvance cherche désormais à bannir les semences hybrides, et on en arrive à cette scène surréaliste où, sous cette pression idéologique qu’elle accompagne volontiers, une enseigne comme Biocoop choisit de retirer de ses étalages certaines variétés de tomates qui ne posaient absolument aucun problème :

https://www.agriculture-environnement.fr/actualites,12/kokopelli-lance-sa-guerre-des-tomates-bio

Le discours sur l’autonomie du paysan, à la base du refus des hybrides F1 commercialisés par les semenciers, est en fait un discours qui ne s’oppose pas au capitalisme, mais à la division du travail. Comme si au nom de refus de Veolia, vous choisissiez de ne plus avoir d’eau au robinet et d’aller vous servir dans un puits pour être plus autonomes, en quelque sorte.

Lorsque Kokopelli s’en est pris à Biocoop parce qu’elle commercialise des tomates issues de semences hybrides F1, une bonne réponse lui a été faite par un maraîcher bio, qui lui ne peut pas se permettre de confondre « agriculture » (même bio) et « jardinage ». Un texte intitulé « Pourquoi je cultive des tomates hybride F1 » :

https://www.agoravox.fr/actualites/environnement/article/oui-je-cultive-des-tomates-f1-et-183846

Avec ce texte, on voit que le discours que Kokopelli tient à ses salariés sur la « rentabilité » peut très bien lui être retourné, quand tout à coup le semencier passéiste s’en prend, pour de pures raisons idéologiques et au mépris des conditions de travail et de vie des paysans, à la rentabilité chez les autres. Extrait :

«  Leur parler de rendement, d’achats de graines chez des semenciers professionnels, c’est devenir l’ennemi, celui qui a basculé dans une logique marchande de l’agriculture.

Et puis, il y a ceux que j’appelle les « réalistes du bio », ceux qui ne renient pas leurs engagements et l’espoir d’un monde meilleur, mais qui n’en oublient pas moins que la première priorité c’est de nourrir sa famille. Nourrir sa famille, cela ne signifie pas vivre en autarcie des légumes que je produis au cours de l’année, ça veut aussi dire vêtir mes enfants, avoir des loisirs, partir en vacances. »

 « Je suis maraîcher bio et je cultive des tomates F1 (et pas seulement), et ça pour Kokopelli c’est une trahison.
Qu’est-ce qu’une tomate F1 ? C’est une tomate hybride, elle est issue de deux variétés distinctes. Ce sont des tomates avec d’excellentes propriétés pour répondre à certains problèmes (j’y reviendrai), mais qui ont aussi un gros défaut : il n’y a aucun intérêt à ressemer les graines l’année suivante. Les tomates F1 (comme tous les hybrides F1) ne sont pas stables : les plants de la génération suivante auront des caractéristiques disparates. Pour un professionnel, c’est inutilisable : je ne sais pas ce que j’obtiendrai et je ne saurai donc pas si ma production sera vendable.

Alors pourquoi je les utilise ? Parce qu’en agriculture bio, l’usage des produits phytosanitaires est plus réduit que dans l’agriculture classique. L’intérêt des variétés de tomates F1 que j’utilise est leur résistance au mildiou, une maladie fongique qui peut facilement détruire une culture. Grâce à cela, je peux, dans le meilleur des cas, éviter d’utiliser de la bouillie bordelaise, autorisée en agriculture bio mais qui charge les sols en cuivre et peut être nocif pour l’environnement (ce qui n’est définitivement pas ma vision de l’agriculture). Mais ces raisons, les gens de Kokopelli y sont sourds et continuent de vanter le mérite de leurs variétés de semences. Je m’y suis intéressé auxdites semences : elles sont très bien pour un potager amateur, mais loin des standards attendues pour un professionnel : pas assez productives (nombre de fruits par pied, qualité et poids du fruit, etc), pas assez résistantes aux maladies. Mon salut ne viendra donc pas du catalogue de Kokopelli !»

 C’est le moins qu’on puisse dire.


Yann Kindo

 

[1] Le Grimm, Nous n’irons plus pointer chez Gaïa. (Editions du Bout de la Ville, 2017, 143 p., 10 euros)

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