Sur les suicides de paysans en Inde (à nouveau)

Sous la plume de Guillaume Delacroix, qui publie régulièrement des papiers bien informés sur l’Inde, Médiapart vient de mettre en ligne un article qui revient sur la question des suicides de paysans dans ce pays.

http://www.mediapart.fr/journal/international/030815/pourquoi-les-paysans-se-suicident-par-milliers-en-inde?page_article=1


On le sait, cette question a été popularisée en « Occident » par la mouvance anti-OGM, qui reprend et diffuse  les affabulations de la militante indienne Vandana Shiva, selon la grille de lecture suivante :

« Il y a un phénomène de suicides massifs de paysans en Inde, qui est lié à l’introduction des cultures OGM dans ce pays, notamment parce que des petits paysans ont dû s’endetter  pour acheter des semences OGM plus chères que les variétés traditionnelles, et comme les rendements n’ont pas été bons avec les OGM, les paysans se sont retrouvés ruinés et se suicident par désespoir ».

J’ai déjà abordé cette question sur ce blog, en montrant qu’il s’agit là d’une pure légende rurale qui ne repose sur absolument aucune donnée statistique un tant soit peu solide (ni en ce qui concerne les suicides, ni en ce qui concerne les rendements):

http://blogs.mediapart.fr/blog/yann-kindo/101211/nouvelle-version-de-la-legende-des-paysans-indiens-qui-se-suicident-caus

Je signale aussi pour les anglophones ce billet publié il y a peu et qui raconte en détails l'histoire de l'introduction  du coton OGM (Bt) en Inde - qui s'est faite à la demande des petits paysans et contre le gouvernement -, et qui démontre lui aussi l'absence totale de lien avec la question des suicides. L'auteur montre bien comment, en pointant de manière rituelle et délirante la responsabilité du grand Satan Monsanto, les anti-OGM exonèrent de fait les vrais responsables des difficultés des paysans, à savoir avant tout les banquiers indiens et le gouvernement à leur service :

http://www.themindrestrained.org/columns/gmo/why-is-monsanto-killing-indian-farmers-theyre-not

 

Je ne vous refais pas ici tout ces longs billets, reportez-y vous si vous n’êtes pas convaincu. En gros, à  la base, l’explication qui met en cause les OGM est complètement fantaisiste, pour la simple et bonne raison qu’il n’y a pas la moindre corrélation entre le développement des cultures OGM et l’évolution du taux de suicide en Inde. Ni dans le temps, ni dans l’espace. Autrement dit : en Inde,  les régions où l’on cultive des OGM n’ont pas plus de suicides de paysans que celles où l’on n’en cultive pas, et la courbe des suicides dans le temps n’a pas été modifiée à la hausse avec l’introduction des OGM.

 

International Food Policy Institute (IFPRI), 2011. Bt Cotton and Farmer Suicides in India: An Evidence-based Assessment International Food Policy Institute (IFPRI), 2011. Bt Cotton and Farmer Suicides in India: An Evidence-based Assessment

 

[Pour les non anglophones : Sur le graphique ci-dessus, la courbe du bas, celle qui monte en flèche à patir de 2003, est celle des surfaces cultivées en coton OGM en Inde. Celle du haut, qui reste très stable, c'est celle du nombre de suicides chez les paysans indiens sur la même période.]


Or, quand entre deux variables il n’y a pas de corrélation, on peut être certain qu’il n’y a pas de causalité : comme elles n’évoluent pas parallèlement, ça veut dire que l’une n’explique pas l’autre. Certes, l’existence d’une corrélation n’implique pas l’existence d’une causalité, on en a déjà parlé ici [notamment à propos de Vandana Shiva, qui a du mal à comprendre ça], mais en sens inverse par contre il faut qu’il y ait corrélation pour qu’il y ait causalité.


Par exemple, un des phénomènes qui fait penser que l’émission croissante de gaz à effet de serre par les sociétés humaines explique le réchauffement climatique, c’est que la courbe de la quantité de gaz émis et celle des températures moyennes à la surface de la planète évoluent grosso modo ensemble. Il semble qu’on puisse chicaner dans les détails, et certains climatosceptiques malins comme Benoît Rittaud le font en pointant que ici ou là l’élévation des températures précède l’élévation des dégagements de CO2 dans l’atmosphère  -  la causalité pourrait donc en théorie être inversée -, mais on a là avec cette corrélation un indice fort de lien de causalité, qui pour d’autres raisons est bien plus convaincant dans le sens pointé par le GIEC que dans celui pointé par ses adversaires.

Mais là, pour les OGM en Inde et la question des suicides de paysans, il n’y a rien, nada, que dalle, et c’est une des raisons pour lesquelles on peut considérer les anti-OGM comme l’équivalent des  climatosceptiques  au sein de la gauche.

Tout ça a déjà été montré, démontré et redémontré, il n’y a que le fanatisme aveugle des anti-OGM pour expliquer que la légende des « paysans indiens qui se suicident en masse à cause des OGM » circule encore.
Dans ce contexte, un article qui s’efforce de faire le point en détail sur le phénomène des suicides de paysans indiens était forcément bienvenu, mais l’on reste quand même un peu sur sa faim à la lecture de celui-ci… d’où ce nouveau billet sur le sujet.

 

Dès le départ, il y a un problème avec le titre, nous y reviendrons. En effet, la formule « Pourquoi les paysans en Inde se suicident par milliers » corrobore l’impression aussi fausse que répandue selon laquelle il y aurait un phénomène anormalement élevé de suicides de paysans au sein de la société indienne. Avec ce titre, le lecteur qui n’est pas au fait des ordres de grandeur en ce qui concerne le nombre de paysans indiens, est forcément impressionné et induit en erreur par le « par milliers ».  C’est tout le problème de cet article, qui s’efforce d’aller voir ce qui se passe dans le réel mais sans affronter de face les mythes, qu’il s’abstient de démolir. Comme si, malgré le travail sérieux effectué et les apports sur la question de l’endettement des paysans,  il était difficile de se défaire des schémas mentaux imposés par la légende dominante.

Par exemple,  on apprend que 30% des suicides en Inde sont le fait d'agriculteurs, ce qui est un  chiffre impressionnant qui pourrait corroborer la thèse « shiviste ». Sauf que pour mesurer ce que cela représente, il faut en fait avoir en tête que 49% de la population active indienne est employée dans l'agriculture :
http://www.statistiques-mondiales.com/population_agri.htm

Autrement dit, avec 30% des suicides quand ils représentent 49% de la population, les agriculteurs se suicident en Inde plutôt nettement moins que la population globale. D’ailleurs Guillaume Delacroix nous montre qu'en Inde les agriculteurs sont en proportion loin d'être la catégorie de la population qui se suicide le plus, et pour cela il nous donne les chiffres qui sont vraiment pertinents, à savoir les chiffres en proportion par catégorie sociale, soit le nombre de suicides pour 100 000 personnes :

« Le taux de suicide pour 100 000 habitants, c’est un fait, est de 8,9 chez les paysans, alors qu’il est de 16,9 chez les femmes au foyer et de 21,4 chez les travailleurs indépendants. À titre de comparaison, en France, le taux global de décès par suicide s’élève à 16,5. »


Il est dommage que la comparaison avec la France, qui est éclairante et qui vient complètement bouleverser les représentations construites par les anti-OGM, soit ici  menée en rapportant l’une à l’autre deux grandeurs  que je comprends comme étant un peu différentes (le taux de suicide pour 100 000 habitants et le taux de décès par suicide au sein de l’ensemble des décès, tel que c’est présenté ).

Du coup, j'ai cherché les chiffres exactement comparables pour la France et notamment pour les agriculteurs français :

http://www.lafranceagricole.fr/actualite-agricole/suicide-les-agriculteurs-premiers-concernes-rapport-97308.html


http://www.atlantico.fr/decryptage/suicides-agriculteurs-qu-faut-lire-entre-lignes-rapports-officiels-wikiagri-eddy-fougier-872439.html


Ainsi, le taux de suicide est de 8,9 pour 100 000 chez les paysans indiens, contre ....18 pour 100 000, soit exactement le double, pour l'ensemble de la population française (et 12 pour 100 000 en Europe) !!! Et le même taux serait de 36 pour 100 000 chez les agriculteurs français, soit 4 fois plus que pour les paysans indiens !!!!!!!!!!

A la limite, ça serait ça le mystère à expliquer : pourquoi les paysans indiens se suicident-ils moins que les autres Indiens ou que les Européens en général...plutôt que le "pourquoi ils se suicident par milliers ?" (titre qui donne du coup une fausse impression, je l’ai déjà dit)

Autrement dit : les mensonges de Shiva  et des militants anti-OGM sur les suicides massifs de paysans en Inde à cause des OGM sont non seulement complètement à côté de la plaque, mais même assez  indécents. A la limite, si on était aussi cons qu’eux – ce que nous ne sommes pas – on pourrait dire que les paysans français se suicident 4 fois plus que leurs homologues indiens… parce qu’ils n’ont pas accès à la technologie OGM du fait de l’opposition obscurantiste des « anti » qui ont réussi à imposer la non-utilisation d’OGM par les agriculteurs français.

Le plus intéressant dans le papier de Guillaume Delacroix est selon moi  le passage où il  met en perspective les chiffres du gouvernement en expliquant que seuls les propriétaires terriens sont désormais comptabilisés (ce qui mesure effectivement autre chose que le suicide des paysans en général, du coup, et va surreprésenter l'explication par la dette liée à des investissements qu'on ne peut plus assumer). Il explique que cette manière de compter (qui peut se justifier aussi pour d’autres raisons, si on veut mesurer la pression du marché capitaliste sur les petits propriétaires qu’il  ruine massivement) minimise la réalité des suicides [mais les anti-OGM auraient tort de se réjouir de cette démonstration, puisque, on le verra, elle démolit encore plus leurs mythes]. Ainsi, si le graphique qui illustre l’article est fait à partir des chiffres gouvernementaux et indique clairement une chute des suicides d’ « agriculteurs » :

 le journaliste veut montrer ensuite que la réalité est bien différente si l’on prend en compte l’ensemble de la population paysanne, propriétaires mais aussi salariés agricoles :

 "En fait, pour la première fois depuis six ans, les suicides paysans sont repartis à la hausse en Inde. En 2014, 12 360 cas ont été à déplorer. "

Là, il est quand même très dommage que, si je ne m’abuse, aucune source ne soit citée pour ce chiffre qui contredit frontalement l’impression donnée par le comptage des seuls propriétaires terriens. Si ce n'est pas un organisme gouvernemental, qui a mesuré ce chiffre de 12 360  suicides de paysans en 2014, en y incluant les ouvriers agricoles ?

[si Guillaume Delacroix fournit cette source, je l’indiquerai ici]

Si c’est exact, et je n’ai a priori pas de raison d’en douter, et si le total des suicides est donc à la hausse alors que la baisse est quand même vraiment importante chez les propriétaires (voir le graphique ci-dessus), c'est donc qu'il y a  non seulement une montée phénoménale des suicides chez les  ouvriers agricoles, mais aussi que ces salariés seraient vraiment nombreux dans la structure sociale des campagnes indiennes. Je n’ai aucune connaissance précise à ce sujet, je ne sais pas si l’Inde a « dépassé » le modèle  typique des pays pauvres qui est celui d’une pléthore de petits paysans propriétaires d’un lopin sur lequel ils tentent péniblement de survivre. Parce que 49% de la population active employée dans l’agriculture ça fait toujours beaucoup et ça ne correspond pas du tout à la situation des pays développés, et je serais surpris qu’il y ait autant de salariés agricoles parmi eux (mais, encore une fois, je ne sais pas)

Bref, si l’éventuelle remontée très nette du nombre de suicides chez les paysans s’explique par quelque chose qui touche les salariés et non les petits propriétaires, alors le mythe propagé par Shiva en prend encore un peu plus plein la gueule,  puisque l’explication de la désespérance par  les investissements pour acheter des semences OGM ne concerne par définition pas les salariés, mais les propriétaires, petits ou gros.

Ceci dit comme le rappelle l’article de Médiapart :

« Parmi les propriétaires terriens, ce sont sans surprise ceux qui ont les plus petites exploitations qui sont les plus fragiles : les trois quarts de ceux qui se suicident travaillaient sur des fermes de moins de 2 hectares de superficie. »

Guillaume Delacroix s’appuie ensuite sur une étude faite dans deux Etats d’Inde  pour précisément montrer que les phénomènes d'endettement n'expliquent pas tout des suicides particuliers aux paysans. Et c’est  là qu’on reste un peu sur notre faim, puisque, en guise d'explication alternative, avant de revenir au final et quand même à la question décisive de l'endettement, il est évoqué très très brièvement (moins d'une ligne) des problèmes de santé ou de querelle familiale.

Et c’est tout ?

Malheureusement non, parce  juste après sur deux paragraphes est convoquée - sans la réfuter - la légende rurale propagée par Vandana Shiva à propos de la responsabilité supposée de l'introduction des cultures OGM en Inde :

« Vandana Shiva, elle, avance une autre analyse. Connue dans le monde entier pour son combat anti-OGM, cette militante dirige une fondation, Navdanya, qui se consacre à l’agriculture durable. Elle a créé une centaine de banques de semences biologiques pour, non seulement sauver des milliers de variétés de céréales, légumes et condiments menacés de disparition, mais aussi pour aider les cultivateurs à n’utiliser que des graines naturelles pour ensemencer leurs champs. Un moyen, selon elle, de lutter contre le phénomène des suicides. Elle s’en est encore expliquée lors d’un colloque, au printemps, accusant le Parti du Congrès (gauche) d’avoir pris un virage libéral dévastateur lorsqu’il était au pouvoir, au début des années 1990.

« À cette époque, l'agriculture indienne a été réorientée, rappelle Vandana Shiva. Elle est passée d’une logique de sécurité alimentaire nationale, qui reposait sur les notions de moyens de subsistance et de sécurité écologiques de nos petits agriculteurs, à une logique d’entreprise et de profit que les grands groupes appellent “le libre marché”. Les géants de l’agrochimie sont alors arrivés et ont commencé à contrôler le secteur des semences, obligeant peu à peu les agriculteurs à acheter des semences chimiques à un prix élevé. » C’est ainsi, explique-t-elle, que les agriculteurs se sont retrouvés « piégés par le cercle vicieux de la dette » et ont « commencé à se suicider dans les régions cotonnières de l'Inde, comme Vidharba. Là-bas, les prix des semences de coton sont montés en flèche, tout simplement parce que les graines naturelles ont été retirées du marché par les distributeurs ». »

Suit une photo horrible d’un paysan suicidé dans un arbre, dont on se demande bien pourquoi elle nous est infligée ici, étant donné que Médiapart n’est pas Paris Match et que « le choc des photos » n’a absolument aucune valeur explicative par rapport à la question posée par l’article.

Mais surtout, pourquoi du point de vue du travail de journaliste finir son article en convoquant le mythe sans le réfuter,  alors que l’objet du papier était précisément de faire le point sur les causes réelles ? Pourquoi passer autant de temps à explorer les chiffres relatifs à la question de l'endettement... et ne faire aucune vérification des arguments bidons de Shiva, en laissant le lecteur éventuellement croire qu'ils ont la moindre valeur ? Pourquoi dans ce cas ne les confronter à aucune autre donnée ? D’ailleurs, on remarquera au passage que tout le délire de Shiva n’est non seulement pas confronté à aucune autre donnée, mais même qu’il ne s’appuie tout simplement sur aucune donnée. Et pour cause...

Bref, malgré des aspects bien éclairants, on a un peu au final une impression de gâchis quand même, parce que je suis prêt à parier que selon le célèbre « biais de confirmation » une large partie des lecteurs de Médiapart va se trouver paradoxalement confortée dans la reprise des explications de Shiva, alors même qu’on voit qu’elles ne reposent sur rien.

Dommage.

Yann Kindo



PS 1 : Une anecdote typique : Un jour, j’étais venu dans une université d’été de feu  la LCR apporter la contradiction au rapporteur de la commission de travail sur les OGM  (un gars qui cosigne des papiers avec Séralini, ça donne une idée…). Comme je le reprenais sur plusieurs des mythes qu’il avait propagés dans son  introduction (notamment celui de Perry Schmeiser, le paysan canadien dont le champ aurait été « contaminé » par des OGM et qui aurait été ensuite indûment condamné à cause de Monsanto qui avait porté plainte), il avait essayé de me clouer le bec en me disant :

« Mais tu es donc complètement insensible au désespoir des paysans indiens qui se suicident  à cause des OGM ? »

Beurk.

PS 2 : En tant que militant, et au-delà du cas des paysans indiens,  il me semble qu’il vaut mieux en général être prudent dans l’utilisation de la question des suicides pour essayer de démontrer quelque  chose à propos des réalités sociales. Ainsi, j’ai été surpris (et convaincu face à l’évidence des faits) par la démonstration du sociologue Gérald Bronner dans son livre La Démocratie des crédules, à propos de la supposée « vague de suicides » à France Télécom il y a quelques années…qui n’avait en fait rien de particulier sur le plan statistique, il n'y avait tout simplement pas de "vague" en dehors de la construction médiatique de l'information.
Ça n’exonère en rien les nouvelles méthodes de management liées à la privatisation au sein de France Télécom, mais il vaut mieux utiliser des arguments inattaquables quand on attaque les salauds.
Pour leur faire plus mal....

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