Le début de la fin du mouvement anti-OGM ?

Oui, je sais, avec ce titre, même assorti d'un prudent et sceptique point d'interrogation, je prends manifestement mes désirs pour des réalités. Et il ne faut pas, ça mène tout droit au gauchisme, c'est la maladie infantile du communisme, et tout et tout.

 Oui mais quand même.

C'est pas tous les jours qu'on en a dans la même journée deux bien bonnes qui sortent sur la toile comme ça.

Deux petites bombes qui pètent à la tronche du mouvement anti-OGM, et qui ont pour nom Mark Lynas et … Gilles-Eric Séralini !

 

Je découvre l'existence de Mark Lynas aujourd'hui, et d'emblée  il m'en bouche un coin. Car il est peu commun de faire preuve d'une telle honnêteté intellectuelle, consistant à admettre publiquement que pendant 20 ans on a été dans l'erreur et qu'à cause de ses erreurs d'analyse, on a fait plus de mal que de bien à la cause que l'on voulait défendre. Chapeau bas pour ça.

Car Mark Lynas est un écolo qui a semble-t-il grandement contribué à l'essor du mouvement anti-OGM en Grande-Bretagne. Et il vient d'avouer lors d'une conférence publique qu'il s'est planté dans les grandes largeurs sur la question des OGM, et que, en fait, les biotechnologies végétales, c'est plutôt une bonne idée, y compris d'un point de vue « écologiste ».

Tout cela est raconté plus en détail dans ce papier sur Slate.fr, avec même la vidéo de la conférence en question [ha, ce moment où je vais me plonger dans un bon bain chaud en écoutant cette vidéo qui s'annonce délicieuse, que du bonheur !] :

http://www.slate.fr/story/66861/ogm-ecologiste-confession-lynas

 

Rappelons quand même que ce revirement n'est pas une première, et que le journaliste de Marianne Jean-Claude Jaillette s'était pour sa part illustré en publiant le livre  Il faut sauver les OGM .... 13 ans après avoir été corresponsable du titre aussi historique que délirant mis en Une par Libération lors de l'arrivée de la première cargaison de soja transgénique en France, en 1996 : « Alerte au soja fou !» (sic).

Tant qu'on y est, je peux préciser que c'est aussi un peu mon parcours, dans le sens où j'ai gobé pendant quelques années les arguments des anti-OGM, que je répétais sans trop savoir, avant de me rendre compte au fur et à mesure que cela ne collait juste pas du tout avec le réel.

Mais n'empêche, bravo au Mark en question pour sa lucidité, aussi tardive soit-elle, et surtout pour son honnêteté intellectuelle. Celle-ci va d'ailleurs probablement l'exposer à l'ire de se anciens camarades de jeu, qui vont peut-être expliquer qu'il a été retourné par le tout-puissant Monsanto - via des valises de  billets de banques ou des techniques de  brainwashing piquées au KGB et à la CIA, il est encore trop tôt pour le dire. Tous les fanatiques anti-OGM qui ont déliré sur les motivations de Michel de Pracontal,qui a montré sur Médiapart que l'étude minable de Séralini était minable, vont désormais pouvoir s'en donner à cœur joie et expliquer comment il se fait qu'un type comme ça, Faucheur Volontaire à l'anglaise, soit désormais favorable aux OGM.  Il faudra forcément qu'ils fassent preuve d'imagination pour faire rentrer tout ça dans les petites cases complotistes qui leur tiennent lieu de grille d'analyse. Il y a du coup des chances pour que l'on assiste à des délires paranoïaques de l'envergure de cette triste et  pathétique période au cours de laquelle Didier Daeninckx avait notamment attaqué Gilles Perrault en brandissant l'idée selon laquelle il y avait des militants proto-fascistes à la tête de la principale association antifasciste française....

 EDIT au 11 janvier :

J'ai enfin eu le temps d'écouter l'intégralité de la conférence de Mark Lynas [disponible dans l'article de Slate.fr], et, d'une certaine manière, c'est un topo remarquable. Bon, la lutte des classes ne fait toujours pas partie de son horizon intellectuel, pas plus qu'elle ne devait en faire partie à l'époque des son orientation gaucho-altermondialiste. Il a l'air d'être passé du positionnement écolo- obscurantiste au positionnement écolo libéral-progressiste, pour aller vite. Toujours pas ma tasse de thé sur le plan politique, donc.
Mais du coup, son texte n'est pas seulement un récit de sa déconversion sur la question des OGM, mais aussi une charge solidement argumentée et nourrie de nombreux exemples contre ce qu'on pourait appeler l'"idéologie natureliste type Greenpeace" (celle qui postule que la nature c'est bon et l'articifiel c'est mauvais.). Je lui trouve une certaine naïveté un peu "scientiste" [il a l'air de penser que si les gouvernements prennent les bonnes décisions technologiques l'essentiel des problèmes sociaux et environnementaux seront globalement réglés.  Si c'était vrai,  le nombre de mal-nourris dans le monde n'aurait pas augmenté à partir de la crise de 2008 pour se rapprocher à nouveau du milliard. ça, c'est bien de la responsabilité du capitalisme, et pas essentiellement de la stupidité des obscurnatistes qui ralentissent le développement des OGM.  Pour autant, sur le plan factuel, son exposé est solidement nourri et est vraiment très intéressant à suivre.
La traduction intégrale de la conférence en français est disponible ici :

http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/1/39/38/37/Lynas-Oxford-Farming-Conference-FR.pdf

Je copie ici un passage de sa conférence qui synthétise très bien  le genre d'arguments que j'essaie de développer sur ce blog à travers mes différents billets [je précise que je préfère utiliser le néologisme "natureliste" plutôt que le classique "naturaliste", utilisé ci-dessous, afin de faire la différence avec la passion de ceux qui s'intéressent à la nature, font des herbiers, observent les oiseaux, phtograhpient plantes et bestioles etc.,tout eune série de choses qu'on peut apprécier et pratiquer sans sacraliser la nature comme le font les "naturelistes"]:

"En Chine, les producteurs de maïs ont épargné 120 millions d'hectares, une superficie deux fois la taille de la France, grâce aux technologies modernes permettant d’obtenir des rendements plus élevés. À l'échelle mondiale, entre 1961 et 2010, la superficie cultivée n'a augmenté que de 12%, tandis que les kilocalories par personne ont augmenté de 2200 à 2800. Donc, même avec plus de trois milliards de personnes, tout le monde avait encore plus à manger grâce à une augmentation de la production de 300% sur la même période.

Ainsi, à l’échelle de la planète, combien de terres ont été épargnées grâce à ces améliorations de rendement formidables, dans lesquelles les intrants chimiques ont joué un rôle déterminant? La réponse est de 3 milliards d'hectares, soit l'équivalent de deux Amériques du Sud. Il n'y aurait plus de forêt amazonienne aujourd'hui sans cette amélioration des rendements. Ni resterait-il un tigre en Inde ou un orang outans en Indonésie. C'est pourquoi je ne sais pas pourquoi tant de ceux qui s'opposent à l'utilisation de la technologie dans l'agriculture se disent écologistes.

Alors d'où vient cette opposition ? Il semble y avoir une croyance largement répandue que la technologie moderne implique plus de risques. En fait, il y a beaucoup de façons très naturelles et biologiques de se trouver face à la maladie et la mort prématurée, comme la crise des graines germées de soja biologiques en l'Allemagne l’a prouvé en 2011. Ce fut une catastrophe de santé publique, avec le même nombre de morts et de blessés que lors de Tchernobyl, parce que des bactéries E. coli, provenant probablement de fumier animal, ont infecté des graines de soja biologiques importés d'Egypte.

Au total, 53 personnes sont mortes et 3 500 ont souffert d'insuffisance rénale grave. Et pourquoi ces consommateurs ont-ils choisi le bio? Parce qu'ils pensaient qu'il était plus sûr et plus sain, et ils avaient plus peur des risques entièrement banals des pesticides chimiques hautement réglementés et des engrais.

Si vous regardez la situation, sans préjugés, une grande partie du débat, à la fois en termes de lutte contre les biotechnologies et en faveur du bio, est simplement basée sur un sophisme naturaliste - la croyance que le naturel est bon et que l’artificiel est mauvais.

C'est une erreur, car il y a beaucoup de poisons et des façons de mourir entièrement naturels, comme les parents de ceux qui sont morts de l’empoisonnement par E. coli vous le diront.

Pour le bio, le sophisme naturaliste est élevé comme principe directeur de tout un mouvement. C'est irrationnel et nous devons à la Terre et à nos enfants de faire mieux. Cela ne veut pas dire que l'agriculture biologique n'a rien à offrir- il y a beaucoup de bonnes techniques qui ont été développées, telles que les associations végétales, qui peuvent être très profitable pour l'environnement, même si elles ont tendance à demander beaucoup de main-d'oeuvre. Des principes de l'agro-écologie comme le recyclage des nutriments et la promotion de la diversité à la ferme devraient également être pris plus au sérieux partout.

Mais le bio s’oppose au progrès quand il refuse d’accepter l'innovation. En utilisant les OGM comme l'exemple le plus évident, de nombreuses cultures génétiquement modifiées de troisième génération permettent de ne pas utiliser des produits chimiques nuisibles à l'environnement parce que le génome de la plante en question a été modifié"

 

 

 

Aujourd'hui était aussi le jour où Gil Rivière-Wekstein a mis en ligne sur son site Agriculture et Environnement l'enquête qu'il a menée sur « la face sombre de Gilles-Eric Séralini », c'est à dire sur le réseau d'illuminés friqués, homéopathes et guérisseurs catho-bouddhistes dans lequel il baigne, mais aussi pour lequel il fait des piges et par lequel il se fait financer :

 http://www.agriculture-environnement.fr/a-la-une%2c6/la-part-d-ombre-du-professeur-seralini%2c849.html

 

Là, on ne peut pas exactement parler d'un retournement, étant donné que l'on savait déjà des choses :

  1. Derrière le bla bala du scientifique autoproclamé « indépendant », il y a les bailleurs de fond de Greenpeace ou de la grande distribution. Les liens de Séralini avec le labo homéopathique Sevenpharma, on  les connaissait aussi (si on voulait bien prendre la peine de ...)

  2. A la lecture de la prose de Séralini et de bien d'autres militants anti-OGM, on se doutait bien qu'il y avait là-dedans quelque chose de pas... ha ben si, justement.....de très catholique. Quelqu'un qui a cofondé le Criigen avec Frère Jean-Marie Pelt, et qui a cosigné un livre avec cet immortel auteur de Nature et spiritualité , n'était sans doute pas net net de ce côté-là. Séralini, comme ça, on ne l'imaginait pas lecteur de Dawkins, et  on savait que sa foi en l'homéopathie n'en faisait pas un rationaliste de tout premier plan. Mais là, quand même, un réseau de guérisseurs dingos, on n'en attendait pas tant !

 EDIT DU 10 JANVIER : Voici sur les site de l'INA un reportage réalisé par Antenne 2 en 1988 sur la secte IVI, dont Séralini croise des membres chez Sevenpharma [ben oui, dans le reportage, la gourou de la secte conseille aux parents d'une enfant atteinte de nanisme d'aller voir un médecin homéopathe entre deux prières pour équibrer les chakras]. C'est à partir de 16 mn, et ça vaut son pesant de cacahuètes :

http://www.ina.fr/video/CAB02017343/ja2-20h-emission-du-8-juillet-1988.fr.html

EDIT DU  11 JANVIER : Sur cette vidéo, sur le site de la firme Sevenpharma, on voit Séralini vanter lui-même les produits détoxifiants  "à la limite de la phytothérapie et de l'homéopathie" commercialisés par cette firme qui est largement une émanation de la secte IVI. (cf dans l'article de GRW cet organigramme qui résume les participations croisées : http://www.agriculture-environnement.fr/telecharger/shema-ae-hd.jpg). Séralini dit avoir testé les produits en question, ce qui correspond à son rôle de consultant. Consultant pour une firme homéopathique créée par une secte [selon la Mission Interministérielle]  catho-bouddhiste, ça vous pose son scientifique...
http://blog.sevenepharma.com/de-linteret-de-la-detoxification-des-cellules/

Bref, lisez le papier de GRW, c'est distrayant comme un petit roman de la série Le Poulpe, avec ces bourgeois illuminés de bonnes familles qui financent les expérimentations bidons d'un scientifique médiatique.

 

Évidemment, tout cela ne discrédite en rien sur le plan strictement scientifique les travaux du chercheur en question. Non, ce qui les discrédite, ce n'est pas ce que révèle cette enquête, c'est juste leur nullité intrinsèque qui a été établie par l'essentiel de la communauté scientifique capable de juger, et officiellement actée par toutes les agences d'expertise compétentes qui ont été consultées à leur sujet - voir les épisodes précédents, sur ce blog et ailleurs...

 

Mais bon, on se dit pourtant que les anti-OGM, qui en général n'aiment pas trop argumenter sur le fond et ont par contre la gâchette très  facile sur le thème : « Oui mais Machin est lié à Truc et a un conflit d'intérêt qui discrédite sa parole » [n'est-ce pas,  PH Gouyon ?], ces anti-OGM, donc, doivent être quand même dans leurs tout petits souliers en lisant ce papier sur leur preux chevalier blanc...

 

Alors, forcément, avec ces deux grosses baffes dans la tronche, on se prend à rêver que le mouvement anti-OGM se mette à sérieusement battre de l'aile. Et d'ailleurs, mon impression (largement établie au pifomètre, sur la base de ce que je crois constater autour de moi), c'est que lors de la dernière affaire Séralini, le Criigen a plutôt perdu des points et s'est déjà pas mal discrédité auprès de deux milieux particuliers :

  • celui des scientifiques en général, qui n'ont pas aimé la grossière manipulation médiatique pour faire passer une étude manifestement bidon.

  • celui des gens de gauche, traditionnellement très anti-OGM, qui ont été un peu percutés quand même par tout ce cirque et par le financement de l'expérience par la grande distribution. J'ai par exemple remarqué que, à ma connaissance et à ma grande surprise, pas une seule fois le NPA, pourtant viscéralement anti-OGM, n'a officiellement publié une seule ligne de soutien à Séralini...

 

Mais je sais bien que c'est plus compliqué que ça, et quand on est enfoncé jusqu'au coup dans l'idéologie et dans des représentations foireuses, on a du mal à en sortir. Il n'y a qu'à voir toute la mauvaise foi dont  a fait preuve ces dernières semaines le biologiste Pierre-Henri Gouyon, qui est prêt à avaler toutes les couleuvres en défense de son Criigen, dans lequel il est mouillé jusqu'au cou via son Conseil Scientifique.

[Voir par exemple ici : http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-henri-gouyon/191112/qui-seme-le-doute-recolte]


Personnellement, j'ai peu d'espoir que les Gouyon, Vélot, Bové, Lepage, NKM and co fassent le genre de coming-out qu'a fait Mark Lynas. Pas plus que je n'espère que Roudinesco ou Gori ne suivent les traces  abjuratrices de Michel Onfray et  n'expliquent un jour publiquement que le freudisme est une escroquerie intellectuelle qui a entravé le développement de l'approche scientifique en psychologie et en psychiatrie.

Malgré la bonne surprise du jour, j'y crois pas, parce qu'il existe des mécanisme de défense psychologique contre ces ajustements douloureux provoqués par un réel qui vient contredire nos croyances. Des mécanismes qui s'appellent la dissonance cognitive, ou  pire : la mauvaise foi

 

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Et pourtant, ce serait quand même tellement mieux si on en finissait avec cet anticapitalisme imbécile [à défaut d'être celui « des imbéciles », pour paraphraser  Bebel] qu'est le mouvement anti-OGM. Cela serait tellement mieux si Monsanto n'était plus vécu comme le Grand Satan, mais juste comme une boîte capitaliste comme les autres, ni plus ni moins antipathique que Peugeot, Mittal, Danone ou la Fnac. Si au lieu de délirer sur les OGM qui vont envahir le monde et asservir les paysans, on prenait la lorgnette par son bon bout, celui de l'exploitation des travailleurs quelle que soit l'entreprise capitaliste. Et surtout celui de l'irrationalité d'une organisation économique qui est capable de mettre au point par la transgenèse des variétés adaptées à nos besoins actuels, mais qui en même temps maintient dans la famine près d'un milliard d'être humains que l'on pourrait parfaitement nourrir à leur faim....entre autres à l'aide des OGM.

 

Bref, on serait mieux intellectuellement armés si l'anticapitalisme était tout bonnement communiste, au lieu d'être bêtement technophobe.

 

Yann Kindo

 

 

 

 

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