Quelques mots sur l'"Apocalypse cognitive"

Ayé, je l'ai fini, le nouveau livre de Gérald Bronner. Et d'une certaine manière j'ai été surpris d'être emballé.

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La surprise ne vient pas de réticences par rapport à l'auteur, bien au contraire, mais de l'impression que j'avais d'avoir un peu fait le tour de la question en lisant ses ouvrages précédents.

Certes, je retrouve dans ce nouvel opus des choses que je connaissais, mais réagencées et complétées par d'autres éléments autour d'une grille de lecture qui force à penser, y compris politiquement. En mode "penser contre soi-même"parfois, mais sans qu'il soit trop difficile de se réconcilier avec soi-même non plus juste après cet effort d'autocritique.

Je m'explique.
Rien de bien bouleversant pour moi dans la critique produite (en 2e partie) de l'Ecole de Francfort et de Guy Debord, des théoriciens que je perçois depuis bien longtemps comme relevant du gauchisme verbeux et pédant. Rien de bien gênant pour moi dans les saillies contre la pensé "critique", ça fait longtemps que je dis que cet adjectif n'a aucun sens et que sa présence indique, comme le dit très bien Bronner, une tendance à produire de la séduction par de la métaphore plutôt que de la pensée analytique. Et j'ai remarqué depuis un bon moment que l'invocation du nom de Gramsci dans une discussion est étroitement corrélée à du bullshit argumentatif (pédant).

J'ai forcément été plus remis en cause par la critique du Chomsky de "La fabrique de l'opinion publique", sans avoir grand chose à y opposer (si ce n'est de dire que "certes, mais quand même il montre des choses intéressantes à l'intérieur des limites de ce qu'il montre"), et en ayant du coup plutôt tendance à étendre mon rejet croissant de toutes les théories gauchistes fondées sur l'idée de "Fabrique de consentement" (dont le tropisme complotiste est quand même ontologiquement assez marqué). Les petits moments où affleure une forme d'anticommunisme ne m'ont pas ulcéré, pas plus que la ponctuelle remise en cause de Marx juste après celle de Chomsky (à propos d'un extrait de l'Idéologie Allemande, donc le Marx hégélien des années de jeunesse, à qui il sera beaucoup pardonné à la lueur de ce qui a suivi).

La 3e partie nourrit des réflexions politiques très intéressantes à propos de ce que l'on fait de tous ces biais et pentes dangereuses du cerveau humain, dont pour ma part (contrairement à l'auteur, je crois), je ne tire aucune conclusion anticommuniste, au contraire. Quand ton projet politique n'est précisément pas le populisme (= votez pour moi, votre sauveur suprême, et vous allez voir ce que vous allez voir) mais est au contraire la gestion  par les travailleurs conscients  et par eux-mêmes de leur propre destinée,  tout ce qui est dit dans le livre sur les pentes du cerveau humain est utile à ta réflexion. Parce que tu es convaincu que l’émancipation passe par la rationalité, justement. C’est pourquoi je me sens à l’aise avec des formules de la conclusion comme : « A mesure que la société se mondialise, elle nécessite des efforts de régulation surhumains, au sens propre. On peut faire le pari que cet obstacle peut être franchi, mais  il ne peut l’être qu’en puisant dans cette ressource inestimable de notre temps de cerveau disponible. C’est pourquoi il le plus précieux de tous les trésors. » ;  ou : « les flux qui relèvent de ces évolutions technologiques, pour le meilleur et pour le pire -  le tourisme, la pollution, les migrations, les perturbations climatiques – ne peuvent être gérés rationnellement qu’au niveau international. Or, ils sont abandonnés à de fragiles accord entre nations, voire aux égoïsmes nationaux » ; ou bien encore l’évocation du jeu du prisonnier, qui montre que la coopération et la confiance dans l’autre sont plus rationnelles que l’individualisme ; ou bien encore :  « Nous sommes cependant la seule espèce à être capable de penser notre destin avec une telle profondeur temporelle , la seule à pouvoir prendre en compte les conséquences primaires et secondaires de nos actions. Il nous reste seulement à réaliser tout notre potentialité ». Je rajouterais : via la planification mondiale (d’après ce qui est dit ailleurs dans la conclusion elle-même, en fait). On pourrait d’ailleurs aussi prendre la question « pandémie et vaccin » pour illustrer les ravages du "chacun pour soi" contre-productif pour tout le monde d’un point de vue sanitaire (le "chacun pour soi" pouvant être celui du militant antivaxx, mais aussi celui de l'actionnaire des labos pharmaceutiques qui ralentit la production et la diffusion du vaccin via sa volonté première de faire du fric avec le produit du génie humain dont il s'est accaparé la propriété)


Je dirais pour ma part que cette réalisation du potentiel de l’humanité se traduit forcément par : « le communisme est l’avenir du monde », parce que le capitalisme, s’il nourrit la science, la technologie et donc la libération du temps de cerveau disponible, nourrit aussi tous les égoïsmes complètement irrationnels à l’échelle de l’espèce qui l’empêchent de réaliser son potentiel.

Le livre aide à penser ça tout en se forçant à se préserver du biais d’intentionalité.

Il est donc très utile pour cela sur le plan politique, au-delà de son intérêt strictement "intellectuel" manifeste.

Yann Kindo

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