Une gauche anti-science ?

Un article de l'Agence Science-Presse du 5 février, sous la plume de Pascal Lapointe et sous le titre « La guerre à la polarisation »

http://www.sciencepresse.qc.ca/actualite/2013/02/05/guerre-polarisation

 

rend compte d'un article de Michael Shermer à propos d'une guerre menée contre la science par une partie de la gauche, ou, pour le dire de manière plus sympa pour la gauche, « par une certaine gauche ». Je voudrais ici présenter cet article américain, et le prolonger en adaptant sa grille d'analyse au cas français.

 

Michael Shermer est, aux côtés du magicien James Randi, un des principaux animateurs de la revue étatsunienne Skeptic, qui est en quelques sortes l'équivalent du  Sciences et pseudo-sciences  hexagonal, publié par l'AFIS :

http://www.skeptic.com/

 

[je signale au passage l'existence d'un autre groupe de cousins aux Etats-Unis, le Committee for Skeptical Inquiry, qui publie la revue Skeptical Inquirer :

http://www.csicop.org/si/]

 

On peut se régaler de l'humour de Michael Shermer dans cette petite vidéo sous titrée en français, et intitulée « Why people believe weird things «  [= « Pourquoi les gens croient à des trucs bizarres »]

http://www.ted.com/talks/michael_shermer_on_believing_strange_things.html

 

 

Shermer a publié en janvier dans Scientific American un papier intitulé « The Liberal's War on Science », ce qui, traduit en français en tenant compte du sens particulier aux Etats-Unis du mot « liberal », signifie : « La Guerre de Gauche contre la Science »

http://www.scientificamerican.com/article.cfm?id=the-liberals-war-on-science

 

Pascal Lapointe en résume ainsi le propos  :

« S’il existe bel et bien une guerre contre la science livrée par une certaine droite conservatrice, la gauche progressiste n’est pas blanche comme neige. Elle est plus ouverte aux savoirs nouveaux... mais pas à n’importe quels savoirs. »

 

La guerre contre la science  que livrent aux Etats-Unis les conservateurs est bien connue et a fait l'objet de  nombreuses publications. Cette guerre se mène autour de 3 thèmes majeurs : le refus de la théorie darwinienne de l'évolution, l'opposition aux recherches sur les cellules souches [« stem cells », en anglais), et la négation du réchauffement climatique (ou en tous cas de son origine anthropique). Pour les gens de gauche, aux Etats-Unis et en France, il est facile – et ô combien légitime ! - d'ironiser sur l'archaïsme ridicule de cette droite souvent évangéliste qui refuse l'évidence scientifique au nom de ses a priori idéologiques, des ses croyances religieuses ou d'intérêts financiers. C'est facile, on a raison de le faire... mais on aurait tort de s'en contenter et de croire que les choses sont si simples en matière de relations entre science et politique : la gauche serait unilatéralement progressiste et pro-science, alors que la droite serait l'incarnation du conservatisme et du rejet de la science. En réalité, les choses sont, à mon grand regret, un peu plus compliquées que ça.

 

Prenons le truc le plus évident : la théorie de l'évolution. Faut il être d'incroyables bigots décérébrés pour refuser d'admettre les preuves manifestes et de plus en plus nombreuses – y compris d'un point de vue expérimental – de la réalité des mécanismes évolutifs dans le vivant !!! Ils sont complètement demeurés, heureusement qu' « on » [les français / la gauche] n'est pas comme eux...

Sauf que, même sur ce sujet évident, il faut déjà commencer à relativiser un peu. Pour 3 raisons :

  1. Quand on creuse un peu, on constate que si les français semblent a priori très loin du créationnisme, leur perception de la théorie de l'évolution correspond [edit : bien souvent] moins au darwinisme scientifique qu'à une version lamarckienne de l'Intelligent Design :        http://blogs.mediapart.fr/blog/yann-kindo/090811/ni-dieu-ni-darwin-les-francais-et-la-theorie-de-l-evolution

  2. Là, j'ai pas de données précises comme l'enquête de Dominique Guillo évoquée dans le lien précédent, mais sans même remonter jusqu'à la crise lyssenkiste des années 1950, on sent bien chez pas mal de gens de gauche, même parfois étiquetés marxistes, des réticences  vis-à-vis du darwinisme, pour des raisons purement idéologiques (« oh ben non, quand même, ces histoires de concurrence pour la survie et de sélection naturelle, c'est pas cool »). Je me demande si, dans le cas français, ce n'est pas aggravé par l'influence du structuralisme et d'une pensée sociale non évolutionniste, qui pèse largement dans les rangs de la gauche –  je dis bien : « je me demande », je ne saurais ni le mesurer ni le prouver...

  3. Lorsque l'on parle psychologie, la gauche, tout particulièrement hexagonale, est encore profondément marquée par des conceptions préscientifiques voire antiscientifiques, dans le genre de la psychanalyse, et refuse généralement toute forme de « psychologie évolutionniste ». C'est ce que dit Shermer, en parlant des « créationnistes cognitifs », qu'il définit comme «  ceux qui acceptent le darwinisme pour le corps mais pas pour l'esprit ». Shermer a raison de souligner que la vison de l'esprit humain comme étant un pur produit d'une culture, une pure construction sociale, et non partiellement le fait d'un déterminisme biologique ou d'une sélection darwinienne, est une idée dominante à gauche, et probablement uniquement là. Je ne connais pas très bien le sujet, je ne suis pas sûr que la « psychologie évolutionniste » initiée par Steven Pinker ait abouti à des résultats vraiment convaincants. J'en sais rien, pour tout dire. Par contre, ce que je connais, de par mon expérience, c'est un refus à peu près général à gauche d'aborder ces phénomène sous un autre angle que la construction sociale. Ce qui est au moins partiellement anti-scientifique. Essayez en France  d'expliquer à quelqu'un de gauche qu'il y a quand même de bonnes chances pour  que les préférences sexuelles aient largement une origine biologique interprétable dans un cadre darwinien, et on vous regardera probablement d'un drôle d'air – les plus progressistes invoquant l'idée étrange d'un « choix » de l'individu, et les plus réacs encore marqués par le freudisme s'interrogeant par exemple sur le rôle d'une mère trop envahissante pour expliquer l'homosexualité masculine.

 

Sur le réchauffement climatique, les choses sont très claires aux Etats-Unis, mais je n'ai pas l'impression qu'en France la question soit aussi « politisée » et corresponde à un quelconque clivage gauche/droite. J'ai le sentiment que ça ressemble plus à une querelle plus ou moins scientifique, même si on peut dire qu'après débat elle a été tranchée par l'Académie en faveur des partisans du GIEC et au détriment de Allègre et Courtillot, qui m'ont l'air très marginalisés du fait des (respectivement) trucages ou grossières erreurs de leurs publications. Mais je ne vois pas vraiment de « climatoscepticisme de droite » actif en France, au moins dans la classe politique, et un auteur « climatosceptique » comme Benoît Rittaud m'a l'air d'être motivé par des considérations épistémologiques plutôt que politiques ou financières.

 

Quant à la question, moins connue en France, des cellules-souches, c'est de loin la plus ambiguë par chez nous. Pour une présentation de cette question des cellules-souches, des enjeux scientifiques et du débat politique à l'occasion de la révision de la loi de bioéthique en 2011, voir ce papier de Marc Pechanski et Cécile Martinat sur le site de l'AFIS :

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1864

 

Il y a en France un carcan législatif pour encadrer le travail des chercheurs dans ce domaine qui rappelle quand même pas mal l'ère Bush aux Etats-Unis. Et on a pu voir que l'offensive menée par la Droite Populaire - qui incarne une sorte de Tea Party à la française si on veut - a eu un écho dans les rangs de tout l'UMP, et même au-delà. D'une certaine manière, comme aux Etats-Unis, l'offensive contre la recherche sur les cellules-souches est bien le fait d'une droite religieuse agressive. Mais, en face, on ne peut pas dire qu'on ait une gauche debout dans ses bottes pour défendre la recherche. Sur une question connexe mettant en jeu elle aussi d'une autre manière le « statut de l 'embryon », celle de l'avortement, les choses étaient je crois plus claires dans les années 1970, avec une vraie opposition gauche/droite assez structurante (car même si la loi Veil était celle d'un gouvernement de droite « libérale », elle est passée au parlement grâce essentiellement à la gauche, et après des mobilisations sociales importantes animées par des militant(e)s de gauche). Aujourd'hui, sur la question des cellules-souches, non seulement on se retrouve avec un Parti Socialiste qui fait preuve en gros à chaque révision de la loi de bioéthique de sa coutumière lâcheté lorsqu'il s'agit d'affronter la droite et  fortiori la bourgeoisie, mais surtout on a des militants de gauche dite « radicale » qui se situent en fait sur un terrain très proche de celui de la droite catholique. Par exemple, l'argumentaire développé sur ces questions par Jacques Testart entre en conjonction avec celui des conservateurs anti-science, et non avec celui des chercheurs du domaine. Dans un domaine proche,  les invocations permanentes du risque d'eugénisme à propos du développement des diagnostics prénataux, même si ils sont le fait de gauchistes défenseurs de la « « Science Citoyenne », rappellent les cris d'orfraie des opposants à l'avortement.

 

Mais si c'est une chose de dire que la gauche n'est pas à la hauteur sur tel ou tel sujet – ça, on est habitués dans à peu près tous les domaines, en fait - , il est particulièrement désolant de voir qu'il s'est développé une idéologie antiscience dans une partie de la gauche, avec une façon d'être antiscience qui est spécifiquement « de gauche ». C'est ce que veut justement développer Michael Shermer dans son article, à la suite des auteurs du livre Science left Behind, paru en 2012 aux Etats-Unis :

 

« Whereas conservatives obsess over the purity and sanctity of sex, the left's sacred values seem fixated on the environment, leading to an almost religious fervor over the purity and sanctity of air, water and especially food. Try having a conversation with a liberal progressive about GMOs—genetically modified organisms—in which the words “Monsanto” and “profit” are not dropped like syllogistic bombs »

« Alors que les conservateurs sont obsédés sur la plan sexuel  par la pureté et la sainteté , les valeurs sacrées de Gauche semblent s'incarner sur les questions d'environnement, conduisant à  une ferveur quasi-religieuse à propos de la pureté de l'air, de l'eau, et tout particulièrement de la nourriture. Essayez d'avoir une conversation avec un progressiste de gauche à propos des OGM – Organismes Génétiquement Modifiés – sans que les mots « Monsanto » et « profit » ne soient lâchés comme des syllogismes explosifs. »

 

Shermer pointe à juste titre le fait que cet élan antiscience à gauche repose sur l'idée aussi étrange que communément répandue selon laquelle « ce qui est naturel est bon, et ce qui est artificiel est mauvais ». On voit  comment un mode de pensée autrefois typique de l'extrême-droite  a voyagé vers l'autre bout su spectre politique pour venir le dogme de la gauche écolo. Qui désormais revendique une technophobie généralisée, une méfiance par rapport « aux savants fous qui jouent avec le vivant », et brandit à tout bout de champ un principe intrinsèquement conservateur, qui est dit « de précaution ». Celui ci est généralement convoqué en opposition à l'innovation technologique, mais il peut aussi à l'occasion servir de cache-sexe à un conservatisme social, comme on l'a vu avec le positionnement d'écolos fondamentalistes en opposition au mariage pour tous :

http://blogs.mediapart.fr/blog/yann-kindo/140113/les-homos-cest-comme-les-ogm-cest-pas-naturel

 

Ce sont aussi plutôt dans les rangs de la gauche que se recrutent les antinucléaires, les opposants aux antennes-relais ou aux nanotechnologies, les opposants à la vaccination, mais aussi les défenseurs des médecines « alternatives », etc.  Et avec le courant de la décroissance, il s'est développé « à gauche de la gauche » un courant explicitement anti-science et littéralement « réactionnaire », au sens où il veut vraiment revenir en arrière.

Du coup, quand j'ai entendu l'autre jour dans mon bar à vin préféré une figure locale du bio, de la naturopathie et de l'antivaccination tenir un discours abject sur le fait que la monarchie ça avait du bon, que le Moyen Age c'était pas si mal que ça et que les serfs n'étaient pas si malheureux qu'on veut bien le dire, j'ai eu l'impression que la boucle était bouclée et qu'il incarnait à merveille une certaine cohérence réac issue de la gauche, et qui est celle que ce blog s'efforce de dénoncer dans la plupart de ses billets. Au nom du rationalisme, mais aussi au nom de la tradition progressiste qui est celle de la gauche des Lumières, que depuis son essor le communisme marxiste a le mieux incarné.

 

Yann Kindo

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.