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Billet de blog 9 mai 2014

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Mélenchon et le nucléaire : la bombe plutôt que l'électricité

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Parfois, entrechoquer deux prises de positions différentes d'une même personne sur des sujets connexes, ça peut faire mal, parce que ça construit tout à coup une cohérence bien étrange.

Prenons par exemple la question du positionnement de Jean-Luc Mélenchon et de son Parti de Gauche  sur le nucléaire.

D'un côté, convertis à « l'écosocialisme » à la mode,  Jean-Luc Mélenchon et le Parti de Gauche sont comme les écologistes pour la sortie du nucléaire, au nom des dangers de l'usage de cette source d'énergie. Un jour peut-être, il leur viendra à l'esprit que la sortie du capitalisme serait une perspective beaucoup plus sécurisante pour les travailleurs du nucléaire (notamment ceux qui bossent pour la sous-traitance) ou pour les populations environnantes. Parce que sortir du nucléaire pour faire comme l'Allemagne et refaire tourner à plein régime les centrales thermiques au charbon et la lignite, bonjour les dégâts du point de vue de l'émission de gaz à effet de serre. Le nucléaire est beaucoup moins dommageable que le charbon, qui est la source d'énergie la plus polluante et la plus meurtrière pour les travailleurs,mais ça n'a pas l'air de beaucoup préoccuper les écologistes en général [même si quelques-uns, comme James Lovelock, sont favorables au nucléaire civil au nom de la lutte contre le changement climatique, à la manière du collectif « Sauvons le climat » :

http://www.sauvonsleclimat.org/ ]

Mélenchon a sur la question une position plus nuancée que le NPA par exemple, et il dit souvent que la priorité est de sortir des énergies carbonées plutôt que de sortir du nucléaire. Je suis pas sûr que l'on puisse complètement sortir des énergies carbonées, surtout pas dans l'immédiat, mais au moins on peut reconnaître à Mélenchon un sens des priorités plus rationnel que celui de la plupart des écologistes.  N'empêche que, quand on lui pose la question, si son exigence principale sur le sujet est celle d'un référendum - avec quelle question ?, on se demande. Comment poser isolément la question d'une seule énergie plutôt que de discuter du mix énergétique dans son ensemble ?-, il affirme qu'il est personnellement favorable à la sortie du nucléaire.

Et d'ailleurs, le parti dont il est le porte-parole [et surtout le chef, semble-t-il], est lui très clair sur la question : :

Bon, OK, si l'on veut.

Ou pas.

Mais alors, comment ne pas s'étrangler quand on lit sur le blog de Mélenchon un communiqué comme celui-là, daté du  du 7 mai :

http://www.jean-luc-melenchon.fr/2014/05/07/la-vente-dalstom-menace-la-securite-et-lindependance-nationales/

La vente d’Alstom menace la sécurité et l’indépendance nationales

« Le porte-avion Charles de Gaulle dépendra-t-il demain des Etats-Unis pour fonctionner si General Electric rachète Alstom ?

La France devra-t-elle demander l’autorisation à Madame Merkel avant d’utiliser ses 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, piliers de la stratégie de dissuasion nucléaire, si Siemens rachète Alstom?

En effet, ces 5 pièces maitresses de la sécurité et de l’indépendance nationale fonctionnent avec des turbines produites par Alstom.

Déjà, depuis 2007, nous dépendons de General Electric pour les turbines des sous-marins d’attaque. Cette situation nous place dans une dépendance technologique inadmissible à l’égard des Etats-Unis.

C’est l’indépendance de la France et donc la souveraineté de son peuple qui est en cause à l’heure où l’attitude belliqueuse de l’OTAN menace la paix en Europe.

Le gouvernement doit nationaliser Alstom pour empêcher son dépeçage contraire à l’intérêt national. »

Dans ce petit texte, qui est un sacré concentré de connerie,  on retrouve à grands coup d' « intérêt national » [c'est quoi, ça ?], d' « indépendance nationale » et d' « indépendance de la France »  toute la rhétorique patriotarde de l'ex-sénateur, pour qui la « souveraineté du peuple » équivaut à « l'indépendance nationale ». Ce n'est pas Marine Le Pen qui va le reprendre sur ce point, évidemment. Et ce n'est pas elle non plus qui va aller lui demander qui est ce « nous » qui est utilisé dans le communiqué . Nous qui ? Nous les travailleurs... ou eux les capitalistes ? A chaque fois qu'un politicien de gôche emploie le « nous » pour parler de la France au lieu de désigner la classe ouvrière, il défriche un peu plus le terrain pour le Front national. Et Mélenchon fait ça très souvent et avec une vraie conviction qui vire un peu au fanatisme.

Ici, comme les repreneurs en piste pour acheter un partie d'Alstom sont l'un américain et l'autre allemand, c'est du coup l'occasion de brandir la menace des terribles étrangers qui font peur à la gauche antilibérale, une gauche qui a l'air de trouver qu'il vaut mieux être exploité par des patrons bien français plutôt que par d'horribles pas de chez « nous ». Bon, pour  les Etats-Unis, c'est un classique, la xénophobie anti-américaine étant celle qui a depuis longtemps le plus pignon sur rue dans cette mouvance. Le fameux traité transatlantique qui mobilise à mort ce milieu ces temps-ci redonne ainsi l'occasion de sortir les tirades sur la malbouffe ou la sous-culture américaines qui menaceraient d'envahir notre beau pays. 

La xénophobie anti-allemande avait pour sa part considérablement reculé depuis la Deuxième Guerre Mondiale et le célèbre « A chacun son Boche » du PCF, mais elle refait surface ces derniers temps, et, pour le coup, Mélenchon en est d'ailleurs en quelque sorte la pointe avancée. Que l'on pense à ses sorties germanophobes répétées, notamment contre les retraités allemands, qui ont l'air de  lui poser plus de soucis que les capitalistes français. Récemment encore, il a considéré qu'un des enjeux de ces élections européennes est de « dégermaniser l'Europe », rien que ça :

https://twitter.com/LePG/status/385815555719954432

Dans ce communiqué sur Alstom, il y a aussi un aspect connexe intéressant, qui va au bout de la logique de cette propagande patriotarde, à savoir  la défense de la dissuasion nucléaire à la française. Ben oui, le problème de la revente de la branche énergie d'Alstom, ce n'est pas du tout de voir les capitalistes jouer au Monopoly avec la peau des travailleurs via leurs emplois, ce n'est pas du tout ça, vous n'avez rien compris. Non, le problème, c'est que « l'indépendance nationale » serait menacée dans un de ses fondements sacrés, à savoir la dissuasion nucléaire. A laquelle Mélenchon, avec ses airs gaulliens, est très attaché,  :

http://www.brest-ouvert.net/article11410.html

Donc, si l'on résume : Mélenchon est pour la sortie du nucléaire civil, qui permet de faire de l'électricité, mais il est contre la sortie du nucléaire militaire, qui permet de terroriser le reste de la planète.
C'est très clair : nous n'avons pas les mêmes valeurs.

Mélenchon, c'est en quelque sorte le pouvoir de la France moins l'électricité.
Pas vraiment la définition du socialisme, quoi.

 Rajout du 9 mai : Le plus ridicule, dans cette histoire, c'est que, comme souvent quand un politicien radote en mode cocorico à propos du "produisons français", il est à côté de la plaque. En fait, le communiqué de Mélenchon ne reposerait sur rien du tout et ses infos de bases seraient tout simplement fausses, puisque le matériel dont la production tomberait entre les mains sournoises de l'étranger est en fait déjà fabriqué par une filiale... de General Electric !!! C'est en tous cas ce qu'explique ce site qui a l'air très bien renseigné :
http://www.opex360.com/2014/05/09/qui-fournit-les-turbines-des-marins-nucleaires-de-la-marine-nationale/

Yann Kindo

PS : ça n'a rien à voir, mais j'en profite pour faire de la pub pour un chouette blog que je viens de découvrir. Ça s'appelle «  Dans les testicules de Darwin », et c'est fait par un groupe d'écologues à la fois rationalistes, geeks et marrants. J'adore leur slogan de sous-titre : « De la bio, de la testostérone et du rock'n'roll ». C'est vachement plus destroy que leur soporifique source d'inspiration radiophonique, celle qui est sur les épaules plutôt que sur les couilles du grand homme. Allez voir, ça vaut le coup d'oeil:

http://danslestesticulesdedarwin.blogspot.fr/

PS 2 :ça n'a pas complètement rien à voir, mais j'en profite aussi pour faire de la pub pour un spectacle que j'ai vu à la fête de mon syndicat la semaine dernière et qui m'a beaucoup plu. Elle s'appelle Audrey Vernon, et elle présente un one-woman show intitulé « Comment épouser un milliardaire ». Voici un extrait sur Bernard Arnault, un patron bien français qui fait partie du grand « nous » avec Mélenchon :

http://www.youtube.com/watch?v=MXW2egkZBnY
Elle sera à la fête de Lutte Ouvrière à la Pentecôte, et elle présentera aussi à Avignon ce spectacle ainsi qu'un autre, « Marx et Jenny », qui est très bien aussi (autour  de la bio de Marx, en gros)

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