Yann Kindo
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Billet de blog 9 juin 2013

Les rhinocéros menacés par la médecine traditionnelle asiatique

Yann Kindo
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Les 15 derniers rhinocéros du parc du Grand Limpopo au Mozambique ont été tués en mars dernier par des braconniers :

 http://www.rfi.fr/afrique/20130430-mozambique-rhinoceros-parc-grand-limpopo-victimes-braconnage

On entend déjà les commentaires attristés (à juste titre) de tous ceux qui vont gloser sur la folie des hommes qui ne savent plus vivre avec les espèces sauvages et patati et patata.
Souvent, le discours général sur « la folie des hommes » et les tares fondamentales de l'espèce humaine m'énerve, parce que ce genre de considérations vagues et creuses revient pour l'essentiel à masquer des responsabilités bien précises d'acteurs bien particuliers qui opèrent en fonction en fonction de considérants bien délimités. La généralisation à des traits psychologiques particuliers de l'espèce humaine équivaut  du coup le plus souvent à diluer ces responsabilités et à paralyser l'analyse concrète et les capacités d'action.

Ainsi, le topo sur l' « égoisme » des hommes qui laissent souffrir et mourir de la faim près d'un milliard de leurs congénères  revient en fait à exonérer de leur responsabilité première le système économique capitaliste et ceux qui le défendent.

Avec les rhinos, c'est un peu pareil : non, l'extinction des rhinocéros n'est pas due à la folie des hommes en général, et son moteur est aujourd'hui une forme de bêtise bien particulière et pourtant très à la mode chez les bobos occidentaux : les croyances ascientifiques de la médecine traditionnelle  dit « chinoise » ou « asiatique ».

Pour mettre cette responsabilité en perspective, comparons la situation du rhinocéros avec quelque chose de tout à fait comparable, la situation de l'éléphant d'Afrique. On ne peut pas dire que l'éléphant d'Afrique soit aujourd'hui menacé de disparition, malgré la pression  qui s'exerce sur lui à cause de l'ivoire qui constitue ses défenses :   
          http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89l%C3%A9phant_de_savane_d'Afrique

Je me souviens que lors d'un séjour au Zimbabwe/Bostwana/Mozambique, j'avais été surpris d'apprendre que dans certaines réserves, il y avait une politique d'abattage d'éléphants pour réguler une population devenue trop nombreuse, dans le sens où  le pachyderme pachydermique, en phase de prolifération, peut sérieusement menacer l'écosystème et les paysages tels que l'homme s'efforce de les préserver

(voir par exemple le cas de l' Afrique du Sud :

http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/zoologie/d/labattage-des-elephants-a-nouveau-autorise-en-afrique-du-sud_14745/)

Les rangers des parcs zimbabwéens nous expliquaient que l'abattage visait un groupe entier qui était complètement éliminé, pour ne pas perturber les autres groupes et ne pas laisser de survivants « traumatisés ».

Tout cela est très compliqué, mais ce qui m 'intéresse ici est le fait que dans des endroits où des gouvernements un peu stables ont choisi de protéger l'éléphant, notamment pour préserver la manne touristique, les braconniers s'exposent à de gros risques, et peuvent être légalement eux aussi abattus par les gardes du parc :

http://www.rfi.fr/afrique/20120422-kenya-cinq-braconniers-ivoire-tues-ouest

 Oui, les hommes, dans leur grande folie, peuvent  d'une certaine manière faire passer la vie des éléphants avant celle de leurs congénères, je vous laisse méditer là dessus....

Bref, cette politique  d'interdiction du commerce de l'ivoire (depuis 1989) et de protection armée des troupeaux est loin d'être un succès global  - parce que en Afrique, le pouvoir de l'Etat de contrôler son territoire n'est pas toujours la règle, loin s'en faut -, mais elle semble en tous cas très efficace là où l'Etat a les moyens de la faire respecter. Et l'on peut être raisonnablement optimiste et penser que l'éléphant d'Afrique survivra à la « folie des hommes ».

Pour le rhinocéros, la situation est malheureusement bien plus dramatique, et la question de son extinction est posée à de plus en plus d'endroits sur le continent, et ce pour les deux variétés (le rhinocéros blanc et surtout le rhinocéros noir) :

http://www.slateafrique.com/66407/le-rhinoceros-noir-blanc-braconnage-extinction-corne

Car, aujourd'hui, le cours de la corne de rhinocéros est plus élevé que celui de l'or, aussi incroyable que celui puisse paraître :

http://www.slateafrique.com/27333/la-corne-de-rhinoceros-vaut-plus-que-l-or

Sur un marché capitaliste, la valeur d'un produit, sa valeur d' « échange »  (= contre quelle autre marchandise en quelle quantité on est prêt à l'échanger) est quand même largement liée à sa valeur d' « usage » (= ce que l'on peut en faire). J'imagine que la pression sur les éléphants est moindre du fait que, en dehors d'un certain nombre de gangsters, de salauds ou d'ignorants, le consommateur potentiel d'ivoire est prêt à accepter l'interdiction du commerce de la chose et l'utilisation un produit de substitution de type « ivoire végétal » :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ivoire#Substituts_et_imitations

Mais alors, pourquoi cette pression phénoménale et irrationnelle – même dans le cadre d'un marché capitaliste, c'est dire ! - sur les rhinocéros ??? A quoi peut bien servir la corne de rhino qui fait que l'usager potentiel refuse de s'en passer ou d'adopter un produit de substitution, et est prêt à cautionner l'extinction de l'espèce ou encore les vols de cornes dans des musées ? http://www.slateafrique.com/21525/les-rhinoceros-braconnes-jusque-dans-les-musees

La corne de rhino serait un composant des téléphones portables ou d'un quelconque marché high-tech en pleine expansion frénétique (jusqu'à l'éclatement de la bulle) ?  Le terrible Monsanto l'utilise pour faire des pesticides ou des OGM ?

Pas du tout. Le WWF nous donne la clé du problème dans l'article de SlateAfrique cité plus haut :

« Pour l'organisation WWF, le braconnage en Afrique et en Asie du Sud est largement dû à la demande accrue de cornes de rhinocéros dans la médecine traditionnelle vietnamienne. »

 [D'autres croyances seraient aussi en cause du côté de la Chine, comme celle selon laquelle les défenses des éléphants repousseraient comme des dents :

http://www.slateafrique.com/9601/kenya-chine-braconnage-ivoire-elephant-trafic]

Et là, tout à coup, chez les écolos, il devient urgent de rétablir la vérité scientifique, et de défendre l'Evidence-Based Medecine [= Médecine Fondée sur les Preuves] face aux médecines traditionnelles qui ont pourtant d'habitude une très bonne image de marque dans ces milieux :

 « Pourtant, nombreux sont les scientifiques à apposer de sérieuses réserves quant à ces théories. De récentes études citées par le site du National Geographic en juillet 2010 démystifient les qualités médicinales de la corne de rhinocéros:

«L’étude (du WWF) ne trouve aucune preuve selon laquelle la corne de rhinocéros aurait un quelconque effet médical comme antipyrétique pour diminuer la fièvre, un usage très répandu en Asie. La corne est comme les ongles, en ce sens qu’il s’agit de cheveux agglutinés, et n’a pas de propriétés analgésiques, anti-inflammatoires ou anti-spasmolytiques

Selon le docteur Raj Amin, de la Société zoologique de Londres, consommer de la corne de rhinocéros «reviendrait d’un point de vue médical à manger ses propres ongles». »

On peut suggérer aux écolos amis du WWF qu'il serait de bon ton d'être cohérents et de cesser de faire en général la promotion de tout ce qui apparaît comme « naturel » et « traditionnel »... sauf quand ça menace une espèce de disparition. 

 Le rhino se porterait sans doute certainement mieux si les sympathiques croyances traditionnelles  n'avaient pas autant le vent en poupe et si la médecine fondée sur les preuves était un peu plus systématiquement promue partout sur la planète, au détriment de la pensée magique et symbolique [oui, la corne de rhinocéros peut rappeler à un lacanien une bitte en érection, mais non sa poudre n'a pas de propriétés aphrodisiaques pour autant.]

On n'en prend pourtant pas vraiment le chemin, et on voit au contraire en France la « médecine traditionnelle chinoise » faire son entrée officielle dans des hôpitaux :

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1360

Dans le contexte de relativisme épistémologique qui sévit, pour lequel tout se vaut et dans lequel  la science n'est qu'une parole sur le monde comme les autres, il vaut peut-être la peine de rappeler en conclusion que l'expression « médecine chinoise »  ou « médecine vietnamienne » ne devrait avoir aucun sens pour quiconque, parce que la médecine ne peut pas être « chinoise » plus  que « française », « kenyane » ou « ouzbek »: la médecin est universelle, parce que la biologie est unique et parce que comme il n 'y a qu'une seule espèce humaine - à quelques variations génétiques intéressantes près -, les corps des chinois sont soumis aux mêmes déterminismes biologiques que ceux des humains du reste de la planète. Il ne peut pas y avoir des médecines différentes fondées sur des référents culturels différents.

J'imagine que les derniers rhinos seraient d'accord avec ça....

Yann Kindo

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