Glyphosate épisode XXIII : le retour de la terreur qui fait très très peur.

Ainsi donc, avec le vote de la loi Agriculture et Alimentation la semaine dernière, nous avons eu droit à un nouvel épisode du processus d’hystérie collective autour du glyphosate, qui bat son plein depuis le  renouvellement de l’autorisation européenne il  y a quelques mois. La poussée d’urticaire a cette fois-ci été d’autant  plus soudaine que Macron, dans un tweet idiot qui rappelle ceux de son ami Donald Trump, avait indiqué du haut de sa toute puissance élyséenne que la France - qu’il incarne, notamment sur Twitter- allait prendre la tête de la croisade anti-round up et interdire celui-ci avant même que l’UE ne le fasse éventuellement.


Que n’entend-on pas à longueur de journées  sur ce terrible « poison » qu’il faudrait sans hésiter retirer de la circulation au nom de la sauvegarde de la planète en général et des générations futures en particulier. Sauvons les sols, sauvons les enfants, sauvons les abeilles, sauvons Willy, sauvons les Ewoks, sus au glyphosate !

La fable qui circule de manière complètement hégémonique dans les médias à ce sujet est en gros la suivante : « Le glyphosate est un terrible poison qui attaque la biodiversité et ruine la santé des humains qui y sont exposés, et d’ailleurs l’OMS dit qu’il est cancérigène. Et si on continue de l’utiliser, c’est uniquement à cause du terrible pouvoir d’influence des lobbys de l’agrochimie qui contrôlent l’EFSA et le Parlement français ».

Et pourtant, les faits son têtus[i] :

Le glyphosate est un herbicide somme toute peu toxique et avec un impact négatif sur la biodiversité plutôt limité. Les effets avérés concernent essentiellement les amphibiens, et conduisent à la nécessité de précautions d’usage quand il est utilisé à proximité de points d’eau[ii]. Sinon, effectivement, le glyphosate réduit nettement la biodiversité de la végétation dans les champs, mais en même temps, c’est un peu pour ça qu’on utilise, après tout… Et il le fait non pas en empoisonnant le sol à tout va, mais, par application de surface (sur les feuilles) en agissant sur les mécanismes de la biosynthèse, pour les neutraliser.

Le glyphosate n’est PAS cancérigène. Certes il, y a le classement du CIRC, qui considère le glyphosate comme un cancérigène « probable ». Mais c’est la seule agence d’expertise au monde à envisager ce produit de cette manière, et ce classement a été obtenu suite à l’infiltration de la commission compétente par un lobbyiste d’une d’ONG environnementaliste. Il s'appelle Christophe Portier, et il travaillait alors aussi pour un cabinet d’avocats intéressé à monter une Class Action contre Monsanto –un  conflit d’intérêt manifeste et grotesque que l‘intéressé a omis de déclarer[iii]. Portier a bien fait son travail et en deux ans il a touché 160 000 euros pour cela.

 De plus, ce classement du CIRC met du coup le glyphosate au même niveau de danger que les boissons chaudes ou l’aloe vera, eux aussi en catégorie 2A, et je n’ai pourtant vu personne demander l’interdiction urgente de la commercialisation de l’aloe vera ou le retrait des machines à café partout où il y en a. Le saucisson est classé par le CIRC comme beaucoup plus certainement cancérigène que le glyphosate (catégorie 1), et pourtant je n’ai pas vu dans Le Monde Stéphane Foucart en faire des tonnes sur les Justin Bridoux Papers et sur le pouvoir occulte  des lobbyistes du Cochonou… [Remarquons au passage que contrairement au glyphosate, le saucisson, par définition, ça tue en masse des animaux dotés d’une sensibilité assez développée. Je dis ça pour avoir l'approbation de mes potes vegan].

Enfin et surtout, depuis le classement du CIRC, une gigantesque étude épidémiologique réalisée aux Etats-Unis par l’« Agriculture Health Study », sur des dizaines de milliers de personnes ( !) dans le monde agricole, a montré qu’il n’y avait à peu près aucune corrélation entre l’usage de glyphosate et la survenue de tel ou tel type de cancer[iv]. Rien du tout notamment  en ce qui concerne les « lymphomes non hodgkiniens », qui fournissaient pourtant la base du soupçon à partir duquel le CIRC avait établi son classement (que celui-ci devrait donc normalement revoir). Il pourrait y avoir quelque chose à creuser du côté de la « leucémie myéloïde aiguë » pour les plus gros utilisateurs du produit, mais il n’y a absolument rien de bien établi de ce côté-là non plus à l’heure actuelle  [v] Donc, comme les gens les plus exposés au glyphosate n’ont pas plus de cancers que les autres, le glyphosate n’est pas cancérigène, c’est comme ça. Et les reportages décérébrés sur les supposés ravages du glyphosate en Argentine sont une opération de propagande grossière et pour tout dire indécente (du fait de la manipulation du malheur des gens qu’elle s’autorise).

Bref, le décalage est saisissant entre les résultats de la science et les certitudes des anti, qui se ruent sur absolument tout et n'importe quoi à propos du glyphosate, juste pour confirmer leurs préjugés qui de toutes façons ne bougeront pas quelles que soient les données existantes. Si ce n'est pas tel type de cancer, ce sera un autre, et si ce n'est pas un cancer, ce sera autre chose, peu importe.

Même les Décodeurs du Monde, censés restituer les faits tels qu’ils sont pour mieux éclairer les controverses, ont été incapables de faire leur job correctement et ont multiplié les explications biaisées dans leur mise au point. Tout cela est très bien analysé dans ce papier de décodage du décodage, publié sur le site de l‘AFIS, et qui résume de manière synthétique et accessible ce qu’il faut savoir sur cette polémique autour du glyphosate,:

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article3015#Portier

Dans ce festival de déformations militante et médiatique, il s’est pourtant produit récemment un événement rarissime dont on commençait à douter qu’il puisse se produire un jour :

Un journaliste a donné en direct à la télévision des informations exactes sur le glyphosate.

Oui, je sais, moi aussi, avant de le voir, j'ai eu du mal à y croire.

Il s’agit de Patrick Cohen, et la séquence face à un Yannick Jadot médusé vaut le coup d’être vue (à 12’52 dans la vidéo, notamment) :

https://www.agoravox.tv/actualites/sante/article/face-a-yannick-jadot-patrick-cohen-77253

L’argument pertinent de Patrick Cohen selon lequel il n’y a pas à propos du glyphosate de controverse entre le CIRC et l’EFSA (l’agence européenne qui évalue ce genre de produits), mais une controverse entre le CIRC et … toutes les autres agences d’expertise de la planète, est très bien résumé par cette infographie réalisée par la page Facebook de « La Chèvre Pensante » :

Extrait de la page Facebook "La chèvre pensante" Extrait de la page Facebook "La chèvre pensante"

https://www.facebook.com/chevrepensante.fr/photos/a.310229596015391.1073741828.308474649524219/582705878767760/?type=3&theater

 On e retrouve donc dans une situation très particulière où, comme sur les OGM, le consensus médiatique est en complet décalage avec le consensus scientifique. Il vaut la peine de se demander comment on a pu en arriver là, et c’est ce que résumait en novembre dernier ce billet du blog « La théière cosmique », qui présentait les déformations médiatiques de la controverse scientifique en mettant en exergue les difficultés liées à la communication des informations d’ordre scientifique :

https://theierecosmique.com/2017/11/28/glyphosate-comment-en-est-on-arrive-la/

Mais il me semble que, au-delà des problèmes liés à la communication scientifique et à l'absence de capacité à distinguer des notions comme celles de « danger » et de « risque », il y a un phénomène plus profond et plus global qui est à la racine du problème, à savoir l’idée désormais généralisée selon laquelle la chimie c’est intrinsèquement dangereux, alors que la nature, par contre, c’est ontologiquement vachement chouette. Ce qui en matière d’agriculture se traduit par la croyance selon laquelle le conventionnel c’est caca, alors que le bio c’est youpi. C’est ce soubassement intellectuel qui est selon moi le terreau sur lequel se développe la circulation de l’information, qui la conditionne et qui l’encadre.

De ce point de vue, la crise d’hystérie à propos du glyphosate est éclairante, par ce qu’elle met en lumière mais aussi par ce qu’elle laisse dans l’ombre.

On peut ainsi comparer le traitement médiatique du glyphosate, que nous venons d’évoquer,  à celui réservé à d’autres pesticides, pour mesurer l’ampleur du décalage entre le réel et les perceptions.

Prenez par exemple le sulfate de cuivre, qui est utilisé comme fongicide en agriculture bio, et notamment en viticulture, sous le nom de « bouillie bordelaise ».

Là, pour le coup, il existe des données probantes qui montrent qu’un usage répété de ce produit, bien plus rémanent dans les sols que le glyphosate, présente des risques de toxicité importants pour l’être humain mais aussi pour la-gentille-abeille- qu’il-faut-d’urgence-sauver-sinon-la-fin-du-monde-est-proche.  Pourtant, une séquence récente est passée à peu près totalement inaperçue : alors que le Parlement Européen envisageait l’interdiction du produit, celui-ci a finalement été réautorisé malgré les forts soupçons qui pèsent sur lui[vi]. Pour le coup, on n’a pas vu de campagnes d’ONGs ni d’incessants développements dans les médias pour protester contre cette terrible mise en danger de notre santé et de celle de la biodiversité par des politiciens et des fonctionnaires de l’UE qui cèdent systématiquement au poids des lobbys.

Pourquoi on ne voit personne s’emporter contre la FNSEA… pardon contre la FNAB [Fédération Nationale de l’Agriculture Biologique], qui défend l’utilisation du sulfate de cuivre au motif que les agriculteurs bio ne disposent pas d’alternative crédible – ça vous rappelle quelque chose, cet argument ? [vii] ?

Pourquoi ce deux poids deux mesures, alors que du point de vue des dangers intrinsèques et des risques possibles, la bouille bordelaise, c’est pire que le glyphosate ?

Pourquoi ?
Parce que le glyphosate est un produit chimique de synthèse utilisé en agriculture conventionnelle (= caca, donc) alors que la bouille bordelaise c’est plus ou moins  naturel et c’est utilisé en agriculture bio (= youpi, évidemment)

Dans le même ordre d’idée, les publicités pour les alternatives au glyphosate révèlent ces biais intellectuels sous-jacents  (qui sont culturels plus que cognitifs).

Laissons de côté la solution consistant à faire arracher les adventices à la main par une main d’œuvre bénévole (a priori volontaire, l’esclavage n’ayant pas été officiellement réintroduit sous nos latitudes), une idée surprenante que j’avais discutée dans un billet précédent[viii], et concentrons nous plutôt  sur les solutions « chimiques » - car elles le sont, même si elles sont « naturelles » -  et la manière dont elles sont présentées.

Prenez par exemple le produit et la marque « Osmobio », qui veut surfer sur le créneau porteur des « alternatives naturelles au glyphosate »

 

Capture d'écran du site de vente du produit Osmobio Capture d'écran du site de vente du produit Osmobio


Ce produit a bénéficié dans les médias d’une certains nombre de publi-reportages plus ou moins ridicules[ix], d’autant plus élogieux qu’en plus de faire dans le « naturel », le dynamique entrepreneur derrière l’Osmobio est français. Et là, je vous le dis tout net : la nature française, il n’y a rien de meilleur pour la santé[x]. Évidemment, comme tous les produits miracles, ce produit miracle fait des miracles, et il tue ce qu’on ne veut pas mais sans faire de dommage collatéral (c’est parce qu’il est naturel, et, comme vous le savez, la nature est fondamentalement bonne). Sauf que, pour le coup, tout ce qui scandalise quand il s’agit de Monsanto devient parfaitement normal quand c’est naturel (et français). Par exemple, l’entrepreneur se réfugie derrière le secret industriel pour refuser de communiquer la composition de son produit miracle… et personne ne proteste contre cette terrible opacité qui cache sans doute des trucs pas très catholiques - mais non, puisque c’est fait avec des plantes, c’est forcément bon pour tout, vous n’avez toujours pas compris ? L’ANSES (l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation) tarde  à donner son feu vert parce qu’elle exige au préalable toute une batterie d’étude pour établir l’innocuité du produit ? Oh, l’infâme bureaucratie qui empêche d’entreprendre naturellement (et à la française) et qui pinaille avec ses tests superflus[xi]... D’habitude, on voit le consensus médiatique exiger plus d’études plus approfondies et trouver les agences d’expertise bien trop laxistes et sensibles aux pressions des industriels… mais pas là.

[si vous voulez en savoir plus, Wackes Seppi résume ici ce que l’on sait d’Osmobio et de l’état des procédures d’autorisation :

http://seppi.over-blog.com/2017/12/osmobio-le-successeur-du-glyphosate-serait-la.vraiment.html ]

 

Dans la même logique du « tout sauf le glyphosate », et alors que depuis janvier 2017 les collectivités territoriales sont censées se passer de produits phytosanitaires, la bonne ville de Cognac avait choisi la voie du « désherbage thermique », qui consiste tout bêtement à brûler les plantes, et qui a la cote en agriculture bio[xii]. Bilan récent de l’opération :  un incendie qui a détruit « 25 garages, 6 voitures, 1 scooter et 1 maison »[xiii]. Le mairie a annoncé renoncer à la technique….

Mais la palme d’or de l’alternative naturelle au glyphosate potentiellement la plus stupide  est sans conteste attribuée à cette recette de grand-mère que j’ai pu voir circuler sur la page Facebook d’une copine, et qui est proposée par des apiculteurs soucieux de protéger leurs abeilles :

Capture d'écran de Capture d'écran de

Je me demande si , en termes d’effets secondaires sur les abeilles, ces apiculteurs ne confondent pas à la base « insecticide » et « herbicide », à vérifier... Mais ce que je me dis surtout, c’est que si un max de gens utilisent abondamment  leur  super recette de « désherbant naturel », les abeilles vont crever la dalle. Là, pour le coup, contrairement à Osmobio, je n’ai aucun doute sur l’efficacité de la méthode : avec ce petit mélange sympa et naturel, les plantes vont effectivement succomber, et  peut-être plutôt deux fois qu’une. Parce que le sel, voyez-vous, c’est en effet assez toxique. Envisagé sous la forme de la LD 50 (dose létale 50) le sel de cuisine est par exemple deux fois plus toxique que... le glyphosate. Et sans même chercher à utiliser le sel comme désherbant, les techniques d’irrigation massive ont pu avoir  pour conséquence un phénomène de salinisation des sols, qui affaiblit les rendements voire stérilise complètement la terre[xiv]. On peut du coup se prendre à imaginer les effets d’une large utilisation d’une solution à haute concentration en sel, renforcée d’une bonne dose de vinaigre. On peut penser qu’au bout de quelques années d’utilisation de cette technique au même endroit, de toutes façons plus grand-chose ne poussera bien et les abeilles devront aller se faire voir ailleurs pour trouver des fleurs à butiner.

Mais bon, on n’aura pas utilisé de glyphosate, et c’est ça qui compte.

Pour finir, je vous renvoie à la lecture de cet article plutôt marrant :http://seppi.over-blog.com/2016/05/sel-savon-vinaigre-et-glyphosate.html

dans lequel en 2014 un américain prof d’écologie et spécialiste du traitement des « mauvaises herbes » s’amuse à comparer point par point le glyphosate et une bonne vieille solution maison à base de savon/vinaigre/sel.

Même si on prend le critère « prix de revient », le glyphosate s’avère être moins cher à l’achat, alors qu’il est plutôt plus efficace et moins toxique.


Hé oui....

 


Yann Kindo

PS 1 : Aux handicapés de l’argumentation qui vont immanquablement demander ci-dessous : « Combien Monsanto te paye pour écrire tout ça ?», sachez que la réponse est « strictement rien »


PS 2 : A Monsanto : Ce qui me plairait, ça serait un buzuki irlandais électro-acoustique, j’ai envie d’essayer ça, et j'ai pas trop les thunes pour en ce moment. Mais sinon, un bon d’achat un peu substantiel chez un bon disquaire fera parfaitement l’affaire. Merci d’avance.

 

[i] Voir par exemple la mise au point à propos du glyphosate sur le site de l’INRA :

http://www.inra.fr/Chercheurs-etudiants/Systemes-agricoles/Tous-les-dossiers/Le-glyphosate-un-pesticide-parmi-les-autres

[ii] http://seppi.over-blog.com/2017/02/verification-le-glyphosate-et-la-biodiversite.html

[iii] http://seppi.over-blog.com/2017/10/la-cupidite-les-mensonges-et-le-glyphosate-les-portier-papers.html

[iv] https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/l-affaire-du-glyphosate-un-cas-d-ecole-de-desinformation-742388.html

[v] http://seppi.over-blog.com/2017/11/glyphosate-l-omerta-mediatique-enfin-levee-la-fin-de-non-recevoir-du-circ.html

[vi] https://www.agriculture-environnement.fr/2010/03/21/le-bio-sauve-par-lindustrie-chimique

[vii] http://www.fnab.org/espace-presse/retrouvez-ici-tous-nos-communiques/1026-re-approbation-du-cuivre-dans-les-usages-agricoles-le-gouvernement-doit-etre-coherent

[viii] https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/170218/de-l-exploitation-en-milieu-fermier-ecolo

[ix] Pour le haut du panier, voir par exemple cet article de Capital en décembre 2017.

https://www.capital.fr/economie-politique/ce-desherbant-naturel-qui-pourrait-remplacer-le-glyphosate-1260905

Pour le publi-reportage ridicule, voir :

http://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/cotes-d-armor/loudeac-entreprise-osmobio-propose-alternative-au-glyphosate-1357595.html

[x] Par exemple, Notre PLanète.info met franchement en avant la francité de la chose :

https://www.notre-planete.info/actualites/79-alternative-glyphosate-osmobio

[xi] Le site Entreprendre.fr dit exactement ça, sauf que chez eux ce n’est pas du second degré :

http://www.entreprendre.fr/jade-osmobio-pme-francaises-monsanto

[xii] http://www.gabnor.org/site/wp-content/uploads/2017/01/desherbage.pdf

[xiii] https://www.sudouest.fr/2018/06/05/le-desherbage-au-gaz-c-est-termine-5116947-882.php

[xiv] https://www.futura-sciences.com/planete/dossiers/geologie-route-sel-historique-geologie-alimentation-645/page/7/

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