Pierre-Henri Gouyon, ou l'anxiété à géométrie variable

Comme son titre l’indique, ce billet est consacré à l' écologue Pierre-Henri Gouyon.
Mais en fait pas vraiment. Ou surtout : « pas que »….

Pierre-Henri Gouyon est un écologue du Museum d’Histoire Naturelle qui, j’ai pu le constater à la fête de Lutte Ouvrière, parle très bien de son  domaine de compétences, à savoir la théorie de l’évolution, la génétique et l’écologie (la science qui s’appelle comme ça, pas le courant politique obscurantiste qui l’usurpe).

Mais il se trouve que, pour des raisons qu’en fait j’ai toujours du mal à m’expliquer et à comprendre depuis bien des années, Pierre-Henri Gouyon est aussi un militant anti-OGM, qui sévit au cœur de la bête, à savoir le Criigen (où il cotoie des éminences telles que Gilles-Eric Séralini ou la ministre de Juppé Corinne Lepage).  Là, notamment au sein de leur conseil scientifique, il cautionne de son indéniable autorité dans son domaine les pires charlataneries de ce milieu, que ce soit via la cohabitation fraternelle  avec des praticiens de pseudo-médecines comme l’acupuncture ou l’homéopathie – ces  titres sont revendiqués dans la présentation du Conseil -, ou que soit à travers la défense des bidonnages pathétiques qu’ont été les études de Séralini, complètement discréditées dans la communauté scientifique bien  avant d’avoir été infirmées par des tentatives infructueuses de reproduction.

Tout cela, Pierre-Henri Gouyon l’a accepté, accompagné, et effectivement « cautionné », l’acharnement idéologique militant semblant ici plus important  que l’éthique scientifique minimale ou plus largement un quelconque ancrage rationaliste.

Je me dis que ce qui peut sous-tendre un tel aveuglement,  ça doit être quelque chose de fort, comme le fait d’être littéralement habité par le sacro-saint « principe de précaution », systématiquement mis en avant par cette mouvance comme si en soi il permettait des résoudre des questions plus ou moins épineuses et qui relèvent d’une bonne vieille balance bénéfices/risques.

Et pourtant, la question des OGM n’est même pas vraiment épineuse, quand on l’aborde avec près de 25 ans de recul.

Cela fait en effet maintenant un bon quart de siècle que les militants anti-OGM, dont Pierre-Henri Gouyon, essaient (avec un certain succès) de provoquer une panique dans la population, autour de deux axes principaux :

 Les OGM, ce sont des semences incontrôlables qui vont se répandre partout . Laissons de côté le fait que cet argument est souvent brandi  en même temps et par les même personnes que celui selon lesquels « les OGM sont stériles » (sic), mais constatons simplement que cette peur, à laquelle j’ai participé à la fin des années 1990 quand on me l’a inculquée, n’a eu dans la réalité strictement aucun fondement réalisé. Il n’y a, à ma connaissance – si vous avez des exemples même marginaux, je suis preneur – jamais eu nulle part aucun problème lié à la dissémination incontrôlée d’un OGM ou d’un de ses gènes d’intérêt. Il y a eu des phénomènes de sélection de résistances à l’effet de tel ou tel OGM, par exemple du côté d’adventices qui posent problème comme l’amarante, mais on est là dans quelque chose qui n’est absolument pas propre aux OGM : tout « produit » réellement actif peut être victime d’un processus de mutation/sélection qui le rend moins performant par rapport au rôle que les agriculteurs veulent lui faire jouer. Des problèmes de dissémination incontrôlable ou de transferts horizontaux de gènes qui posent de gros problème, ça n’est je crois jamais arrivé en 25 ans.

2e argument :  Les OGM c’est pas bon pour la santé. Celui-là, c’est le meilleur moyen pour  faire flipper tout le monde en ces temps de paniques alimentaires croissantes, qui se développent en raison inverse de la qualité sanitaire de la bouffe à laquelle on a accès. Cet argument alimentaire est vraiment bidon, il est même souvent mis de côté par des militants anti-OGM qui ne veulent pas avoir l’air trop cons ; mais il a encore été au fondement de la campagne délirante orchestrée par le Criigen autour des études de Séralini, et notamment celle  avec des rats difformes qui, en  septembre 2012, avait été lancée par un couv du Nouvel Obs pleine de sobriété : « Oui, les OGM sont des poisons ». Une couverture que, si l’on était un peu des esprits chagrins, l’on pourrait peut-être taxer de cherchant à créer un climat anxiogène à des fins mercantiles.  Peut-être…

 En réalité, depuis leur commercialisation en 1996, aucun OGM alimentaire n’ a jamais provoqué chez quiconque ne serait-ce que le moindre dérangement intestinal un peu sérieux.

Rien. Nada.

Pas un mal de bide, pas une maladie, et surtout : pas un seul mort. 

Jamais.

Donc, en résumé : ça fait 25 ans qu’aucun OGM n’a ni eu le moindre impact sanitaire ni le moindre impact environnemental délétère, mais ça fait 25 ans que Pierre-Henri Gouyon, qui m’a l’air d’être très précautionneux voir carrément anxieux, nous met en garde contre tous les trucs terribles qui pourraient arriver….

 

Du coup, j’ai été assez inquiet pour Pierre-Henri Gouyon depuis janvier dernier.

En effet, avec la crise du COVID, je me suis dit : «  Le pauvre, angoissé comme il est, il doit être complètement paniqué, ça doit pas être facile facile d’être Pierre-Henri Gouyon en temps de pandémie. »

Et je l’imaginais très soucieux de la dissémination du virus et bien sûr mort d’inquiétude quant aux conséquences sanitaires de la diffusion de celui-ci. Pour tout dire, dans ma tête,  je  le voyais cloîtré chez lui, un sas de sûreté le coupant de tout visiteur inopiné, qu’il n’accepterait de recevoir qu’en portant l’indispensable masque, mais sous sa combinaison de cosmonaute dernier cri.  Je le voyais en mode « Chuck le frère électrohypersensible" dans Better Call Sal, en quelque sorte. Je le pensais forcément reclus,  barricadé et surprotégé, principe de précaution oblige…

Mais quelle ne fut pas ma surprise ce matin, après avoir entendu l’insupportable discours de Laurent Tubiana sur France Inter, de constater que Pierre-Henri Gouyon venait de signer une tribune à ses côtés sur le thème : Arrêtons de paniquer les populations à propos de ce petit virus de rien du tout.  Une tribune également signée par Laurent Muchielli, le sociologue marseillais  de la criminalité, collègue de labo du fils de Didier Raoult, qui depuis quelques mois explique l’épidémiologie aux épidémiologistes à travers une série d’articles sur son blog, série qui a  été inaugurée par un texte d’une pseudo-journaliste au nom purement fictif dont on se demande toujours qui il cache en réalité (du coup, c'est rigolo de voir Laurent Muchielli signer une tribune qui dit "La science a pour condition sine qua non la transparence"...)

Extraits de la tribune Tubiana/Gouyon/Muchielli de ce matin:

 « Nous ne voulons plus être gouvernés par et dans la peur » ;

 « nombre de décideurs paniquent. Il est urgent de changer de cap » ; »

 et même :  «  C’est pourquoi nous appelons les autorités politiques et sanitaires françaises à cesser d’insuffler la peur à travers une communication anxiogène qui exagère systématiquement les dangers sans en  expliquer les causes et les mécanismes. »

 Quelles belles et fortes paroles !

Mais du coup, je me demande  en regardant la liste de signataires de cette tribune : il y aurait en fait deux Pierre-Henri Gouyon, professeur de biologie au Museum d’Histoire Naturelle ??????
Ou alors il n’y en a qu’un, mais il tient deux discours aux fondements et aux principes complètement contradictoires  selon les sujets, au point que l’un des deux doit être sacrément hypocrite s’il est sorti de la plume de la même personne.

Nous sommes face à un « deux poids deux mesures » d’autant plus surréaliste qu’il prend de manière particulièrement biaisée  la mesure de deux phénomènes aux poids très différents en matière de danger.

Reprenons : 

A ma gauche,  les OGM : En 25 ans de culture , 0 cas de dissémination problématique, 0 mort, 0 malade.

Réaction de Pierre-Henri Gouyon :  Attention, terrible danger !, principe de précaution !! , prudence maximum !!!, on veut des mesures d’interdictions immédiates, des moratoires,  mais que font les politiques ?, ils ont déjà à peu près tout interdit mais ça ne suffit pas encore on en veut plus, et bla bla bli et bla bla bla.


A ma droite, le SarsCOV2 : quelque chose comme 9 mois d’activité sur la planète, une dissémination maximum avec déjà plus de 28 millions de cas de Covid 19 recensés sur tous les continents, pour près d’un million de morts (910 140 au 11 septembre 2020), et ce malgré des mesures hyper drastiques de confinement à l’échelle planétaire.

Réaction de Pierre-Henri Gouyon :  Attention, on nous manipule, les gouvernements tiennent un discours anxiogène, le danger est surestimé, là par contre le confinement c’est pas trop la peine, ça peut faire plus de mal que de bien,  et bla bla bli et bla bla bla.

Pour qui suit ce genre d’affaire depuis  un moment, deux phrases  du texte signé par Pierre-Henri Gouyon résonnent  avec une saveur toute particulière :

« Nous appelons également l’ensemble des journalistes à ne plus relayer sans distance une communication qui est devenue contre-productive». ; et  « Nous appelons également le gouvernement à ne pas instrumentaliser la science »

Tiens donc ! 

Parce que quand on est membre du Conseil Scientifique du groupe militant qui a organisé ça  :


Le Nouvel Observateur, septembre 2012 Le Nouvel Observateur, septembre 2012

pour dans la journée même de la parution du numéro en question voir deux ministères annoncer dans des communiqués certainement préparés à l’avance une vigilance encore accrue et de nouvelles mesures de restrictions vis-à-vis de ces supposés  « poisons »,

quand on a participé à ce cirque politico-médiatique-là, donc, on pourrait peut-être avoir la pudeur de ne pas signer aujourd’hui ces lignes que je répète, pour en mesurer l'ampleur de l'hypocrisie :

 « Nous appelons également l’ensemble des journalistes à ne plus relayer sans distance une communication qui est devenue contre-productive». ; « Nous appelons également le gouvernement à ne pas instrumentaliser la science »

 

Sinon, ailleurs, le texte de la tribune de ce matin constate lucidement :

« La majorité de nos concitoyens ne fait plus confiance aux discours officiels, les complotismes en tous genres foisonnent sur les réseaux sociaux et les extrémismes en profitent »

Je ne sais pas ce que cette catégorie de « discours officiels » regroupe, vu qu’elle a l’air d’allègrement mêler ceux des responsables politiques et ceux des experts scientifiques, mais oui, en effet, la mode est au complotisme chez plein de gens paumés, tout à fait.

MAIS A QUI LA PUTAIN DE FAUTE ????

 Aux pipoteurs gouvernementaux comme Sibeth Ndiaye, qui nous expliquaient tranquillement que les masques ne servaient à rien... à l’époque où ils n’avaient pas renouvelé les stocks par souci d’économie ? Certainement.

Mais aussi à tous ces militants comme P-H Gouyon/ G-E Séralini ou Laurent Muchielli / J-D Michel qui ébranlent consciemment la confiance du public dans le consensus scientifique et se sont fait « marchands de doutes »,  pour reprendre l’expression préférée du journaliste  Stéphane Foucart (qui n’a pas l’air de les voir, ces marchands de doute quand ils sont trop proches de lui ;  c’est souvent comme ça quand on a le nez sur un truc).

 

Bon, vous l’aurez compris, ce billet ne portait pas vraiment sur Pierre-Henri Gouyon.

Il porte en fait sur tous ces gens de gauche autour de moi que je vois depuis des années être terrorisés par ce qu’il y a dans leur assiette, de peur que le moindre micro résidu de pesticide en quantité infinitésimale ne leur file un cancer, et qui là par contre sont plutôt relax face à l’épidémie, et qui pour certains ont répété en boucle les âneries de Didier Raoult sur les accidents de trottinette, le remède miracle qu’on a pas cher à disposition mais que Big Pharma veut pas que tu l’aies, ou sur  la disparition mystérieuse du virus au cours de l’été.
Certains d’entre eux expliquent aujourd’hui que porter un masque au boulot c’est trop contraignant, ou que eux ne sont pas des moutons – tu parles… -  à qui on met une muselière.

Chez moi, à Privas, ces jours-ci  quand t'as de la fièvre et qu'il faut vérifier si c'est la COVID, il te faut attendre 3/4 jours pour avoir une place dans un labo d'analyse, et ensuite encore 2 jours pour les résultats. Il paraît qu'à Lyon c'est encore plus long. 

Et pendant ce temps, il y a des gens de gauche complètement à la ramasse qui expliquent, pour je ne sais quelle raison (parce que le masque ça tient un peu chaud au visage ?)  que le gouvernement en ferait trop en matière de lutte préventive contre le virus !

 Ce qu'il faut lui reprocher, au gouvernement, c'est pas d'en faire trop, c'est au contraire qu'il n'en fait absolument pas assez !

Quelle leçon a été tirée de la situation hyper tendue de mars/avril ? Elles sont où, les centaines et les milliers d’embauches qu'il faudrait urgemment dans les structures médicales ?

 Je sais : elles ont été notamment dissoutes et annihilées dans les 100 milliards de cadeaux aux patrons du plan de relance.

 Mais y a quand même des gens de gauche qui sont ces jours-ci très occupés à tenir le discours que veut le MEDEF, à dire qu'on nous emmerde avec la prévention, parce que chacun doit être libre de faire ce qui lui plaît plaît plaît.

 

Du coup, là, en fin, d’article, je suis fatigué et énervé, j’ai même plus envie de faire une touche finale humoristique.

Parce que, merde, à la fin !



Yann Kindo

 

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