"T'es marié ? T'as des enfants ?"

Il y a un truc qui me gonfle de plus en plus, c'est quand je croise des gens que j'ai pas vus depuis très longtemps et qu'au bout de 15 secondes, pour prendre des nouvelles, ils trouvent légitime et pertinent de me demander quelque chose qu'il ne me viendrait jamais à l'idée de demander en sens inverse :

 "Alors ? T'es marié ? T'as des enfants ?"

 A la limite, la question sur les gosses, on peut la concevoir, puisqu'elle revient à demander :

 "As-tu choisi de consacrer une grande partie de ton existence à t'occuper d'êtres au départ hyper dépendants que tu prends plaisir à accompagner dans l'existence en contribuant de manière déterminante à leur éducation ?"

 A celle-là je pourrais toujours répondre que je suis prof et que donc j'ai un aperçu qui me suffit largement, ou alors que j'ai 2 chèvres et 2 lapins, même si c'est pas pareil parce que eux ne sont pas si dépendants que ça au départ et que par contre en termes de progression et d'éducation, le bilan est complètement nul.

 Mais alors, la question sur le mariage est quand même vachement impudique à ce stade de la conversation, puisqu'elle signifie littéralement :

 "As-tu choisi de signer avec quelqu'un un contrat d'exclusivité supposée en matière de relations sexuelles, accompagné d'un droit à l'héritage quand l'un des deux meurt ?"

 Comment, à cette question très indiscrète, répondre autre chose que :

 "Mais qu'est ce que ça peut te foutre ?"

avant de demander en retour :

" Et toi ? T'as voté pour qui lors des dernières élections ? Et ton dernier bilan sanguin, il est bon ?"

 Mais en fait, en fonction de ce que signifie le mariage, je devrais plutôt répondre à la question « t’es marié ? »  quelque chose du genre :

 « "Pourquoi tu me demandes ça ? Tu es intéressé(e) par mon corps ou par ma succession ? »

Or, on me dit que si ils savent que je suis prof, il est quand même peu probable qu’ils s’intéressent à ma succession, et que donc l’hypothèse du corps est quand même vachement plus crédible.

.....

J’aime mieux ça.

 

Tant qu’on en est à aborder la question des modes de vie, profitons-en pour faire un sort à l’idée plus ou moins insidieuse selon laquelle le choix de vivre sans faire d’enfants serait d’une manière ou d’une autre un choix un peu « égoïste ».

Ha bon ?

 « Egoïste » par rapport à quoi, par rapport à qui ?

Examinons les hypothèses disponibles :

1) Ce serait « égoïste »….par rapport aux enfants qu’on n’a pas eus ? Si c’est ça, on a encore franchi un pas dans l’absurdité au-delà même des idées des anti-IVG, par exemple, qui eux théorisent les droits d’un amas de cellules sous la forme d’un embryon. Là, ça reviendrait à théoriser des droits de quelque chose qui n’a même jamais commencé à exister d’une manière ou d’une autre, et à surtout imaginer des devoirs que l’on aurait à son égard. Etrange….

 2) Ce serait « égoïste »… par rapport à ses propres parents qui voudraient éventuellement  bien être grand-parents ? Mais dire ça revient à dire que les enfants sont là pour vivre leur vie à la manière dont les parents voudraient qu’ils la vivent, en fonction de ce dont les parents ont envie, eux. Du genre le classique : « Tu sacrifieras ta jeunesse pour devenir le footballeur professionnel que je n’ai pas pu être », mais dans un autre registre. Du coup, on peut se demander où se loge vraiment un éventuel « égoïsme » dans cette hypothèse-là.

 3) Enfin, une fois déblayée la relation aux générations en aval et en amont, il reste quoi, comme possibilité d’ « égoïsme » ? Ne pas avoir d’enfants, ce serait égoïste… par rapport à l’espèce humaine, dont il faudrait instamment assurer la reproduction ? Mais hormis le fait que je ne suis pas sûr qu’il y ait une obligation morale transcendante pour une espèce à se survivre à elle-même, on peut remarquer qu’avec plus de 7 milliards de représentants, et en croissance constante et accélérée depuis ses origines, l’espèce humaine n’est pas le moins du monde menacée de disparition pour des raisons d’ordre démographique. A la limite, et même si je n’aime pas raisonner comme ça, quand on est humain, ce qui serait égoïste, par rapport aux autres espèces qui ont elles aussi besoin d’espace et de ressources, ça serait de faire des enfants, justement,  et d'ainsi rajouter encore des humains de plus sur cette planète.

 En fait, la seule manière dont j’arrive à percevoir un peu de sens à l’idée selon laquelle ne pas avoir d’enfants est une forme d’égoïsme, c’est si l’on considère qu’elle signifie : « Quoi ? Tu n’as pas adopté d’enfants alors qu’il y a sur cette planète des enfants abandonnés ou orphelins qui auraient besoin du parent que tu pourrais être pour eux ? Comment peut-on être aussi égoïste ?». Là, je dois dire que c’est beaucoup plus sérieux comme approche, un peu comme de considérer comme une forme d’égoïsme que de ne pas accueillir sous son toit un SDF, par exemple. Vis-à-vis de ça, je suis pas super à l'aise dans mes baskets, en effet. Mais il me semble que ce n’est pas ce que les gens ont en tête, en général, et que par : « avoir des enfants », ils entendent plutôt : « faire des enfants ».

 On le perçoit avec cette dernière hypothèse : ce qui n’est définitivement pas égoïste du tout, c’est de se forcer pour des raisons morales à vivre autrement que comme l’on aurait envie de vivre de manière plus confortable pour soi. On peut par exemple choisir de devenir vegan quand on adore bouffer de la viande, il y a un vrai effort et un vrai altruisme-là dedans. Mais les gens qui ont envie d’avoir des enfants et qui donc font des enfants, pourquoi on ne les soupçonne jamais d’ « égoïsme », vu qu’ils vivent tout bêtement la vie qu’ils avaient envie de vivre ? On pourrait leur reprocher de faire passer leurs envies et leurs choix de vie avant d’autres possibilités au moins aussi altruistes, comme celle consistant à prendre de son temps pour aider des gens en détresse et militer dans des associations pour par exemple organiser des activités pour les enfants des migrants ?

  Donc allons-y mollo sur les questions et sur les jugements même implicites quant aux choix de vie des uns et des autres.

 

 Et sinon, vous… vous êtes marié(e) ? Vous avez des enfants ?

 

YK

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