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Billet de blog 13 juin 2022

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« 80 % des réfugiés climatiques sont des femmes »… vraiment ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J’ai vu passer récemment un chiffre qui m’a beaucoup étonné :

Illustration 1
Pancarte d’Osez le Féminisme 57 pour une « Marche pour le vivant » à Metz du 4 juin 2022. Source : Page Facebook de l’association.

Afin d'obtenir des éclaircissements sur cette statistique surprenante, j'ai posté ce message sur la page FB de l'association qui a fabriqué cette pancarte : 

 "Bonjour.

J'aurais deux questions :

1) Pourriez-vous donner la source de ce chiffre de "80% des réfugiés climatiques sont des femmes" ?

Par "source", j'entends : quel organisme compétent spécialisé en statistique (type INED, ou sur le sujet précis plus probablement le HCR) l'a produit au départ ? (et donc pas un lien vers un blog féministe qui le reprend d'un autre blog écologiste qui l'a recopié d'un tract écoféministe)

2) Par quel mécanisme, pour quelle raison, lorsqu'il y a besoin de quitter une région à cause d'une sécheresse prolongée, de la montée des eaux, d'une tempête ou d'inondations, le départ des réfugiés serait aussi massivement genré ? Autrement dit : pourquoi dans le cas de catastrophes de ce genre, les hommes resteraient-ils largement dans la région (????) pendant que les femmes partiraient massivement (puisque 80% des réfugiés climatiques seraient des femmes) ?

Comme tout cela me surprend beaucoup et que je n'arrive pas à trouver de logique cohérente à ce qui aurait conduit à ce chiffre (dont je ne trouve pas de source fiable), je suis preneur d'explications.

Cela me surprend d'autant plus que si on regarde l'ensemble de tous les réfugiés 51% sont des hommes (source HCR ci-dessous, graphique en bas à gauche, chiffres des tranches d'âge additionnés)

Merci pour vos éclaircissements."

Et je fournissais ce lien comme source de mon information selon laquelle, pris globalement, 51% des réfugiés recensés par le HCR sont des hommes :  https://www.unhcr.org/fr/apercu-statistique.html...


N’ayant pas reçu de réponse  malgré ma relance, je me suis décidé à faire moi-même le travail d’investigation, dont voici un compte-rendu…

 En utilisant des moteurs de recherche en français avec des mots-clés tels que « 80% réfugiés climatiques femmes », on trouve effectivement de nombreuses occurrences du chiffre.

Il apparaît entre autres dans une longue charte d’engagement proposée en 2019 par le Women’s Forum for the Economy and Society sous le titre « Charte d’engagement pour les femmes et le climat » :  « Constatant que les femmes sont touchées de manière disproportionnée par le dérèglement climatique – 80% des réfugiés climatiques sont des femmes, et les femmes sont 14 fois plus susceptibles de mourir que les hommes lors de catastrophes liées au climat ». Ce Women’s forum, qui ne cite pas de source, est  présenté comme le Davos des Femmes (sic) et est soutenu en juin 2019 par un article dans Challenges  qui cite sa directrice, Chiarra Corazza, lorsqu’elle reprend ce chiffre. Aucune source indiquée, ni sur une page, ni sur l’autre.

Dans un article de blog sur le Huffington Post de novembre 2021, Audrey Tcherkoff, Présidente exécutive de l’Institut de l’Économie positive et  Directrice générale du Women’s Forum, le reprend dans un texte qui a pour but de montrer que « résoudre la crise climatique et promouvoir les femmes vont de pair ». Mais elle ne donne ni même n’évoque aucun source pour ce chiffre. Même méthode le 8 mars 2022 sur le site de Engie (hé oui…), dans un article consacré aux femmes  et au secteur de l’énergie  qui commence par : « Premières victimes du changement climatique, les femmes constituent déjà près de 80 % des réfugiés climatiques. En cause : la très grande proportion de femmes qui, dans les pays en voie de développement, dépendent des ressources naturelles locales pour s’alimenter. » Parce que les hommes des mêmes endroits bénéficient eux de livraisons exclusives de nourriture par avion ???? Le chiffre de 80% n’est ici pas sourcé, bien que l’on connaisse la technique du lien hypertexte du côté d’Engie, qui quelques lignes plus bas renvoie à un lien vers l’ONU, pour un article consacré, ça tombe bien, aux Femmes dans le contexte des changements climatiques. Mais pour le coup le chiffre de « 80%... »  n’y apparaît pas.

 Pourtant l’ « ONU » est  la référence généralement donnée, quand il y en a une. Par exemple, sur le site Agenda 2030, un site qui se présente comme administré par l’Etat et lié au Délégué Interministériel au Développement Durable, on trouve un texte intitulé « L’égalité, une nécessité pour le développement durable ».  Il y est dit : «  Selon l’ONU, 80% des réfugiés climatique sont des femmes, qui sont globalement 14 fois plus concernées et vulnérables face aux désastres naturels et sociaux causés par le changement climatique. »  Aucune référence en note de bas de page ou en lien hypertexte. Sur le site Ecoact, qui  a l’air d’être une entreprise qui vend des conseils en matière d’environnement, mêmes chiffres associés, et même absence de lien fourni quand on évoque l'ONU. Idem en chapeau le 9 novembre 2021 dans Les Echos, pour un papier consacré aux femmes en première ligne face à la crise climatique  : «  selon l'ONU 80 % des personnes déplacées par le changement climatique sont des femmes. » . Et un peu plus bas dans l’article : « « 80 % des personnes déplacées dans le monde à cause du réchauffement sont des femmes », a rappelé la présidente démocrate de la Chambre des représentants américaine Nancy Pelosi lors d'une conférence sur le sujet. ». Aucun lien n’est donné, mais il semble que le chiffre se soit beaucoup diffusé en novembre 2019 dans le contexte d’une réunion de la COP 26., où il a peut être été fourni dans un dossier de presse ou une conférence de presse ?

Il y a bien un site de l’ONU en français qui  explore dans un article de novembre 2021 l'idée selon laquelle « Les femmes sont les premières victimes de la crise climatique, selon la COP26 ». Ce n’est pas un article « scientifique », et la version du chiffre qu’on trouve est : « La petite Amal et les filles syriennes qu'elle représente ne sont pas seules dans leur détresse : 80 % des personnes déplacées par les catastrophes et les changements climatiques dans le monde sont des femmes et des filles. ». Aucun renvoi n’est proposé vers une source scientifique qui aurait construit ce chiffre.

Sur le site officiel de ONU femmes, branche de l'ONU consacrée à l’« égalité des sexes et l’autonomisation des femmes », on trouve  ceci dans un article sur Les réfugiées et les migrantes : «   Les femmes représentent près de la moitié des 244 millions de migrants et la moitié des 19,6 millions de réfugiés à l’échelle mondiale ». On est bien, pour l’ensemble des réfugiés (et pas seulement les réfugiés climatiques) sur quelque chose de très proche de la parité, ce qui se conçoit très bien, les gens ayant sans doute tendance à logiquement  vouloir fuir « en famille ». Pour le coup, il y a dans cet article un lien vers un rapport de 2016 de 27 pages communiqué par le secrétaire général de l'ONU et intitulé : « In safety and dignity: addressing large movements of refugees and migrants » .  Dans ce texte, un paragraphe concerne les migrants climatiques, et absolument aucune situation spéciale des femmes n’y est mentionnée.

Par contre, une tribune parue sur le site ONU Femmes, et reprise par la suite ailleurs semble avoir contribué à la propagation du chiffre. ONU Femmes est une création des Nations Unies pour la promotion de l’égalité des sexes, mais elle a plutôt des airs d’ONG qu’autre chose. Le texte en question s’intitule Don’t look  away, l’égalité est une des solutions au changement climatique et dit  lui aussi : « 80 % des réfugiés climatiques sont des femmes, elles auraient 14 fois plus de risques de mourir lors de catastrophes climatiques. ». Aucune source n’est donnée (si ce n’est un renvoi plus bas à … ONU Femmes) et l’on a surtout l’impression que cette tribune a repris le chiffre d’un endroit où il avait déjà été repris.

 
A défaut de lien vers une source,  en mars 2018  le site DailyGeekShow propose une explication de la statistique et  affirme :

« D’ici 2050, 250 millions de personnes seront contraintes de quitter leurs terres en raison des changements climatiques et des catastrophes naturelles. Les mouvements de population liés au climat ont toujours existé, mais ce sont désormais 85 % des déplacements qui sont liés au réchauffement climatique. Des chiffres d’autant plus alarmants que 80 % de ces réfugiés sont des femmes. »

Quelques remarques :

  • Pourquoi serait-ce « d’autant plus alarmant» si ce sont des femmes ? La souffrance des hommes, ça passe mieux ?
  • Je n’ai pas envie de prendre le temps d’investiguer, mais le chiffre qui dit que ce sont désormais « 85 % des déplacements qui sont liés au réchauffement climatique » est à coup sûr de la foutaise. Je parie que dans le monde, 85% des déplacements sont plutôt des migrations pendulaires pour aller au boulot….
  • Plus loin dans l’article est développé l’exemple suivant, qui semble complètement contredire les « 80% » : « En Afrique centrale, où 90 % du lac Tchada été asséché en seulement 40 ans – à cause de la sécheresse et de la mauvaise gestion de l’eau – les hommes sont contraints de partir plus loin pour trouver du travail afin de nourrir leur famille. Pendant ce temps, les femmes doivent rester s’occuper de la communauté, travailler à la sueur de leurs bras pour assurer la survie de leurs enfants ».
    Donc dans ce cas, dans une zone particulièrement fragile du point de vue climatique,  les femmes doivent rester pendant que les hommes partent… mais finalement au total dans le monde 80% des réfugiés climatiques sont des femmes ????

 Dans un article de janvier 2022 sur le site de Futura Sciences, qui montre que les femmes sont plus victimes que les hommes des catastrophes naturelles, le chiffre est repris, avec à nouveau l'ONU comme source supposée… mais sans référence ni lien hypertexte. Contrairement à Osez le Féminisme 57, la journaliste auteure de l’article a bien voulu répondre à ma demande de précisions et m’a renvoyé vers un lien…. qui ne renvoie toujours pas du côté de l’ONU (décidément !),  mais plutôt de l’ONG féministe qui pourrait-être à l’origine de la « fabrication » de la donnée, comme on va le voir plus bas. Par contre, l’article de Futura Sciences propose une tentative d’explication du phénomène : « Plus encore, l'ONU estime que 80 % des réfugiés climatiques sont des femmes. Pourquoi un tel écart ? Dans les pays pauvres, les femmes travaillent davantage dans les cultures et sont donc plus exposées aux risques naturels. Et d'une manière générale, elles sont également moins mobiles, avec un accès réduit aux ressources financières, ainsi qu'aux véhicules et transports dans beaucoup de pays. » Le moins qu’on puisse dire est que ces explications sont plutôt confuses. En cas de catastrophe naturelle, les femmes font beaucoup plus partie que les hommes des réfugiés climatiques parce que… elles sont moins mobiles et moins riches, avec moins d’accès aux transports !!!! Autrement dit : comme elles ont moins accès aux conditions d’un départ… elles partent plus.  Etrange.

 
Au final, d’où sort ce chiffre de 80%, si personne de ceux qui l’utilisent, y compris en indiquant l’ONU comme source, ne peut renvoyer vers le moindre document scientifique produit par l’ONU, et notamment pas sa branche en charge de l’aide aux réfugiés, le HCR ?

 Une  piste paraît  crédible.  Si l’on consulte cet  article de février 2022 sur site Allnews, le site de « La finance suisse dans l’e-media », et qui est intitulé « Climat, biodiversité, égalité des genres: des enjeux interconnectés », on nous dit comme souvent qu’ « elles constituent environ 80% des réfugiés climatiques », mais, chose rare,  le chiffre apparaît en bleu et l’on peut enfin cliquer vers une source !!!!! Il s’agit d’un rapport du Women’s Environmental Network  sur « The Impact of Climate Change on Women and Public Policy. » , paru en 2010.  Le rapport fait 65 pages, mais fort heureusement il dispose d’un moteur de recherche qui permet d’aller directement aux occurrences de « 80% ». On remarque au passage que page 13 du rapport, dans une étude de cas sur les femmes victimes de Katrina à la Nouvelle-Orléans, on apprend que les femmes ont été représentées de manière disproportionnée, et à hauteur de…80% !,  non parmi ceux qui ont « left the city » [qui ont quitté la ville], mais ceux qui « were left in the city » [qui ont dû au contraire rester dans la ville]. Parce qu’elles manquaient de moyens de se déplacer, justement... On se retrouve encore une fois avec un cas concret voire archétype d'une réalité qui est pile l’inverse de celle impliquée par le chiffre global cent fois recopié sans y réfléchir.

Et pourtant, page 14 du même rapport, on trouve ce qui pourrait être, en 2010, l’origine du chiffre qui circule actuellement :

Illustration 2

  Notons d’abord que leur note 23, sur laquelle repose le paragraphe, ne renvoie toujours pas vers un document premier de l’ONU, mais vers un document de l’UICN intitulé « Climate change and disaster mitigation ».  A ce stade, je renonce à chercher plus de 12 ans en arrière une source ONUsienne, d’autant plus que le chiffre a changé en cours de route, et que, que ce soit dans le document du Women’s Environmental Network ou dans source de l’UICN, on ne nous dit plus que « 80% des réfugiés climatiques sont des femmes », mais « 80% des réfugiés sont des femmes. ». Ce que fait le WEN dans ce paragraphe, c’est de se reposer sur ce chiffre – contradictoire avec ce que nous dit aujourd’hui le HCR, rappelons-le -  pour FABRIQUER une estimation du nombre de femmes réfugiées climatiques. Le raisonnement est le suivant : « puisque 80% des réfugiés sont des femmes, il doit en être de même pour les réfugiés climatiques. Or, on nous dit qu’il y a 26 millions de réfugiés climatiques. Nous supposons donc que 80% de ces 26 millions, soit 20 millions de personnes, sont des femmes. »

 Bref, au bout de cette recherche, je n’ai pas trouvé de document de l’ONU qui reposerait sur un comptage fait par un organisme spécialisé tel que le HCR, et qui à l’issue de ce comptage proposerait une estimation en pourcentage du nombre de femmes parmi ces réfugiés climatiques recensés. Ce que j’ai trouvé, c’est un calcul fait en sens inverse par une ONG féministe qui a décalqué sans précaution sur les réfugiés climatiques un pourcentage global par ailleurs contradictoire avec les données du HCR (sauf si la situation en 2010 était radicalement différente de la situation plus récente), et également contradictoire dans sa logique avec beaucoup des exemples précis développés y compris dans son propre rapport.

 Je signale que par acquis de conscience, une fois que j’en étais arrivé là, j’ai complété ce travail par une recherche en anglais. On remarque une sorte de variation autour du thème des 80% sur ce site qui concerne les réfugiés climatiques, dans un article du 19 mai 2020 :  « Successive climate change-fueled disasters reveal that women and children are 14 times more likely to die in a disaster than men and 80 percent more likely to be displaced by climate change. ». Ce ne sont donc plus 80% des réfugiés climatiques qui sont des femmes, mais plutôt les femmes qui  ont 80% de chances de plus que les hommes de finir réfugiées climatiques. L’article donne pourtant un nouvel exemple qui va encore une fois en sens inverse : « In the wake of 2009 cyclone Aila in the highly climate vulnerable Indian Sundarbans, more than half of the impacted men were forced to migrate to other parts of the country due to livelihood loss.  When they did, gender discrimination and socially constructed roles denied the women left behind alternate sources of livelihood. » [En résumé : après le passage du cyclone Aila en Inde en 2009, ce sont plutôt les hommes qui ont migré ailleurs dans le pays pour trouver du travail et les femmes restées sur place du fait de la répartition genrée des rôles ont pu se trouver sans ressources]. Ce même article renvoie en lien hypertexte [non copiable ici, le suivre depuis le lien précédent] vers un document de synthèse commun de la Global and Gender Climate Alliance et du PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement), qui dit page 5 : « Eighty percent of people displaced by climate change are women. »  Une liste sources est indiquée vaguement, mais sans qu’on puisse trouver l’origine précise du chiffre de 80% parmi tous les chiffres donnés dans  l’encart.  Le paragraphe explicatif n’est pas très clair sur les origines de cette disparité. Par exemple, il est rapporté que lors du tsunami de 2004 en Asie, 70% des victimes étaient des femmes, parce qu’elles travaillaient plus à domicile que les hommes, ce qui les a plus exposées. C’est semble-t-il ce type d‘exemple qui est la base de l’estimation générale selon laquelle les femmes ont 14 fois plus de risque de mourir que les hommes lors d’un grave événement d’ordre climatique. Mais on ne comprend pas pourquoi, si elles sont bien plus nombreuses à mourir, elles sont encore bien plus nombreuses à fuir par la suite. Surtout quand le même paragraphe explique encore une fois que pour des raisons matérielles et culturelles les femmes sont moins sujettes à la mobilité que les hommes….

Les premiers liens en anglais qui apparaissent sur le moteur de recherches laissent en fait penser que chiffre a bien été fabriqué par le WEN, c’est vers lui qu’ils pointent souvent. Par contre - et nous finirons là-dessus comme nous avions commencé ce tour d’horizon- un document de juillet 2020 sur le site en anglais du Haut-Commissariat des Nations-Unies aux Réfugiés , l’UNHCR, qui propose une synthèse sur la question « Gender, Displacement and Climate Change », n’évoque pas du tout ce chiffre de 80% . On peut d’une certaine manière y lire au contraire que « When women lack the resources and freedom to move, they may become trapped in areas where climate and disaster risk is high. » [« Quand les femmes ne disposent pas des ressources et de la liberté de se déplacer, elles peuvent se retrouver prisonnières d’espaces où les risques de désastres climatiques sont élevés. » ]

 Que prouve cet article, au final ?

Pas grand-chose, en fait…

Il montre PROVISOIREMENT que le chiffre de « selon l’ONU, 80% des réfugiés climatiques sont des femmes » n’existe pas, et est une construction bancale qui se trouve en position  d’absurdité par rapport à d’autres données du HCR et par rapport à la logique du réel, telle que pourtant parfois présentée dans les lieux mêmes où l’on avance le chiffre en question. Je dis « PROVISOIREMENT » pour laisser la porte ouverte à des correctifs ou même des démentis, pour peu qu’on m’en fournisse les liens, et cet article serait alors modifié en conséquence.

En attendant, je crois quand même constater que parfois, dans des milieux féministes, on reprend sans réfléchir tout chiffre qui circule, même s’il est a priori absurde – ce qui me semble être le cas ici, et ma recherche ne m’a pas fait changer d’avis sur ce point - , aussi longtemps qu’il permet d’affirmer que « les femmes sont les premières victimes de ceci », et ce même si dans le même temps les femmes sont effectivement  les premières victimes d’un cela contradictoire avec le ceci.


Enfin, à partir de l’exemple de cette pancarte, je voudrais élargir mon propos à un phénomène plus global, celui qui consiste à donner un point de vue féministe sur un peu tout, même quand on ne voit pas a priori de raison particulière à ça.  On voit ainsi de plus en plus de « féministes pour ceci » ou de « féministes contre cela », sans que la  question de la condition des femmes n’ait de rapport a priori avec ceci ou avec cela. Il s’agit évidemment d’un effet de la quête de la fameuse « convergence des luttes », qui elle-même est le produit d’une préalable fragmentation identitaire. Celle–ci, après avoir sapé les fondations de tout point de vue un tant soit peu universel, impose du coup de retisser des liens entre les combats, mais à partir des points de vue d’abord fragmentés. Et c’est ainsi qu’Osez le féminisme 57 décide d’aller à la « Marche pour le vivant » en tant que groupe féministe et se demande ce qu’il va être possible de mettre sur les panneaux pour lier les deux. Et, au-delà du chiffre évoqué dans ce papier, le résultat n’est pas très heureux et sonne artificiel :

Illustration 3

Le registre se veut souvent « fun et libéré », et peut donner des choses comme cette pancarte à une récente manif anti-Monsanto, celle où Mélenchon a repris un couplet complotiste emprunté à Vandana Shiva

Illustration 4

Parfois, sous des airs fun et libérés, ça sonne quand même un peu normatif, en fait  :

Illustration 5


Comme bien souvent dans cette convergence des luttes le féminisme cherche à s'articuler surtout avec l’écologie, ça débouche en pratique sur des conneries réactionnaires antiscience mais aussi pour le coup... sexistes !

Voyez ce bouquin, par exemple :

Illustration 6

 En quoi pourrait-il exister un point de vue "féministe" sur la question de l'énergie nucléaire ? Mystère qui n'en est pas un si on connaît un peu le milieu écoféministe -  l'ouvrage est évidemment paru dans une collection intitulée... "Sorcières" ! Il semble que la sortie de Sandrine Rousseau, qui disait préférer les "femmes qui jettent des sorts" aux "hommes qui construisent des EPR" soit devenue une vraie ligne politique et éditoriale. Dans la continuité de l'écoféminisme de Vandana Shiva, tout cela repose largement sur l'idée que la science et la technologie c'est des trucs de mecs, voire un symptôme de masculinité toxique (qui viole un peu la nature quand même), là où la femme qui donne la vie est pour sa part tellement plus proche de la "nature" et tellement plus sensible à la préservation de la vie, bien entendu. 

D’ailleurs, parmi les liens que j’ai mentionnés plus haut, le texte « Don’t look away » sur ONU Femmes, qui a beaucoup fait pour diffuser le chiffre des 80%, s’ouvre sur une très caractéristique citation à peine essentialiste:
« Les femmes comme la nature choisissent de donner naissance au vivant et œuvrent à la préservation des espèces. Aujourd'hui l'une comme l'autre sont en souffrance, victimes d'un écosystème surexploité. Les femmes sont une partie de la solution à l’un des plus grands défis de l’humanité depuis ses origines. Laissons les femmes continuer d'être au monde dans la dignité au sein d'une Nature préservée pour que durabilité rime avec éternité.” - Guila Clara Kessous, 2022

 On peut d’ailleurs s’interroger sur le titre de la manif écolo qui a donné lieu aux pancartes traceuses de ponts d’Osez le féminisme :

Illustration 7

C’est un peu bizarre, comme catégorie à défendre,  le "vivant »….
Pourquoi il faudrait marcher pour un certain état d'organisation de la matière qui caractérise des êtres qui ont besoin de se nourrir et de se reproduire, et pour cela d'entrer en relation avec leur milieu ? (ou un truc du genre...)
Pourquoi pas « Marche pour la biodiversité » ou je sais pas quoi à la place ?
Vous ne trouvez pas que ça sonne douteux, le « vivant », ou la « Marche pour le vivant » ? Au mieux un peu mystique New Age, et au pire…. Au pire, il me semble qu’il ne faudra pas s’étonner si un jour, après avoir fini de décorer leurs pancartes, des féministes qui vont à la « Marche pour le vivant » finissent par se retrouver à défiler à côté des pancartes d'anti-IVG du genre Eugénie Bastié. 

Après tout, eux aussi sont « pro-life » …

Yann Kindo

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