La "science citoyenne" illustrée. Qu'on se le dise au CNRS...

J'ai publié ici il y a un peu un communiqué de l'AFIS qui dénonçait un projet de "sciences citoyennes" au sein du CNRS :

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2081

Certains ont trouvé ce communiqué trop abrupt ou exagéré, notamment lorsqu'il parle d'une "version post-moderne" de la fameuse "science prolétarienne" de l'époque de Lyssenko.
Le communiqué s'efforce de montrer qu'en réalité il n'est pas tant question de faire partager le goût de la science et la pratique de celle-ci par le plus grand nombre, mais que sous ce vocable de "sciences citoyennes", qui aime se parer frauduleusement de ces atours participatifs et "démocratiques", il y a en fait un projet politique bien précis adossé sur des théories épistémologiques bien particulières.

Pour  s'en convaincre, allons donc directement à la source, du côté des détenteurs officiels du label "sciences citoyennes" :
Sur le site Web de la fondation "Sciences citoyennes" de Jacques Testart, on peut trouver un document qui montre bien quelle est l'ampleur du problème épistémologique derrière le bla bla "citoyen", histoire de constater que le communiqué de l'AFIS n'est ni exagéré ni à côté de la plaque : http://sciencescitoyennes.org/wp-content/uploads/2010/09/DP_Manifeste_sur_l_avenir_des_systemes_de_connaissance_12-11-09.pdf

Il s'agit d'un Manifeste visant à repenser "l'avenir du système des connaissances" (rien que ça), sous la houlette de Danielle Mitterrand ou de  l'incontournable penseure relativiste Vandana Shiva ( j'ai déja dit dans d'autres billets tout le mal que je pensais de cette apologue des traditions archaïques et sexistes), avec présentation de tout ça dans une conférence qui a été visiblement hébergée par l'UNESCO en 2009.

Au milieu des incantations relevant de l'antilibéralisme [pour le plus sympathique, à défaut d'être vraiment cohérent] ou de la prose habituelle des pseudo-sciences [cf tout le topo "holiste"], on peut y lire notamment ceci, qui illustre bien ce que cela veut dire pour eux de "repenser les paradigmes de la connaissance" :

"Le Manifeste appelle à une démocratisation des connaissances à tous les niveaux. Elle ne peut être garantie que par une participation égale et démocratique de tous les citoyens à la construction de ces connaissances, et par une réhabilitation des savoirs traditionnels des communautés autochtones et des femmes, qui ont guidé l’évolution de l’humanité depuis des siècles.

Le Manifeste lance un appel global au respect de la souveraineté des connaissances traditionnelles en tant que droit fondamental des peuples à créer, utiliser, faire évoluer et partager leurs savoirs."

Ainsi donc, nous allons logiquement soumettre les théories de la physique fondamentale au suffrage universel, au nom de l'égalité entre citoyens pour la construction des connaissances. Je me demande si la relativité restreinte passera le premier tour de scrutin.... Fera-t-on aussi un référendum pour valider les principes darwiniens, ou considèrera-t-on dans l'Hexagone que c'est le lamarckisme qui est meilleur, parce que plus français de souche ?


Ainsi donc, en adoptant en plus une posture "ethniciste", nous allons mettre sur un pied d'égalité les connaissances scientifiques et les dits "savoirs traditionnels" (faut-il parler de "savoirs" ou de "croyances", d'ailleurs ? Car une croyance ne devient éventuellement un savoir qu'après validation par une procédure scientifique, justement ...) !

La science ne se préoccupe pas de savoir si une connaissance a été produite par un peuple ou un genre opprimé ou au contraire dominant, elle se préoccupe de l'exactitude de la connaissance et de sa conformité au réel, notamment via la procédure expérimentale. Le "respect de la souveraineté des croyances traditionnelles" est l'exact inverse de la démarche scientifique, qui met précisément en question les croyances traditionnelles pour affiner la connaissance. Avec ce "respect de la souveraineté des connaissances traditionnelles", on en serait encore à considérer souverainement et traditionnellement que la Terre est plate et que le Soleil tourne autour d'elle....

C'est ce cheval de Troie-là qui cherche aujourd'hui à s'introduire au CNRS sous le joli déguisement de la participation citoyenne, il faut en avoir conscience. Et les chercheurs grenoblois à qui  a écrit Marc Lipinski, le  porteur du projet au CNRS, devraient avoir cela en tête lorsqu'ils lisent sous sa plume :

""J’ai en particulier créé les Partenariats institutions-citoyens pour la recherche et l’innovation (Picri), un dispositif qui finance des recherches élaborées et conduites sur un pied d’égalité par des chercheurs et des personnes issues de la société civile organisée (associations…)."

 La différence, par rapport au texte soutenu par Vandana Shiva à l'Unesco, est que, au lieu d'être une abstraction bien commode que l'on peut invoquer dans le vide, les citoyens sont ici concrètements organisés en "associations" bien réelles et bien délimitées stratégiquement, qui poursuivent leurs propres objectifs "politiques". Voir pour s'en convaincre une liste  dans le communiqué de l'AFIS, avec les thèmes de "recherche" qu'elles ont citoyennement poursuivis. Même pour celle qui m'est la plus sympathique de la liste, SOS Racisme - oui, car quand même, ce nid de crabes pourvoyeur d'apparatchiks pour le PS  lutte aussi contre le racsime, on ne peut pas lui enlever ça...- , on se demande bien quel est le rapport entre tout ça et la recherche scientifique - car si il faut faire de la recherche sur les discriminations en Ile de France, n'y a-t-il pas des labos de sociologie ou des institutions comme l'Insee qui sont plus qualifiées et compétentes qu'une association particulière, quoi que l'on pense d'elle  ? - .

Ce dont est porteur le projet de Marc Lipinski, c'est du fait que les chercheurs concernés au CNRS ne devront plus seulement composer avec les exigences de la méthode scientifique et de la validation par leurs pairs, mais qu'ils devront aussi désormais composer avec des associations militantes intéressées qui poursuivent leur propres objectifs. Autrement dit : des "lobbys".

Yann Kindo

 

 

 

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