Science et société : une bien étrange journée

Aujourd'hui était le jour du verdict de l'ANSES et  du collège scientifique du HCB sur l'étude de Séralini. Dans les deux cas, sur le fond scientifique, le verdict est sans appel, et vient confirmer ceux de l'EFSA, d'autres agences d'évaluation hors de l'Hexagone et des 6 Académies qui se sont concertées pour l'occasion : oui, cette étude est bien de la junk science et n'a aucune valeur sur le plan scientifique. On ne peut absolument rien conclure à partir d'elle tellement le protocole est mal fichu.

 

Logiquement, si on vivait dans un monde rationnel, on devrait s'attendre à un déferlement d'excuses du côté des médias et des politiques qui ont fait mousser le Criigen et lui ont servi la soupe. On verrait bien par exemple France 5 s'excuser auprès des téléspectateurs sur le mode : « oups, désolés, on a filmé pendant deux ans un travail scientifique tout pourri, alors que jamais on ne filme avec autant de moyens la science normale en train de se faire normalement. On le refera plus, promis ».

 

On devrait voir les ministères de l'écologie et de l'agriculture ramper par terre en implorant notre compassion à leur égard, pour avoir le 19 septembre dernier diffusé  un communiqué ultra alarmiste l'après-midi même de la publication d'une étude sur laquelle les scientifiques [pas ceux du Criigen, les scientifiques mainstream, quoi, ceux qui font de la science et pas de la com] n'avaient pas encore pu se pencher [en dehors des referees qui ont validé la publication de l'étude, et qui doivent être dans leurs petits souliers ces jours-ci].

On les verrait bien, nos ministres,  envoyer une lettre au chercheur qui a rédigé ce très chouette texte intitulé:« Pourquoi l'étude de Séralini m'énerve », en lui demandant pardon, et en affirmant que maintenant, après tous ces avis compétents, ils comprennent ce qu'il voulait dire avec ce passage :

 « Pourquoi est-ce que de nombreux scientifiques, dont je suis, sont si énervés contre cette étude ? Pourquoi pas contre les autres ? C’est une question tout-à-fait légitime.

Nous essayons de faire de la bonne science. C’est beaucoup de travail. Vraiment. Je pense que c’est un point qui passe difficilement dans la vulgarisation parce que les détails sont chiants, mais ils sont critiques. On passe beaucoup de temps à essayer de faire des trous dans nos propres raisonnements, à comprendre les détails non seulement des méthodes qu’on utilise (détails pointus, ennuyeux pour le profane et parfois pour nous, mais souvent critiques je me répète), mais aussi des méthodes dont sont issus les résultats sur lesquels on s’appuie, on critique nos propres plans expérimentaux (contrôles, nombre d’échantillons, biais dans la répartition, etc), et quand on a les résultats on ne leur fait pas confiance, on les revérifie, on cherche à montrer qu’on s’est probablement trompé (ou quand on est comme moi vieux chef, on cherche à montrer que le doctorant s’est trompé…), puis finalement on rédige nos résultats avec plein de conditionnels et de peut-être, avant de se faire casser par un expert méchant mais qui a souvent raison. Chercher la vérité sincèrement ça n’est pas facile, même si pour certains d'entre nous c’est amusant. Et à la fin, quand tout va bien, dans 99% des cas ce qu’on a montré c’est un détail chiant sur un sujet qui n’intéresse que nous. Mais c’est super important ! C’est ça la science, le diable est dans les détails.

Après avoir fait tout ce boulot, certains d’entre nous essayent de communiquer notre passion, passion pour la vérité et le travail précautionneux qui accompagne sa recherche. C’est difficile, parce que c’est lent et plein de détails et de conditionnels.

Et là, paf, tout le monde fait que de parler d’un travail de merde, sans aucun contrôle, sans aucune statistique, qui baffoue toutes les règles les plus élémentaires de la recherche honnête. Sérieusement, tous les ans je gronde gentillement (j’essaye) des étudiants de master qui font moins d’erreurs que Séralini et compères. Et il faudrait se taire ? Parce que les résultats de la recherche nulle à chier, là, ils dérangent une méchante société ? Que dalle. Monsanto c’est pas des anges, c’est une grosse société privée qui cherche à gagner un max d’argent dans les limites de la légalité sensu stricto. Alors c’est sûr que s’ils peuvent tirer le fric d’un paysan ils vont le faire, et s’ils gagnent plus en poluant sans se faire attraper, il vont le faire. Mais ça ne veut pas dire que la recherche de Séralini soit correcte.

L’ennemi, ça n’est pas Monsanto, ça n’est pas les OGM, ça n’est pas le parti Vert ou un autre. L’ennemi c’est le mensonge, et son copain  la demi-vérité mahonnête. Quel que soit le camp du menteur. Et la très grande majorité des scientifiques partage cette éthique. On est là pour chercher la vérité de manière honnête, rigoureuse, souvent chiante, rarement télégénique. On aimerait que tout le monde respecte la recherche de la vérité comme nous on le fait. (Aparté : vous avez vu les commentaires sur les débats Romney-Obama ? Qui a mieux parlé, a eu le plus d’assurance, blabla. Merde, est-ce qu’ils ont dit la vérité ça compte un peu des fois ? Bref.) »

http://toutsepassecommesi.cafe-sciences.org/2012/10/19/pourquoi-est-ce-que-letude-seralini-sur-les-ogm-menerve/

 

Alors, messieurs et mesdames les relais du Criigen, un peu d'humilité, voire quelques regrets,  à défaut de véritables excuses ?

 

Mais non, même pas.

 

Voici rapporté par le Monde de cet après-midi, le positionnement surprenant de notre ministre de l'agriculture :

 

"Le ministre de l'agriculture, Stéphane Le Foll, attend pour prendre position sur le dossier, mais il a indiqué que, "quoi qu'il arrive", il souhaite "poser la question globale des protocoles d'autorisation sur les OGM".


1) Le Foll "attend" ????? Mais Le Foll n'avait pas du tout attendu, ce mercredi 19 septembre, pour sortir un communiqué apocalyptique rédigé alors même que le papier de Séralini n'était pas encore publié. Mais là, hop, tout à coup, il se met à attendre.... Attendre quoi, exactement?

2) Le Foll quoi qu'il arrive reposera la question de l'évaluation des OGM devant l'UE.... mais sur quelle base il le fera, maintenant que son hochet a été anéanti ???? Et avec quelle autorité morale il le fera, maintenant qu'il s'est couvert de ridicule dans cette affaire ?

 

Et le tribunal qui a condamné Marc Fellous, président de l'Association Française des Biotechnologies Végétales,  pour diffamation parce qu'il avait osé écrire que les travaux de Séralini étaient rejetés par la communauté scientifique et que le militant anti-OGM n'était pas indépendant car financé par Greenpeace, il a l'air de quoi, maintenant, le tribunal ? Maintenant que l'on a vu en pleine lumière que effectivement les travaux de Séralini sont bien complètement rejetés par toutes les autorités compétentes et qu'en plus ils sont financés, pas par Greenpeace ce coup-ci, mais carrément par la grande distribution (en quête de marges bénéficiaires de premier choix sur les produits bio garantis sans OGM).

 

On aurait aussi pu penser que Séralini présenterait ses excuses à son propre camp pour le tort qu'il vient de faire à la cause des anti-OGM, en révélant ainsi au grand jour toute la friabilité sur le plan scientifique des fondements de leur petite cause obscurantiste.

Un peu comme le dit cet autre papier ironique:

 

http://www.contrepoints.org/2012/10/10/100067-ogm-et-pseudo-science-un-mauvais-melange

 

« Je ne suis pas employé de Monsanto non plus mais si je l'étais, je pense que j'enverrais une carte de félicitation au professeur Séralini... Le cocktail de parti-pris, d'auto-promotion et d'errements scientifiques dont il s'est rendu responsable aura fait plus de dégâts aux adversaires de la multinationale que tout ce qu'elle aurait pu entreprendre. Et ce, sans qu'il lui en coûte le moindre centime. »

 

Là non plus, que dalle : Séralini lui-même ose tout [il paraît que c'est à ça qu'on les reconnaît...], et alors qu'avec son étude bidon il vient de se faire humilier par à peu près tout ce que la planète compte de scientifiques concernés et d'instances habilitées à évaluer, il ne recule devant aucune provocation :

 

« "Une étude de deux ans, ça prend quatre ans à mettre en place et analyser, et pendant ces quatre ans, qui va encore être malade ou mourir à cause de ces produits mal évalués ? »

 

Ben oui, qui, va être malade et mourrir à cause des OGM, c'est justement la question ? Sur quoi il se fonde, en dehors de son étude nazebroque,  pour dire que des gens dans le monde meurent à cause des OGM ???? De quel droit il se permet une sortie comme ça, ce supposé « scientifique indépendant » ? Quelles sont les données dont-il dispose  et que le reste du monde ignore ? Celles-là aussi il les tient secrètes ?

 

Globalement, on a pourtant l'impression que Séralini est ridiculisé sur le plan scientifique... mais qu'il s'en sort avec les honneurs sur le plan politico-médiatique. C'est entre autres l'impression qui ressort d'un billet de Michel Alberganti et Jean-Yves Nau, deux journalistes scientifiques qui très rapidement sur slate.fr avaient pourtant pris la mesure des failles de l'étude de Séralini et s'en sont fait l'écho auprès de leurs lecteurs :

 http://www.slate.fr/story/63709/ogm-seralini-rats-mais-monsanto-hcb-anses-avis

 

Le titre de leur papier est d'emblée marqué du sceau du paradoxe de la situation :

« OGM : l'expérience de Gilles-Eric Séralini est nulle mais pleine d'avenir ».

Gurps ! 

On peut y lire des choses comme celle-là :

 «les travaux du Pr Séralini ne permettent pas d’aboutir aux conclusions qu’en tirent les auteurs mais ils mettent en lumière une faille –jusqu’ici jamais dénoncée— du système d’expertise toxicologique en vigueur à l’échelon international »

 

Là, mon sens primitif de la logique primaire est déjà complètement largué : comment une étude qui ne montre rien parce que trop nulle (selon eux) peut-elle (selon eux) mettre en lumière les failles des autres études ???? Dans le cas Séralini, pour mettre en lumière les failles des autres études, il aurait précisément fallu que la sienne soit bien menée, et que son expérimentation sur deux ans montre des effets non repérés par les études à 90 jours, c'est aussi bête que cela. Si son étude est tellement mal faite que l'on ne peut en tirer aucune conclusion.... pourquoi remettre en cause la qualité des autres études, plutôt que de juste se contenter de  remettre en cause le boulot – ou éventuellement la probité intellectuelle – de l'auteur de l'étude qualifiée de « nulle » ?

 

Dans leur chapeau introductif, les deux journalistes n'ont pas peur de titiller les cîmes d'une dialectique stratosphérique :

 « l’expérience du Pr Séralini n’a aucune valeur scientifique, mais ce n’est pas une raison pour ne pas en tenir compte »

 

Heu.......???????

 Et cette « logique » est elle toujours valable ?, si je dis que :

 

Le créationnisme biblique n'a aucune valeur scientifique, mais ce n'est pas une raison pour ne pas en tenir compte

Les courbes de températures bidouillées par Allègre n'ont aucune valeur scientifique, mais ce n'est pas une raison pour ne pas en tenir compte

Les thèmes astraux d'Elisabeth Teissier n'ont aucune valeur scientifique mais ce n'est pas une raison pour ne pas en tenir compte

Le négationnisme sur les chambres à gaz n'a aucune valeur scientifique, mais ce n'est pas une raison pour ne pas en tenir compte

La théorie de la mémoire de l'eau n'a aucune valeur scientifique, mais ce n'est pas une raison pour ne pas en tenir compte

Le livre de Thierry Meyssan sur le 11 septembre n'a aucune valeur scientifique, mais ce n'est pas une raison pour ne pas en tenir compte

La théorie selon laquelle le VIH n'est pas responsable du SIDA n'a aucune valeur scientifique, mais ce n'est pas une raison pour ne pas en tenir compte

Il me semblait qu'en science, l'absence de valeur scientifique d'un résultat était précisément une bonne raison pour ne pas en tenir compte....

Le communiqué des 6 académies avait fort justement anticipé ce point en écrivant  :

 « Le problème n’est pas simple car l’échelle des temps, en particulier la durée de vie, n’est pas la même chez le Rat et chez l’Homme. Mais ce n’est pas la publication de cet article qui doit inciter à cette réflexion car il ne contient aucun élément probant. Il serait particulièrement dangereux d’évoquer une nécessité éventuelle d’expériences à long terme à l’occasion de cet article car l’impression serait donnée que les résultats présentés par G.E. Séralini ont une valeur suffisante pour justifier une inquiétude du public, avec tous les dégâts que cela peut avoir en France et dans le monde. »

 http://www.academie-sciences.fr/activite/rapport/avis1012.pdf

  

Tant qu'on en est à tout oser du côté des anti-OGM, plus rien ne retient l'inénarrable Noël Mamère [l'homme qui, alors qu'il était présentateur TV, annonçait en 1986 au JT le passage du nuage de Tchernobyl sur la France.... et qui depuis raconte que les autorités avaient affirmé que le nuage n'est pas passé...]. Voici la conclusion qu'il tire de l'avis des différents autorités :

 « L'étude du professeur Séralini est aujourd'hui l'objet d'une véritable guerre lancée par les multinationales aidées par beaucoup d'instances scientifiques dites indépendantes. Nous réclamons que l'on revoie totalement, en France comme en Europe, la composition et la nomination d'organismes comme le Haut Conseil (...) Tant qu'il n'y aura pas de représentants des consommateurs et des associations dans ce type d'organismes, on ne pourra pas croire à leur indépendance » 

 Donc, parce qu'on est membre d'une association ou parce qu'on est un consommateur, on a sa place dans un organisme scientifique d'évaluation, selon la vision mamèrienne du monde .

Bon, alors moi, comme j'utilise de l'électricité, je vais monter une assoc de consommateurs d'électricité et aller inspecter les centrales nucléaires au même titre que les gens de l'IRSN. ..... Fiez vous à moi, les gars, pas de problème, je vais assurer votre sécurité avec mon regard "citoyen" sur la centrale nucléaire :

"Heu, et alors, au fait, ça marche comment un réacteur, vous pouvez me le dire en deux mots ? Et tous les boutons là, dans la salle des machines, il y en a plein ! Vous êtes sûr qu'il est bien fixé, le bouton vert, là ? D'ailleurs, vous pouvez m'expliquer à quoi sert le bouton vert ?"

 

Si Mamère vivait aux Etats-Unis, il exigerait logiquement que les associations créationnistes, qui représentent une large partie de l'opinion publique, fassent à ce titre partie des organismes qui décident des programmes scolaires en biologie....

  

Un peu estomaqué par tout cela, je suis en fin d'après midi carrément tombé à la renverse en découvrant la verdict d'un procès en Italie, qui a condamné 6 scientifiques pour n'avoir pas assez bien prédit un tremblement de terre. Un verdict qui ravira sans doute Noël Mamère, d'ailleurs. :

 http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/10/22/97001-20121022FILWWW00583-l-aquila-les-scientifiques-condamnes.php

 

[Lire ici la consternation du Centre Haroun Tazieff]

: http://tazieff.fr/un-verdict-consternant-7-scientifiques-italiens-condamnes-a-6-ans-de-prison-pour-navoir-pas-predit-le-seisme-qui-a-eu-lieu-a-laquila-en-avril-2009/

 

Normalement, après la Criirad, le Criigen et le Criirem, Michèle Rivasi va maintenant lancer le Criitecto, pour une tectonique des plaques indépendantes des multinationales de la prévision sismique. Avec des vrais géologues vraiment indépendants qui, au nom du principe de précaution, feront évacuer de leur population toutes les zones sismiques de la planète.

Amis San Franciscains, faites vos valises.

 

On vit quand même un peu dans un monde de dingues, non ?

 

Yann Kindo

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