Quand la téléréalité poursuit un sociologue pour "diffamation"

Je publie ici pour diffusion un texte du sociologue Jean-Claude Kaufmann, qui est poursuivi en diffamation par un protagoniste d'une émission de télé réalité débile (pléonasme). Une affaire qui hélas en dit long sur le sale air intellectuel et judiciaire du temps... YK

Une plainte a été déposée contre moi pour diffamation, alors que j'essayais simplement de défendre un exercice correct de la sociologie. Hier j'ai envoyé un texte expliquant les faits à quelques collègues pour leur demander leur avis et leur soutien. Je ne m'imaginais pas ce qui allait se passer, il a été immédiatement partagé en tous sens et a fait le tour de la toile sociologique. Cela fait très chaud au cœur, je remercie vivement tous les collègues. Puisqu'il est devenu public, le minimum était de le reproduire sur cette page. Je vous informerai de la suite des événements

Capture d'écran extraite de la page FB de Jean-Claude Kaufmann Capture d'écran extraite de la page FB de Jean-Claude Kaufmann

Science et médias. Défendons la sociologie menacée

La déferlante des opinions assénées sur internet, des fake news et des informations complotistes, assaille de plus en plus le savoir issu de la démarche scientifique. Le monde académique reste solidement structuré autour de son principe de contrôle par les pairs, mais il se fait désormais déborder par ce qui se passe sur la scène médiatique et numérique, sans réagir de façon organisée, ce qui est gros de menaces nouvelles (qui s’ajoutent aux attaques actuelles contre l’enseignement de la sociologie, et à d’autres, en interne, cherchant à jeter le doute sur sa scientificité).
Aujourd’hui il ne s’agit plus seulement d’une menace abstraite, la défense de la sociologie est mise en procès au Tribunal de Grande Instance.

Voici les faits.
En 2016, une émission de télé-réalité de la chaîne M6 (« Mariés au premier regard ») a mis en scène un « sociologue » faisant état de ses « thèses scientifiques » pour prédire la compatibilité amoureuse. L’émission affichait sans cesse l’idée de la science quasi infaillible, pouvant délivrer les humains de ce difficile choix de vie. Dans un montage d’une violence psychologique insupportable, les couples étaient formés par le « sociologue » et deux autres experts, puis mariés sans s’être rencontrés auparavant. Il y aurait beaucoup à dire sur le plan moral et déontologique, mais tel n’est pas mon propos ici.
Contacté par la presse pour donner mon avis, j’ai fermement condamné le principe de l’émission, l’usurpation de la science et la prétention du sociologue à faire état de ses « thèses scientifiques ». De vagues tests de compatibilité existent certes (et sont l’objet d’un marché florissant sur les sites de rencontre) mais n’ont pas le moindre sérieux scientifique et sont d’une fiabilité tellement douteuse que dans l’émission les quatre couples formés par la « science » se sont séparés après quelques mois. Le « sociologue » quant à lui ne les utilisait d’ailleurs pas, préférant ses thèses personnelles, consistant à associer le facteur F (degré de féminité) et le facteur M (degré de masculinité), le plus grand écart entre les deux étant selon lui un gage de durabilité des couples.


Certains collègues pourront penser que je n’étais pas le mieux placé pour parler au nom de la science, voire que la situation est quelque peu ironique et paradoxale, étant moi-même souvent présent dans les médias, pour un travail de vulgarisation qui n’est pas toujours bien vu du point de vue académique. Je comprends leur désaccord et serais ravi d’en débattre, mais tel n’est pas mon propos ici. C’est moi qui ait été interrogé par les médias pour me prononcer sur la prétention scientifique de M6 et pour savoir si la sociologie cautionnait le programme. Le problème est justement que la sociologie académique n’est pas organisée pour se défendre. Elle considère peut-être que cela est négligeable, sans intérêt, que cela se produit ailleurs. Je suis convaincu qu’elle a tort, et que les conséquences négatives pourraient être considérables.


Quelques mots sur le « sociologue ». Vous ne le connaissez sans doute pas, car il n’a jamais eu aucun échange avec la communauté académique, il s’appelle Stéphane Edouard. Pour sa défense, il proclame très fort qu’il a un DEA de sociologie, ce qui est exact. Son diplôme en poche, ne cessant de mettre en avant sa qualité de sociologue, il a monté une série de sites internet (notamment « hommesd’influence ») proposant du coaching en séduction, qui s’adressent principalement à de jeunes hommes un peu désemparés dans leurs rapports avec les femmes. Il prône notamment la réaffirmation d’une identité plus masculine. Ce qui lui a permis de constituer un réservoir de fans, admiratifs de son assurance et du vernis culturel qu’il répand à tout propos. C’est sur cette base d’une identité masculine retrouvée et antiféministe qu’il participe par ailleurs à des sites radicaux d’extrême-droite, tenant un blog sur Egalité et Réconciliation d’Alain Soral et un autre sur Fdesouche. En parallèle il organise des séminaires rémunérés de coaching en séduction.


Interrogé par le journal 20 minutes, j’ai déclaré ceci qui a été publié : « Un coach ayant fait des études de sociologie c’est très bien, mais quand il parle de ses thèses scientifiques c’est de l’arnaque ». A mon modeste niveau, et même si je n’étais sans doute pas le meilleur représentant possible, je me suis donc retrouvé dans une situation comparable à celle d’un lanceur d’alerte, dénonçant l’usurpation du mot « science » et l’image que l’on voulait donner de la sociologie. Stéphane Edouard a déposé une plainte en diffamation contre moi. J’ai été convoqué devant un juge d’instruction, qui m’a mis en examen. Le dossier n’a pas été classé sans suite, la diffamation a été retenue, je suis donc mis en examen, et en attente d’un procès au Tribunal de Grande Instance de Paris, où je risque 12000 € d’amende + des dommages et intérêt + les honoraires d’avocat.


Ce texte est un appel pressant pour que la communauté scientifique des sociologues se mobilise, se saisisse de ce qui est bien plus qu’un fait divers, et qui engage l’avenir de la discipline si nous laissons passer cela sans réagir.
Si le procès débouche sur une condamnation, les vannes seront encore plus ouvertes pour que tout et n’importe quoi soit proclamé au nom de la science et de la sociologie. Je vous demande donc de réagir, un peu pour moi-même bien sûr (ce n’est pas simple du tout d’être auditionné par la police, convoqué au tribunal et mis en examen), mais surtout pour la discipline, car ce qui se passe n’a rien d’anecdotique.
Le bénéfice à plus long terme de cette triste histoire pourrait être d’inaugurer un moment de réflexion nous permettant de clarifier nos positions et mieux nous organiser dans l’avenir.

Jean-Claude Kaufmann
Ancien directeur de recherche au CNRS

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