Plus France qu'Insoumise

Avec la dernière séquence électorale, la France Insoumise est donc devenue la principale force de gauche,  avec  un succès certain dans son étrange ambition qui est  de « remplacer » le PS, et donc de littéralement prendre sa place.

[Ce n’est pas moi qui le dis comme ça et qui ferais un procès d’intention, ce sont les mots de Mélenchon :

http://www.leparisien.fr/politique/legislatives-melenchon-veut-remplacer-le-ps-12-05-2017-6941232.php]

On peut donc penser que Mélenchon est en train de réussir dans les conditions d’aujourd’hui ce qu’avait réussi en 1971 son mentor et  éternel modèle  en politique, le sinistre François Mitterrand : recomposer la gauche réformiste derrière soi pour en faire une machine à gagner dans son parcours personnel. Tout en écrasant toujours un peu plus un PC complètement  subordonné qui lui sert de marchepied, une dimension non négligeable du parallèle Mélenchon/ Mitterrand.

Bref, aujourd’hui c’est la France Insoumise qui occupe le plus de place à l’Assemblée et dans le débat politique, et ces quelques semaines passées depuis les législatives nous confirment ce que l’on percevait de l’identité politique de ce mouvement et de son chef. Un mouvement que je n’ai jamais aimé, dès sa naissance, du fait de son mode d’organisation particulier- un savant mélange entre d’un côté le truc informe « citoyen » /« participatif »  qui fait blablater dans le vide, et de l’autre la réalité toute crue d’une mini direction toute-puissante qui fait ce qu’elle veut – mais aussi du fait de son profil politique global, qui est très bien résumé par le nom qu’il s’est donné. Le fait d’avoir mis « France » dans le nom même du mouvement  illustre bien le caractère nationaliste de la chose, et l’adjectif « insoumis » évoque en fait plus la rebellitude adolescente que le choix stratégique de la révolution. L’alliance du romantisme à deux balles et d’une bonne vieille ligne thorézienne nationalo, en quelque sorte. Beurk, donc.

Il est alors amusant de voir comment ce conformisme néo-stal mâtiné du gauchisme écolo le plus démago qui soit – on en reparlera dans le prochain billet de blog - fait très peur au Figaro, qui a une lecture bien à lui des filiations historiques au sein du mouvement ouvrier :

figaro-et-gauchistes

Non, non, ce n’est pas un jeu de l’été façon « cherchez l’intrus», c’est bien comme ça que le Figaro perçoit le réel.
Jusqu’où sont-ils prêts à aller pour salir la mémoire de Lénine et de Trosky, franchement ?

Ceci dit, il faut avouer qu’il y a quand même eu, au moins sur le plan symbolique, des moments sympas dans les prestations de la FI à l’Assemblée Nationale. Ainsi en est-il de leur petite victoire en matière de dress-code, une affaire qui occupe pas mal les médias ces jours-ci, avec l’apparition dans l’hémicycle d’un petit groupe de « sans-cravates ». Il m’est ainsi impossible de ne pas trouver extrêmement sympathique cette photo de François Ruffin au milieu des encravatés qui applaudissent leur collègue nouvellement élu à la présidence de l’Assemblée, le très très très, mais alors vraiment très très très  arriviste François de Rugy :

ruffin-de-rugy

Ça, c’est classe (contre classe) !

Ceci dit, à ce propos, ça serait mieux si Ruffin, quand il parle à l’Assemblée, ne s’adressait pas au reste des députés en les appelant ses « collègues » toutes les deux minutes, parce que pour le coup la formule va à l’encontre de ce qui se dégageait de cette belle image (ou alors c'est du second degré ?).

Le sans-cravatisme de la FI apparaît ainsi comme un héritage de l’action autrement plus spectaculaire à l’époque du député socialiste Christophe Thivrier, que j’ai découvert à cette occasion grâce à un copain : 

« Il est élu conseiller municipal de Commentry en 1874 sur une liste républicaine. Élu maire de Commentry le 6 juin 1882, il devient le premier maire socialiste au monde.Élu député en 1889, il se présente à l'Assemblée nationale dans la blouse bleue des ouvriers bourbonnais respectant ainsi l'engagement pris devant les mineurs de Bézenet et refusa de la poser sous les injonctions des huissiers, leur rétorquant : "Quand l'abbé Lemire posera sa soutane, quand le général de Gallifet quittera son uniforme, je poserai ma blouse d'ouvrier". Il se fera exclure temporairement de l'Assemblée pour avoir crié, dans l'hémicycle, le 27 janvier 1894, "Vive la Commune".

https://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_Thivrier

220px-christophe-thivrier-1894

Mais bon, tant  qu’on en est à des histoires d’image et de cravates, rions un peu avec celles qui ont jalonné l’essentiel de la carrière de Mélenchon, pour lequel le coming-out sans-cravate est au choix une rédemption sur le tard ou…. un retournement de veste :

Mélenchon en cravate cool avec son mentor François Mitterand Mélenchon en cravate cool avec son mentor François Mitterand
Mélenchon jeune sénateur en cravate insoumise Mélenchon jeune sénateur en cravate insoumise
Mélenchon en cravate psychédélique, c'est la fête avec François Hollande Mélenchon en cravate psychédélique, c'est la fête avec François Hollande
Mélenchon en 2016, avec l'une de ses dernières cravates ? Mélenchon en 2016, avec l'une de ses dernières cravates ?

 

Pour en revenir à Ruffin, je n’en suis pas un grand fan , ni  de son petit côté « sauveur le classe ouvrière », ni surtout de son idéologie protectionniste, mais il faut bien dire que quand on l’écoute parler à la tribune, il y a des intonations que l’on apprécie, et qu’il y dit des choses que l’on aime bien qu’elles y soient dites. Il en va ainsi de sa toute première question écrite, pour laquelle il fait le job comme il faut :

Monsieur François Ruffin alerte Madame la ministre d'Etat, ministre du travail, sur les licenciements en cours dans le groupe Mulliez.

Suite à une "réorganisation", à la fusion de Auchan et Atac, 70 postes vont être supprimés à Amiens, 870 au niveau français. Pour tous ces licenciements, pour l'instant, aucune prime supra-légale n'est prévue. (Sources FO et CGT.)

Le groupe de la famille Mulliez ne crie pourtant pas famine: "Auchan Holding a vu son bénéfice net progresser de 14% l'an dernier... " (L'Express, 10 mars 2017). Les dividendes ont augmenté de 75 % en ce printemps 2017, à hauteur de 350 millions d'euros. Avec 26 milliards d'euros, Gérard Mulliez est aujourd'hui la troisième fortune de "France". Entre guillemets, car la famille s'applique à déposer ses économies en Belgique: la Justice les a d'ailleurs perquisitionnés, les soupçonnant de fraude fiscale et de blanchiment. (Le Parisien, 10 mai 2016.)

Mais c'est un autre souci qu'on voudrait pointer: avec 84 millions d'€ (source entreprise), Auchan est, semble-t-il, le troisième plus gros bénéficiaire privé du Crédit Impôt Compétitivité Emploi (après Casino et Carrefour). L'année où ces aides étaient perçues pour la première fois, l'effectif a diminué de 1400 personnes... Mais les dividendes des actionnaires familiaux étaient triplés.

Ces aides ont été octroyées sans la moindre conditionnalité et, ajoutera-t-on, sans ciblage: la grande distribution n'est nullement soumise à la concurrence internationale.

Compte tenu de ces éléments, M. François Ruffin apprécierait que Madame la ministre fasse connaître les mesures qu'entend prendre le Gouvernement dans ce dossier, mais au-delà souhaite l'interroger sur ce que contiendrait la loi travail n°2 qui empêcherait les multinationales de licencier alors que leurs bénéfices grossissent.

Plus encore, il était juste de manifester sa solidarité avec la député FI Danièle Obono, lorsque celle-ci a été victime d’attaques délirantes lui enjoignant de déclarer sa flamme patriotique :

https://journal.lutte-ouvriere.org/2017/06/28/aux-grandes-gueules-cocoricos-obligatoires_94779.html

Ceci dit, si Danièle Obono n’est pas une adepte du « Vive la France », et ce serait tout à son honneur, on se demande du coup si elle ne s’est pas un peu trompée de crèmerie, si l’on se remémore par exemple les images de la grande manif de la France Insoumise en soutien au candidat Mélenchon en mars dernier, connue sous le nom de « Marche pour la VIe République » :

Heu...notez aussi la cravate de Mélenchon, au passage Heu...notez aussi la cravate de Mélenchon, au passage

 

marche-pour-une-6e-republique-jean-luc-melenchon-exhorte-ses-militants-a-l-insoumission

Si il n’y avait pas Mélenchon à la tribune, visuellement, on aurait bien du mal à faire la différence entre une manif insoumise pour la VIe République et une manif BBR en l’honneur de Jeanne d’Arc.
Et si Danièle Obono peut être aujourd’hui ainsi mise en demeure par des abrutis derrière un micro, c’est aussi un peu parce que le mouvement dont elle est l’élue passe son temps à creuser le sillon du patriotisme et à déplacer dans le mauvais sens le curseur politique sur ce sujet.

Ce nationalisme n’est pas seulement véhiculé par Mélenchon lui-même, ni même uniquement par son Parti de Gauche germanophobe et anti-européen, mais aussi à sa manière par l’aile « gauche » du mouvement, dont Obono fait partie. Voyez cette intervention de Clémentine Autain à l’Assemblée sur la question du  CETA, l’accord de libre-échange entre l’Union Européenne et le Canada :

https://www.youtube.com/watch?v=_0LxwRNljUs

Glissons sur la côté grotesque de l’alerte solennelle face à la catastrophe annoncée si le traité est signé, et regardons de plus près ce à quoi Clémentine Autain se réfère en positif, comme étant cette chose protectrice qu’il faudrait chérir face à cette attaque qu’elle qualifie sans rire de « dramatique ».

Réponse parfaitement  explicite dans l’intervention de la députée : c’est « la souveraineté nationale » qu’elle oppose au libre-échange.

Et qu’est ce qui la menace, cette souveraineté nationale chérie ?

 « les multinationales américaines », futures responsables de licenciements en France.

Vouloir contrôler la circulation des marchandises au nom de la souveraineté nationale et critiquer les « multinationales », surtout lorsqu’elle sont étrangères, c'est très précisément le discours de Le Pen et de Philippot, qui eux aussi sont des adversaires du CETA et qui auraient pu faire en gros telle quelle cette intervention à l'Assemblée (d'ailleurs, si ça se trouve, le FN l'a fait). Partir en croisade contre un traité de libre-échange  comme le CETA, c’est poser uniquement la question libre-échange vs protectionnisme, et pas la question travailleurs vs capitalistes. Or, nous n’avons pas à choisir notre camp entre le libre-échange et le protectionnisme, qui sont deux modes différents de régulation de la circulation des marchandises sous le capitalisme, et qui profitent plus ou moins à des secteurs différents de la bourgeoisie selon que l’on penche plutôt du côté de l'un ou de l’autre. Et nous avons encore moins à avancer la « souveraineté nationale » comme valeur-refuge dans la mondialisation, parce que c’est se tirer une balle dans le pied et se préparer des jours futurs bien sombres.

Mais tout cela est en somme très classique dans la gauche antilibérale, dont les choix et les analyses sont bien différents de ceux du communisme révolutionnaire et de l’internationalisme prolétarien.  Rien de nouveau sous le soleil.

Pourtant, avec Mélenchon et sa France Insoumise, on voit désormais se banaliser des choses autrement plus surprenantes, comme ce rapport très particulier à l’armée française qui, aussi étonnant qu’il soit a priori, est une conséquence logique du nationalisme du mouvement.

Voyez par exemple ce tweet ahurissant de Mélenchon lors du dernier salon du Bourget, cette grande foire aux engins de mort et de destruction massive :

Ce n'est pas un fake, j'ai vérifié sur la page Tweeter de Mélenchon Ce n'est pas un fake, j'ai vérifié sur la page Tweeter de Mélenchon

Vive la mort made in France (insoumise) !

Tant que les drones meurtriers ne sont pas fabriqués par des « multinationales américaines », tout va bien, et célébrons ensemble la gloire de l’industrie française respectueuse et garante  de  la souveraineté nationale.

Généralement, un de marqueurs du discours de gauche, au moins en paroles,  consiste à  dire qu’il faut réduire le budget de l’armée pour financer plutôt des hôpitaux et des écoles, en comptant combien de lycées on pourrait construire et faire fonctionner avec l’argent aujourd’hui dépensé pour X chars Leclerc. Je sais bien que Macron ne transfèrera aucune richesse de l’armée vers l’éducation ou la santé, je sais bien,  mais quand même : qui à gauche a eu envie ces derniers jours de partir au front avec les généraux pour défendre le budget de l’armée au cas où celui-ci serait éventuellement un tout petit peu rogné par Macron ?

Réponse : la France dit « insoumise », que l’on a vue se ranger aux côtés de toute la classe politique non macroniste et soutenir le général de Villiers face au président. Cette fois-ci, ce n’est pas le colonel Mélenchon qui a mené la bataille du militarisme souverainiste, mais son lieutenant (c’est le cas de le dire) Alexis Corbière, ex trotskyste désormais au garde à vous :

https://www.lutte-ouvriere.org/breves/la-france-insoumise-au-garde-vous-95484.html

Et si vous trouvez que ce retour du très stalinien « produisons français » et cette défense du budget de l’armée sont  encore acceptables pour vos consciences « de gauche », démmerdez-vous alors pour gérer l’ignominieuse sortie de Mélenchon en opposition au discours de Macron sur la Rafle du Vel d’Hiv :

 « Lundi, sur son blog, l'ancien candidat à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon a lui aussi affirmé que "Vichy ce n’est pas la France". "Déclarer que la France est responsable de la rafle du Vel d’Hiv est là encore un franchissement de seuil d’une intensité maximale", estime le leader de la France insoumise. "La France n’est rien d’autre que sa République. À cette époque, la République avait été abolie par la révolution nationale du maréchal Pétain.[...] Par sa résistance, ses combats contre l’envahisseur et par le rétablissement de la République dès que celui-ci a été chassé du territoire, le peuple français a prouvé de quel côté il était réellement. Il n’est pas au pouvoir de Monsieur Macron d’assigner tous les Français à une identité de bourreau qui n’est pas la leur!"

http://www.lejdd.fr/politique/le-discours-de-macron-au-vel-dhiv-critique-par-melenchon-et-lextreme-droite-3391313

Si Vichy – gouvernement issu d’un vote de l’Assemblée Nationale du Front Populaire, qui avait confié les pleins pouvoirs à Pétain – ce n’est pas «  la France », c’est  quoi, alors  ??? La Tanzanie ? La Biélorussie ?  Qu’est ce que c’est que cette mythologie du « peuple français » tout uni qui aurait été globalement résistant et qui aurait incarné la France éternelle en lieu et place du gouvernement réellement existant dans le pays ? Ce que Mélenchon dit là, c’est dans sa version la plus caricaturale – comment peut-on écrire quelque chose d’aussi purement idéologique  que « La France n’est  rien d’autre que sa République » ?????- - la mythologie stalino-gaullienne visant à rétablir la pureté symbolique de la grande nation française face à l’indélébile  tâche historique qu’a représentée Vichy. Et ce alors que toute l’historiographie depuis un demi-siècle a insisté au contraire sur le fait que Vichy n’est pas qu’un  gouvernement fantoche de collaborateurs asservis à l’Allemagne nazie, mais que c’est très largement le produit d’une histoire bien française, avec sa propre autonomie et capacité d’initiative, y compris en matière de crimes antisémites, justement. Constater que cette mythologie gaullienne - qui a aussi été celle de Mitterrand,  même si celui-ci avait forcément un rapport un peu particulier à Vichy et à ses anciens serviteurs - est défendue par le porte-parole de la principale force de gauche en 2017 devrait quand même finir  par franchement inquiéter  ceux qui ont contribué de leurs petites mains à construire la position qui est celle de Mélenchon. Je renvoie par exemple à ce papier indigné de Robert Hirsch, un ancien de la LCR qui milite aujourd'hui à Ensemble, et qui dit plutôt bien les choses, y compris sur ce que ce rapport à la nation de Mélenchon a comme conséquences sur la relation  à l’histoire de la colonisation française (républicaine):

 https://www.ensemble-fdg.org/content/oui-jean-luc-melenchon-le-16-juillet-1942-la-france-accomplissait-lirreparable

Bien entendu, les grilles de lecture historiques de Mélenchon sont à géométrie variable selon les pays concernés (c’est le propre des nationalistes que de penser qu’il y a quelque chose d’exceptionnel dans leur propre nation). Par exemple, si la France c’est sa République et que ce qui n’est pas la République n’est pas la France, ça ne marche pas comme ça pour l’Allemagne qui,elle, n’est pas identifiée à sa République. Ainsi, quand il conclue son très germanophobe Hareng de Bismarck en souhaitant que

« périssent l’Allemagne, son “modèleˮ et ses grosses bagnoles plutôt qu’un seul instant à table avec une poularde à la peau craquante, un roquefort correctement moisi et un bon verre de rouge à la robe légère »

on peut penser que Mélenchon ne souhaite pas la mort de la République allemande, et que là pour le coup il distingue le système politique qu’il préfère de la nation où ce système s’incarne (ou pas, selon les moments de l’histoire).

On le voit, via la France Insoumise, le nationalisme progresse dans la gauche française, et ce à une époque où cette idéologie est tellement pesante dans les consciences – comme le traduit notamment le  vote FN – qu’il y a des vrais risques de dérapages dans le type de résistance qui sera mise en œuvre face au gouvernement libéral et libre-échangiste de Macron, avec de possibles situations évoquant ce qui peut se passer dans certains pays de l’Est de l’Europe. Le « produisons français » est d’une certaine manière plus toxique et  dangereux dans le contexte actuel qu’il ne l’était quand le PCF l’a mis en avant au tournant des années 1980, alors que le FN commençait à peine son ascension.

Il est donc d’autant plus indispensable de s’en démarquer franchement et de rejeter les perspectives souverainistes, protectionnistes et même militaristes  qui sont celles de la France pas très Insoumise.


Yann Kindo

 

 

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