Séisme du Teil : France Info ne tremble pas pour faire sensation.

On connaît bien le phénomène par lequel les médias vendent de la peur pour faire marcher leur business, parce qu’une info spectaculaire et alarmante est toujours bien plus efficace en termes de marketing qu’une info …ben, heu…. exacte.
Toute la carrière d’Elise Lucet s’est ainsi construite sur ce principe, avec la multiplication par exemple de ses enquêtes bidons sur les pesticides, qui ne sont que mise en scène et trucages à montrer dans les écoles pour comprendre ce qu’est une manipulation médiatique.

Au-delà des exploits hors-norme de Cash Investigation, il est une technique médiatique insidieuse et  fréquente  qui consiste à plus ou moins amplifier les infos pour les rendre plus spectaculaires. C’est très souvent le cas en matière d’information scientifique, pour laquelle il existe tout un circuit de la déformation très bien résumé dans cette infographie :

Source : Hygiène mentale http://laelith.fr/Zet/Episodes/ © i Source : Hygiène mentale http://laelith.fr/Zet/Episodes/ © i


On vient d'avoir une illustration concrète et particulièrement frappante de ce processus, avec le compte rendu du rapport d’expertise sur le séisme du Teil.


Vous savez, après le séisme du 11 novembre dernier, qui a dans tous les sens du terme pas mal "secoué" les copains du coin, on avait d’abord eu droit à une tentative des antinucléaires pour expliquer que le fait que la centrale de Cruas s’en soit sortie sans une égratignure (contrairement aux vieilles baraques du Teil, qui est un bled ouvrier très appauvri)  était en fait quand même un signe de la terrible menace qui pèse sur nous, et qu’on vit en permanence au bord de Tchernobyl-sur-Rhône.
Mais cette tentative, il est vrai un peu osée quand même, a très vite fait pschitt, et on n’en a plus parlé.

Par contre, le rôle, pour ne pas dire la « responsabilité » de la carrière Lafarge dans le déclenchement du séisme a été alors mis en avant, la terreur de l'apocalypse nucléaire n’ayant décidément pas réussi à emballer l’opinion malgré les efforts méritoires de la Criirad et des journalistes qui la prennent systématiquement comme source d'information, souvent unique, parce qu'ils sont quand même de meilleurs "clients" que les experts de l'ASN ou de l'IRSN, sans doute pas assez spectaculaires dans leurs propos.

Pour la carrière du Teil, il a suffi qu’un sismologue confie à l’oral à un journaliste que « peut-être », parce que "quand même à l’instant T tout n’est pas encore expliqué », pour que ça devienne la piste la plus chaude pour bien des vendeurs de papier ou de temps d'antenne.

Du coup, on se calme, on attend un peu que les experts expertisent et livrent leurs conclusions forcément provisoires, et on verra bien ce qu’il en est....

Il se trouve que, pour sa part, le CNRS vient de publier le rapport qui lui avait été commandé au sujet du séisme du Teil en vue d'en analyser les causes et en tirer d’éventuelles leçons (comme à chaque catastrophe, c’est ainsi que fonctionne au quotidien la prévention des risques).

Dans le rapport complet, il y a plus de 7 pages consacrées à la question de la carrière, sous le titre :

« IV. Questionnement autour du lien potentiel entre la carrière du Teil et le déclenchement ou le déroulement du séisme du 11 novembre 2019 en regard des processus naturels »

 

Sourcehttp://www.cnrs.fr/sites/default/files/press_info/2019-12/Rapport_GT_Teil_phase1_final_171219_v3.pdf 

En gros, ça consiste à examiner toutes les hypothèses par lesquelles l’activité de la carrière pourrait influer sur le déclenchement d’un séisme de cette ampleur,  avec la perspective suivante :

« Le présent rapport du groupe de travail (GT) ne constitue qu’une première revue des mécanismes qui pourraient intervenir dans ce lien potentiel. Le GT convient qu’il n’est pas exclu que la proximité entre la carrière et la rupture du séisme soit une coïncidence fortuite sans lien de cause à effet, mais il convient également que des mécanismes invoqués dans d’autres contextes, et reposant sur des études scientifiques validées, pourraient être impliqués dans le cas présent pour expliquer un tel lien. »

Et les experts envisagent donc ces hypothèses, en disant, si j'ai bien compris,  que « peut-être pourquoi pas faudrait voir si éventuellement puisque c’est pas impossible, mais on en a pas le début du commencement de la moindre preuve ».

Et voici comment ces experts traduisent ces 7 pages d'analyse  dans leur résumé officiel, qui accompagne le rapport complet et qui  est destiné aux journalistes et au  grand public qui comme moi est très loin de tout comprendre quand il lit le rapport lui-même :

 "Au vu de ces éléments, l’hypothèse que l’activité de la carrière (extraction de roches) ait contribué à déclencher le séisme ne peut pas être écartée, mais ce sont certainement des forces naturelles qui ont déterminé sa magnitude et son impact.
Les effets sur le séisme du Teil des tirs de carrière et des infiltrations souterraines d’eau semblent peu probables au regard d’analyses préliminaires, mais restent à quantifier par des recherches plus approfondies"

Source :
http://www.insu.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/synthese-des-resultats-du-rapport-devaluation-du-groupe-de-travail-cnrs-insu-sur-le-seisme

Et voici maintenant  comment, pour rendre compte de ce même rapport du CNRS,  deux journalistes de France Info, dans leur rubrique Environnement intitulée « Le Billet Vert », ont traduit cela pour leurs auditeurs :

Capture d'écran du site de France Info, le 23/12 à 10h30 Capture d'écran du site de France Info, le 23/12 à 10h30
 

 

 https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-billet-vert/le-billet-vert-la-carriere-du-teil-a-bien-joue-un-role-dans-le-seisme-du-11-novembre_3734513.html?fbclid=IwAR2lQXwwULQXmq48fZWoGsmPA5babJWWE0tQpAJi9PPPDcH4MBTvKrJ2zEk#xtor=CS2-765-%5Bfacebook%5D- 

Pas mal.

On notera que, bien que ce soit très possible sur Internet, Anne-Laure Barral et Gérald Feldzer n'ont pas mis un lien vers leur source. On se demande bien pourquoi....

Sur la petite infographie ci-dessus, France Info se situe donc plutôt au niveau du tabloïd à sensation.

Comme Elise Lucet.

Et ça s'appelle : "le service public de l'information"

Yann Kindo

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