Recul de l’espérance de vie : les pipoteurs de la démographie

 L’INSEE a donc annoncé un recul de l’espérance de vie en France en 2015 :

 http://www.observationsociete.fr/lesp%C3%A9rance-de-vie-baisse-en-2015

 

 C’était inévitable : c’est le genre d’annonce dans laquelle s’engouffrent automatiquement un certain nombre de charlatans  qui vont en profiter  pour claironner sur le thème « on vous l’avait bien dit » en mettant en avant non pas les causes identifiées par l’INSEE, mais leur dada à eux.

 Rappelons d’abord les causes du phénomènes telles que l’INSEE a essayé de les identifier (au moins provisoirement, car ce sont des annonces provisoires, il faut le rappeler)  : des extrêmes climatiques et une épidémie de grippe importante pour laquelle le vaccin a été peu efficace, ce qui a provoqué une surmortalité des personnes âgées, qui sont plus fragiles.

  [ je me risque du coup à une hypothèse dont je ne suis pas sûr et   que je propose à la réflexion :  plus l’espérance de vie est longue, plus il y a une part importance de personnes âgées dans la population, et plus on peut avoir des écarts à la moyenne conséquents du fait de la sensibilité plus grande de cette population particulière aux « accidents » climatiques ou épidémiques. Autrement dit : la hausse tendancielle de l’espérance de vie peut contribuer largement à expliquer des variations annuelles qui vont peut-être s’accroître]

 
Rappelons aussi, sur le modèle de la phrase préférée des décroissants, qu’il ne peut pas y avoir de hausse infinie de l’espérance de vie pour des êtres biologiquement « finis », et que plus on est haut plus ça va être difficile de continuer à progresser. Avec un chiffre de 85,1 ans pour les femmes comme c’est la cas pour la France en 2015, j’imagine que ça va pas être facile facile de faire beaucoup mieux, surtout si les filles continuent à se mettre autant à la cigarette à l’adolescence, comme on le voit de manière désespérante dans nos établissements scolaires.

 

Donc, une baisse à un moment donné de l’espérance de vie pourrait très bien n’être pour des gens raisonnables qu’une simple variation statistique normale et attendue, qu’il faudra continuer à étudier dans la durée pour voir si quelque chose de significatif est à l’œuvre au-delà d’accidents conjoncturels.

 Ça, c’est pour des gens raisonnables. Pour les exaltés de causes diverses prêts à tordre les chiffres pour les besoins de la cause, il en va évidemment tout autrement.

 Je dois avouer que je n’ai pas encore vu de papier qui expliquerait que la baisse de l’espérance de vie c’est la faute des sorcières, des cathares, des juifs ou des arabes, mais c’est peut-être parce que je fréquente pas assez la littérature de l’Opus Dei, d’Egalité et Réconciliation ou de Pediga.

 Par contre, comme la droite et l’extrême-droite ont du mal à trouver comment se différencier d’un gouvernement qui applique leurs idées à la lettre et leur sert la soupe à la louche [cadeaux au patronat, attaques contre les chômeurs, démolition du code du travail, état d’urgence prolongé, déchéance de la nationalité, etc. etc.], certains d’entre eux ont sauté sur l’occasion pour expliquer de manière parfaitement grotesque que la baisse de l’espérance de vie c’est la faute à la politique de Hollande et Valls. Voir sur ce sujet cette bonne désintox de Libé :

 http://www.liberation.fr/desintox/2016/01/21/baisse-de-l-esperance-de-vie-les-raccourcis-simplistes-de-la-droite-et-de-l-extreme-droite_1427780

 

L’article de Libé cite aussi Jean-Luc Mélenchon, qui, dans sa très grande subtilité, met en cause le recul de l’âge de la départ à la retraite pour expliquer la baisse de l’espérance de vie en 2015.
N’y a-t-il pas assez de bonnes raisons de s’opposer à cette politique inique d’allongement de la durée du travail (et donc de hausse de l’exploitation à l’échelle de la vie) dans un monde pourtant de plus en plus riche, plutôt que de s’exposer à devoir éventuellement expliquer en 2017,  à propos  de 2016 et en cas de retour de la hausse de l’espérance de vie… que l’allongement maintenu du temps de travail serait favorable à une meilleure espérance de vie !!!!!????

 Parfois, il faut tourner sa langue plusieurs fois dans sa bouche avant de tweeter une connerie, mais bon, on parle de  Mélenchon, là…

 
Evidemment, ceux qu’on attendait forcément sur ce coup, c’était les écolos, qui crevaient d’impatience de voir un jour une annonce de ce type, pour pouvoir mettre en cause, selon les sous-tendances de la mouvance : les pesticides, les ondes électro-magnétiques, les OGM, la pollution atmosphérique [sans doute la plus à même d’influencer la mortalité, en fait], les retombées de Tchernobyl, le TGV ou je ne sais quoi.

 On peut consulter par exemple ce communiqué des Verts, qui mélange pêle-mêle plein d’explications bien à eux, avancées  sans aucun fondement statistique sur le thème « on vous l’avait bien dit » :

 http://eelv.fr/2016/01/19/baisse-de-lesperance-de-vie-sil-fallait-encore-une-preuve-de-limportance-de-la-question-ecologique/

 

Evidemment, , on ne peut pas exclure que les Verts aient pondu ce communiqué bidon sous le coup de l’émotion et qu’ils vont le regretter par la suite, un peu comme Cécile Dufflot avec son vote en faveur de la prolongation de l’état d’urgence  :

 http://lelab.europe1.fr/si-cecile-duflot-a-vote-la-prolongation-de-letat-durgence-cetait-sous-le-coup-de-lemotion-2651909

 

Est-ce ainsi l’émotion qui leur a fait écrire en fin de communiqué quelque chose d’aussi fondamentalement manipulatoire  que « 2015 voit le nombre de décès au plus haut depuis l’après-guerre. » ?

 Peut-être qu’en données brutes, le nombre de décès est le plus élevé depuis 1945 [j’essaye de vérifier, je ne trouve pas les chiffres sur la longue  durée. Si quelqu’un les a, je suis preneur].

 Mais,  pour que le chiffre du nombre de décès ait un sens, il faut évidemment qu’il soit rapporté au nombre de vivants au même moment, c'est-à-dire de gens qui peuvent mourir, mais aussi à la composition par âges de la population (en sachant que les vieux ont presque par définition  plus de chances de mourir que les jeunes, en temps de paix tout au moins). Or, la population de 2015 est à la fois bien plus nombreuse et  bien plus âgée que celle des années 1950, ça n’a donc pas de sens de comparer le nombre brut de décès  sans tenir compte de ces deux éclairages indispensables. Donc, le chiffre qui compte déjà plus, c’est le taux de mortalité, qui lui exprime  le nombre de décès « pour mille habitants».  Les chiffres donnés par la presse disent que l’INSEE annonce 600 000 décès pour 2015, avec une population de 66,6 millions d’habitants, ce qui nous fait donc, après une règle de trois, un taux de mortalité en France qui est de 9 pour mille lors  cette sinistre année 2015.

 Voici maintenant, tiré du site de l’INSEE un graphique avec l’évolution de ce taux de mortalité en France  depuis  XXe siècle:

[AAAAAAARRGGGGGHHHHH , j'arrive plus à insérer les images avec la nouvelle mouture du blog, ça m'énerve !!!! Voici le lien à défaut :
http://images.google.fr/imgres?imgurl=http%3A%2F%2Fwww.insee.fr%2Ffr%2Fppp%2Fbases-de-donnees%2Firweb%2Fsd2005%2Fdd%2Fimg%2Fsd2005_gf1_2.gif&imgrefurl=http%3A%2F%2Fwww.insee.fr%2Ffr%2Fthemes%2Fdetail.asp%3Fref_id%3Dir-sd2005%26page%3Dirweb%2Fsd2005%2Fdd%2Fhtml%2Fsd2005_g1_2.htm&h=436&w=638&tbnid=T2--PlQ8eVDdPM%3A&docid=WckJ1oVzEdDFvM&ei=1wKmVurcOMv7ae7-pfgJ&tbm=isch&iact=rc&uact=3&dur=1264&page=1&start=0&ndsp=18&ved=0ahUKEwiqpI2H6sTKAhXLfRoKHW5_CZ8QrQMIHjAA ]

  

On le voit, avec ses 9 pour mille, la situation de 2015 est au niveau de celle des meilleures années c'est-à-dire les années 2000. Autrement dit, contrairement à ce que les Verts veulent volontairement faire croire, la mortalité  a été  en France en 2015  meilleure  que dans les années 1950, 1960, 1970, 1980 et il semble aussi  1990.

 Et encore, tout cela ne tient pas compte de la composition par âges de la population, qui accroitrait encore l’ampleur de l’amélioration.

 Bref, si le communiqué des Verts est titré avec un sens certain de la récupération  « S’il fallait encore une preuve de l’importance de la question écologique », il aurait dû en fait être titré avec un sens aigu de l’honnêteté :  « S’il fallait encore une preuve du fait que nous sommes des pipoteurs ».

 

Venons en pour finir à l’attendue contribution de Claude-Marie Vadrot sur le même sujet dans Politis :

 http://www.politis.fr/articles/2016/01/recul-de-lesperance-de-vie-la-grippe-et-la-chaleur-pas-seules-responsables-69/

 

Notons  d’emblée l’impudence de la phrase de départ, qui est celle d’un journaliste plus ou moins compétent – nettement moins que plus en ce qui concerne les OGM, j’ai eu l’occasion de le constater en polémiquant avec lui  – et qui vient du haut de sa superbe faire  la leçon au collectif des chercheurs du service public de la statistique :

 « Comme les statisticiens ne sont ni médecins ni nutritionniste, ils en rendent responsables la dernière épidémie de grippe et les grosses chaleurs de l’été dernier qui n’ont pourtant pas grand-chose à voir avec la canicule de 2003 »

 Parce que C-M Vadrot, lui, il est à la fois statisticien, médecin, nutritionniste et climatologue, donc il va t’expliquer la vie et te dire que pas du tout, l’INSEE n’a rien compris….

 

Il faut dire que lui, il a repéré un truc que ces aveugles de l’INSEE n’ont pas vu dans leur propres chiffres :

« Mais lorsque l’on regarde les statistiques dans le détail, on constate également que les hommes et les femmes de 25 à 50 ans meurent aussi parfois prématurément un peu plus qu’il y a une trentaine d’années
 »

 Peut-être que la moindre des choses serait à cette étape de sa démonstration de fournir  au lecteur les chiffres en question, et en les replaçant dans un série plutôt que de faire du cherry-picking et comparer deux chiffres isolés en fonction de ce qui arrange.  Mais même pas, Vadrot ne nous fournit aucun élément chiffré et sourcé de ce qu’il avance, à nous de le croire sur parole… ou pas.  [Pour ma part, jusqu'à preuve du contraire et parce que chat échaudé craint l'eau froide, ce sera donc : "pas"]. Notez le "parfois" dans cette phrase, qui donne l'impression que son auteur n'a pas trouvé de règle générale convaincante mais que si on cherche bien il doit y avoir des cas de quelques chose (car sur une population de quelques millions, il y a toujours des cas de quelque chose). Au final, une formule aussi alambiquée que "parfois prématurément un peu plus" n'augure rien de bon quant à la réalité des chiffres qui la supporteraient et qui ne sont de toutes façons pas fournis.

 

Ainsi, Vadrot qui vient faire la leçon aux statisticiens de l’INSEE, ça me fait penser aux ingénieurs rétraités qui viennent expliquer que le GIEC raconte n’importe quoi sur le réchauffement climatique  et que eux vont le démontrer dans un article de blog.  La manip consistant à utiliser une année isolée de recul de l’espérance de vie pour une tirer immédiatement des conclusions assurées sur  le fait que les tendances lourdes ne seraient pas celles qu’on nous avaient dit, comme le fait Vadrot, c’est très exactement la même chose que de monter  au créneau sur le thème « il n’y a pas de réchauffement global » sous prétexte qu’une année a vu un recul des températures par rapport à la précédente. Les chiffres n’ont de sens profond que sur la durée, que replacés dans des séries, et là, la forte  hausse de l’espérance de vie dans les pays industrialisés  est tout aussi claire que celle des températures moyennes sur la planète.

 
Les écolos qui au nom de l‘impact des pollutions diverses et variées piaffaient d’impatience de voir la courbe de la hausse de l’espérance de vie s’inverser, un peu comme Hollande avec celle du chômage,  vont devoir apprendre la patience et la retenue, des vertus peu partagées dans ces milieux célèbres pour la succession d’annonces catastrophistes aussi définitivement assénées  que jamais réalisées au final.  Notamment sur les questions de démographie, puisque c’est de cela dont on parle ici. On ne se lasse pas de citer sur ce point, comme à chaque fois, le grand Paul Ehrlich, le père de la « Bombe P »  (comme « population »),  un prédicateur écolo  malthusien qui dans les années 1960 prévoyait qu’entre 1980 et 1989…. près de 4 milliards d’hommes dont 65 millions d’américains périraient dans une grande hécatombe provoquée par la supposée « surpopulation ».  Les prédictions, c’est compliqué, surtout quand elles concernent l’avenir.

 

On peut aussi rappeler au passage aux obsédés des pesticides que l’espérance de vie des agriculteurs français, de loin les plus exposés,  continue imperturbablement d’être meilleure que celle de la population générale, et notamment celle des ouvriers et des employés. Il y a sur ce point une enquête sur le long terme qui regarde ça de près, et qui constate que les agriculteurs meurent plutôt moins de cancers que les autres :

 http://www.senioractu.com/France-les-agriculteurs-ont-une-meilleure-esperance-de-vie-que-la-population-generale_a14197.html

 

 Pour en revenir à l’annonce de l’INSEE et à ses interprétations tordues, il faut signaler que  ce n’est pas la première fois que chez les écolos « la ruée vers la baisse » débouche sur un gros plouf.  Il  en est allé ainsi de l’annonce d’une baisse aux Etats-Unis pour 2008, que Vadrot croit bon de rappeler quitte à répéter l’erreur encore et encore:

 « Ce qui se passe aux Etats-Unis, royaume de la malbouffe, en constitue une illustration puisqu’après avoir baissé en 2008 l’espérance de vie y stagne maintenant autour de 79 ans (35° rang dans le monde), 77,4 pour les hommes et 82,2 pour les femmes."

 Déjà, même si c’est anecdotique, il n'y a en fait  pas eu de baisse de l'espérance de vie aux Etats-Unis en 2008, ce chiffre avait été corrigé par la suite par l’équivalent U.S. de l’INSEE (qui comme l’INSEE l’a fait ici pour 2015 propose d’abord des données temporaires avant d’établir plus tard des chiffres définitifs)

 http://www.agriculture-environnement.fr/actualites,12/2009-nouveau-record-pour-l-esperance-de-vie-aux-etats-unis,730

 Mais surtout, il se trouve que juste un an après 2008,  il y a eu 2009, et que ça a été une année record de l’espérance de vie aux Etats-Unis. Quelle conclusion Vadrot va-il en tirer ? Va-t-il logiquement attribuer ce record  aux bienfaits de la dite "malbouffe" ?

 

 Rappelons donc deux principes pour finir :

a) L’évolution de données telles que l’espérance de vie s’apprécie dans la durée, comme pour toute donnée qui permet de faire des séries statistiques. Quand on a des données sur la longue durée, on peut commencer à tirer des conclusions politiques à partir de l’évolution des causes profondes et durables .

b) Le plus intéressant à faire dans l’immédiat, avec l’espérance de vie, c’est plutôt d’établir des comparaisons entre pays comparables (par exemple des pays aux PIB par  habitant assez proches), et mesurer par là  l’influence de tel autre facteur sur l’espérance de vie.  Avec par exemple ce type de graphiques [ici de l’OECD] :

[AAAAAAARRRGGHHHHHH, toujours pas moyen de mettre l'image, voici un lien :

http://images.google.fr/imgres?imgurl=http%3A%2F%2Fwww.oecd-ilibrary.org%2Fsites%2Fhealth_glance-2009-fr%2Fimages%2Fthumbnails%2Fg1-01-03.gif&imgrefurl=http%3A%2F%2Fwww.oecd-ilibrary.org%2Fsites%2Fhealth_glance-2009-fr%2F01%2F01%2Findex.html%3FitemId%3D%2Fcontent%2Fchapter%2Fhealth_glance-2009-3-fr&h=205&w=260&tbnid=nK0tvmoGUmKIdM%3A&docid=uCkvvAr0OdKlsM&ei=yAOmVvzTBYL1aO_okcgL&tbm=isch&iact=rc&uact=3&dur=1304&page=1&start=0&ndsp=16&ved=0ahUKEwj818_56sTKAhWCOhoKHW90BLkQrQMIJTAC

A partir du constat selon lequel il y a une forte corrélation entre le niveau de richesse du pays et l’espérance de vie [n’en déplaise aux adeptes de la décroissance], on peut constater  qu’il y a des « écarts à la moyenne » à expliquer pour les pays qui se situent loin de la courbe. Comme par exemple les Etats-Unis, en effet,  qui ont une espérance de vie anormalement basse par rapport à la richesse du pays. Et là on peut convoquer comme explications éventuellement une nourriture trop grasse et trop sucrée, mais aussi et surtout l’absence de couverture médicale correcte d’une large partie de la population. 

Et là on retombe sur nos pieds, et sur le fait que le problème numéro de l’humanité, c’est celui de la répartition incroyablement inégalitaire  des richesses, ce que l’espérance de vie traduit pour le coup très bien année après année, quand on compare entre pays ou entre groupes sociaux à l'intérieur d'un même pays.

Yann Kindo 

 

PS : Sur la question (que je trouve compliquée) du mode de calcul de l’espérance de vie et du sens de ce chiffre, je renvoie à la deuxième partie de cet article du blog Imposteurs, qui corrige  une erreur de Stéphane Foucart, un autre célèbre journaliste militant écolo :

 

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