Un grand moment de surréalisme radiophonique ce vendredi  24 février : l'émission (plus ou moins) scientifique de France Inter, consacrée ce jour-là  à "l'évaluation scientifique de la psychanalyse " :

http://www.franceinter.fr/emission-la-tete-au-carre-reportage-d-antonio-fischetti-sur-la-psychanalyse

Comme on est jamais aussi bien servi que par soi-même, le reportage est réalisé par un "freudien friendly" , Antonio Fischetti de Charlie Hebdo
[voir ce billet de Jean-Louis Racca :http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-louis-racca/291211/charlie-hebdo-et-la-psychanalyse-entre-gene-et-censure ]

 qui va interroger des gens qui sont tous peu ou prou freudiens, et uniquement eux.
C'est sûr que c'est plus simple, comme ça....

Le premier moment nous permet d'entendre quelqu'un qui explique que depuis l'étude de l'Inserm – qui penchait plutôt pour une absence d'efficacité des traitements dits « psychodynamiques » - de l'eau a coulé sous les ponts et que dans les années 2 000 la psychanalyse avait commencé à être beaucoup plus évaluée et que ces évaluations allaient plutôt dans un sens positif pour elle. Avec pour principal argument une méta-analyse parue dans un journal américain en 2008, et qui concluait à une vraie efficacité de la psychanalyse, parfois plus que pour d'autres types de prise en charge. Des études prises en compte dans la méta-analyse, on ne saura en gros pratiquement rien, notamment en ce qui concerne les critères de méthode retenus.
Mais, au vu de ce qui suit dans l'émission, il y a de quoi être méfiant...

 

Le deuxième moment est grand. En guise d'exemple d'évaluation de la psychanalyse nous est proposé le cas de 4 psychanalystes, copains entre eux, qui utilisent Skype pour discuter du cas d'un enfant, à propos duquel ils remplissent une sorte de « livret de compétences » élaboré auparavant.
Et puis c'est tout.
On reste sidéré devant son poste : l'évaluation scientifique, c'est censé être ça ????!!!!
Manifestement, l'auteur du reportage n'a pas grande idée de ce qu'est une méthode scientifique pour évaluer quelque chose, en éliminant au maximum les biais possibles. Ou alors il s'oublie un peu, parce que le sujet est la psychanalyse.
Il est probable que le mois prochain, dans La tête au carré , Antonio Fischetti nous proposera un reportage sur l' « évaluation scientifique » de l'astrologie, dans lequel nous verrons 4 astrologues utiliser Facebook pour se noter les prévisions les uns des autres Et on sera censé se dire que, décidément, les astrologues font de gros efforts pour valider scientifiquement leur discipline, et que ça marche ?

 


Le troisième moment... est peut-être encore plus hallucinant, en fait. Cette fois-ci, ça présente une étude sérielle [oh, quelle drôle d'idée !] en cours, dans laquelle ils ont semble-t-il eu l'idée de prendre des groupes témoins [là, on est épatés].
Mais attention, vla l'objet de l'étude : il s'agit d'évaluer l'intervention psychanalytique auprès... de bébés prématurés !!!!
Donc, il y a une dame qui fait "agadada, mais c'est un gentil bébé ça, agadada" à des bébés,  comme 99,9 % des habitants de la planète le feraient à sa place ... et c'est ça qui va être évalué sous le label "psychanalyse". On en reste bouche bée. A un moment quand même, on est saisi d'admiration devant la pertinence et l'originalité de l'approche psychanalytique, lorsque la dame explique, à propos d'une maman, que le fait que celle-ci avait renversé un landeau avec un bébé dedans quand elle avait 6 ans et que ça l'avait traumatisée  mérite vraiment d'être pris en compte dans la discussion avec elle sur son rapport au fait d'être mère. C'est sûr que sans l'arsenal intellectuel du ça, du Surmoi, du complexe d'Oedipe, du stade anal et de l'"Inconscient structuré comme un langage", personne n'aurait pu prendre ça en considération et se douter d'un truc pareil...
EDIT : En y repensant, il y a quand même dans tout ça un apport particulier de la psychanalyse : c'est le moment où la dame explique qu'elle intervient vite vite auprès des bébés en couveuse pour, par son interposition entre eux et les machines, les aider à prendre conscience que les machines sont Autres et que eux bébés ne sont pas des machines. Là, il est vrai que probablement 99,9% de la population n'aurait pas envisagé les choses comme ça.
Mais comment évaluer cet apport incomparable ?
Peut-être en choisissant une cohorte de bébés en couveuse qu'on diviserait en deux groupes, un groupe témoin sans intervention de la dame et l'autre avec l'intervention de la dame. Si parmi le groupe témoin il y a plus de bébés qui plus tard n'auront toujours pas compris qu'ils ne sont pas des machines et sont devenus Robocop [ou un cyborg de base], alors on pourra considérer que l'intervention de la dame a porté ses fruits.
Avec le 4e moment, on bascule dans la célèbre "neuropsychanlayse", avec une expérience en cours qui a lieu en Allemagne à, je vous le donne en mille Emile... l'Institut Sigmund Freud !!!!
 Et, ô surprise, à un moment, une des expérimentratrices annonce d'ores et déja avec un certaine candeur la conclusion (évidemment positive) de l'expérience -  alors que celle-ci est en cours et qu'elle n'a en gros pas de données un tant soit peu sérieuse ou surtout originales à avancer. Là, on se prend à faire une crise de poppérisme aigu et on se dit que la démarche scientifique consiste plutôt à essayer de falsifier la théorie que l'on pense être vraie. Ceci dit, sans être poppérien, on se méfie en général des gens qui annoncent le résultat de leur étude avant qu'elle n'ait eu lieu. Enfin, normalement...
Par ailleurs, pas plus que pour la dame qui parle aux prématurés comme d'autres causent à l'oreille des chevaux, on ne voit en fait en quoi ce qui est évalué avec leur imagerie cérébrale c'est la psychanalyse en particulier plutôt que l'interaction avec la parole d'autrui en général.
Bon, il y avait ensuite une conclusion (faite par un psychanalyste, of course), mais allez savoir pourquoi, j'ai zappé.
C'était donc une émission "scientifique" sur une chaîne du service public...
                                                                                                                                                                                                     Yann Kindo

 

NB : L' ami Nicolas Gauvrit a lui aussi écouté l'émission et la commente - de manière plus pointue que moi, en rappelant plus précisément ce que sont les normes de l'évaluation scientifique - au bas de cette page :
http://psymath.blogspot.com/p/psychanalyse.html#!/p/psychanalyse.html

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires
  • 04/06/2012 15:10
  • Par MFKA

Bon Il y a au moins quelques points où on peut être d'accord !Puisque l'individu est réapparu aux cotés du pauvre Bayrou on peut rappeler que l'ineffable Douste-Blazy s'était engagé sous l-injonction de Miller à supprimer du site du Ministère et de l'INSERM,le rapport qui détangeait tant les lacaniens !