Le militantisme anti-OGM, ou l'«anticapitalisme» au service de Carrefour et Auchan

Impossible de résister au plaisir de diffuser  cet article de "L'Union Ardennais" qui rapporte la manière dont un groupe de militants anti-OGM, sans doute désoeuvré faute de champ à faucher, a décidé de mettre ses capacités de communication non plus indirectement, mais cette fois-ci directement au service de deux fameuses enseignes de la grande distribution : Carrefour et Auchan.

Impossible de résister au plaisir de diffuser  cet article de "L'Union Ardennais" qui rapporte la manière dont un groupe de militants anti-OGM, sans doute désoeuvré faute de champ à faucher, a décidé de mettre ses capacités de communication non plus indirectement, mais cette fois-ci directement au service de deux fameuses enseignes de la grande distribution : Carrefour et Auchan.

 http://www.lunion.presse.fr/article/autres-actus/action-des-militants-anti-ogm-une-grande-surface-bien-notee

 

Oui, vous avez bien lu. Ils sont tellement enthousiastes qu'ils sont allés jusqu'à organiser une action pour promouvoir ces deux fameuses coopératives socialistes autogérées, en commençant par Auchan. « « M. le directeur d'Auchan nous autorise à tenir un stand », nous dit dans l'article Dominique. Mais il est très très gentil M. le directeur d'Auchan, dîtes-donc....Tu m'étonnes qu'il t'autorise à tenir un stand, ma grande rebelle anti-Monsanto : tu viens lui faire sa pub gratuitement  et pousser ses clients à continuer à consommer chez lui !!!!

 Un petit rappel permettra d'éclairer cette action tellement stupide qu'elle aura réussi à étonner même ceux qui comme moi n'avaient absolument aucun doute sur la bêtise infinie de ce mouvement « citoyen » des opposants aux OGM.  Lors de la publication en septembre dernier de la plus récente des études bidons de Séralini, le grand public a découvert ce que savaient déjà ceux qui s'intéressaient à la question sans débrancher leur cerveau à chaque fois qu'il est question d'OGM : l'action militante du Criigen bénéficie du soutien financier, non seulement de l'habituelle galaxie des fondations bourgeoises écolos plus ou moins ésotériques, mais aussi de deux enseignes de la grande  distribution... saurez-vous deviner lesquelles ?

 Il se trouve que juste après le lancement médiatique de l'étude par le « Nouvel Obs », qui titrait en toute simplicité « Oui les OGM sont des poisons », Carrefour lançait une campagne publicitaire qui tombait fort à propos :

 

[en effet, Carrefour a raison : il faut mettre une étiquette pour pouvoir distinguer ces deux poulets, parce que qu'ils aient mangé des OGM ou pas, cela ne change strictement rien à leur composition et aucune analyse ne pourrait les différencier sur cette base. C'est comme si tu as mangé l'hostie ou pas le dimanche à la messe, on ne retrouve de toutes façons pas de trace biochimique du corps du Christ en toi. Mais les croyants ont besoin de croire à l'action magique de substances divines ou sataniques...]

 

Juste retour des choses, donc, les militants anti-OGM, qui sont des gens de coeur mais qui ont aussi la reconnaissance du portefeuille, prennent désormais en charge eux mêmes les campagnes publicitaires de ces deux délicieuses petites entreprises charitables sur lesquelles je voudrais revenir maintenant plus en détails, via un excellent article paru dans la revue « Lutte de classes » [un terme qu'il faudra un jour penser à expliquer aux militants anti-OGM, quand ils auront remis les pieds sur terre] :

 http://www.lutte-ouvriere.org/documents/archives/la-revue-lutte-de-classe/serie-actuelle-1993/article/la-grande-distribution-des-profits

 

Extraits choisis à propos de ces charmants mécènes adoubés par les écolos ardennais :

 « Les premiers supermarchés et hypermarchés de la grande distribution sont apparus il y a à peine cinquante ans. Mais aujourd’hui, trois quarts de la distribution alimentaire en France sont contrôlés par six grands groupes commerciaux : Carrefour, Leclerc, Intermarché, Auchan, Casino et Système U. Il y a dix ans encore, dix enseignes se partageaient la moitié seulement de la distribution alimentaire. Un petit nombre de capitalistes, que ce soit dans des entreprises cotées en Bourse comme Carrefour, ou familiales comme Auchan, ou même des groupements de commerçants comme Leclerc ou Système U, contrôlent le secteur. Grâce à cette concentration accélérée, ils dominent entièrement les marchés, ce qui leur permet d’accroître considérablement leurs profits et place les familles propriétaires des enseignes parmi les plus grandes fortunes de France.

Gérard Mulliez, patron d’Auchan, est actuellement l’homme le plus riche de France, avec une fortune estimée à plus de 21 milliards d’euros. Cette première place lui est régulièrement disputée par Bernard Arnault, qui a construit sa fortune dans le luxe et est devenu le principal actionnaire de Carrefour, numéro deux mondial de la grande distribution »

 Dans la course au plus friqué que se livrent ces deux amis du Criigen, les militants anti-OGM  vont avoir du mal à savoir comment peser pour les départager. Peut-être faudra-t-il aider avant tout celui qui distribue le plus de pognon pour maltraiter des rats avec des expériences au protocole tout pourri ?

 

« En 1961, un des fils Mulliez fondait un magasin de vente de produits de consommation sur 600 mètres carrés dans le quartier des Hauts Champs de Roubaix. Mais il fallut plusieurs années encore pour que toute la famille se concentre dans ce secteur commercial. On ne comptait que sept magasins Auchan en 1972, 22 en 1978. Cependant, au cours de cette décennie, les Mulliez étendirent aussi leurs tentacules en fondant diverses marques : Flunch, Décathlon, Kiabi. Depuis, le groupe a continué à se développer en intégrant Leroy Merlin, Boulanger, Norauto, et plus récemment Saturn. Il y a aujourd’hui 1 375 hypermarchés et supermarchés Auchan dans le monde. »

Houlà, ça en fait des petites échoppes où les militants anti-OGM vont devoir aller intervenir pour aider la direction ! Y aura t-il assez de militants anti-OGM pour tout ce boulot ? Si seulement cela pouvait les mobiliser suffisamment pour qu'ils n'aient plus le temps d'aller pourrir la vie des chercheurs...


 

« Le groupe Carrefour contrôle aussi les enseignes Champion, Shopi, Marché Plus, Huit à 8, Dia %, Ed. Ce groupe est numéro deux mondial, derrière l’américain Wal-Mart avec, en 2009, presque 500 000 salariés et un chiffre d’affaires de 87 milliards d’euros.

Le Groupe Auchan, c’est Auchan, Leroy-Merlin, Décathlon, Boulanger, Kiabi, Pimkie, Flunch, Atac, Norauto, Kiloutou, Cultura, Brice, Jules, Xanaka, Top Office, Picwic, Phildar, etc. L’ensemble représente 395 000 salariés et 68 milliards d’euros de chiffre d’affaires. (...).

Les enseignes de la distribution ont profité de la possibilité qui leur était offerte de baisser les prix de certains produits pour attirer une clientèle et imposer leur présence dans la vie quotidienne. Leur taille leur a permis de se passer d’un certain nombre d’intermédiaires, de rationaliser les circuits économiques de la production à la distribution, d’une certaine façon. Cela aurait dû aboutir à faire baisser les prix des produits de consommation. Mais la concentration des groupes a favorisé leur position dominante dans la circulation des marchandises. Ainsi, loin de faire baisser les prix et de faire profiter toute la société des économies de travail réalisées, la grande distribution a augmenté ses profits, ses marges, en écrasant non pas les prix, mais les petits producteurs.

Pour assurer leur position dominante, en amont, les groupes de la grande distribution ont développé des centrales d’achat qui s’imposent comme de gigantesques requins sur le marché des produits alimentaires et autres. Les grandes quantités de produits achetées par les centrales, et donc le poids que les hyper et supermarchés représentent, décident du pouvoir des grandes enseignes sur l’ensemble des fournisseurs. Chaque négociation entre fournisseurs et distributeurs ressemble à un combat acharné. Acharné mais secret, dissimulé au grand public par le secret commercial et le secret des affaires. Toutes les méthodes, les coups bas, les entorses à la règle effectuées par la grande distribution ou par les industriels de l’agroalimentaire sont couverts du sceau du secret. »

Mais non, c'est pas ça qu'il faut dire, mais qu'est ce qu'ils disent ??!!!????  On avait dit que c'est Monsanto le gros méchant, Carrefour et Auchan c'est des gentils !!! Puisqu'ils ont mis des étiquettes pour dire qu'il y a pas d'OGM, c'est ça qui compte !

  

« Tous les rapports et surtout les actions des agriculteurs eux-mêmes pour tenter de se défendre contre la grande distribution, par exemple des ventes au public à prix coûtant, aboutissent au même constat : les prix à l’achat sont de plus en plus écrasés alors que le consommateur ne voit pas de différence dans les rayons des grandes surfaces. Les écarts sont considérables, comme le montrent les exemples suivants tirés de la presse. Pour un kilo de pommes de terre vendu 1,99 euro, la marge nette du distributeur est de 28 % ; un concombre acheté au producteur 0,28 euro est vendu en magasin 1,35 euro ; une barquette de mâche payée 0,25 euro est affichée en rayon à 1,90 euro ; un kilo de poireaux acquis pour 0,40 euro est revendu 1,95 euro, etc.

Ce sont d’abord les agriculteurs qui font les frais de ces marges brutes ou nettes, bref de ces profits. Entre 2000 et 2010, pour la viande de porc, la part du prix final allant aux éleveurs est tombée de 45 % à 36 %. Dans le même temps, celle dévolue aux distributeurs a bondi de 39 % à 55 %. Autre exemple : en dix-huit ans, le prix de la viande de bœuf payé à l’exploitant diminuait de 8 %, tandis que le consommateur payait sa viande 50 % plus cher. Le kilo de porc acheté 1,40 euro au producteur est vendu 12 euros par le distributeur. La domination de la grande distribution s’affirme au point d’acheter parfois en dessous des prix de revient des agriculteurs. En 2011, les grandes surfaces proposaient par exemple 15 centimes par pied de salade, soit la moitié du coût de production. »

 Mais, mais... je croyais que c'est avant tout Monsanto et les semenciers qui écrasent sous leur botte les paysans ???? Les anti-OGM ne vont quand même pas aller soutenir des gens qui asservissent comme ça les petits producteurs ??!!?? Mais... mais... mais....


 

« Depuis plus d’une décennie déjà, l’heure de l’internationalisation a sonné pour Carrefour, Auchan et autres. La grande distribution se comporte comme tous les groupes capitalistes des pays impérialistes, elle cherche à accroître ses profits en profitant des marchés internationaux. Auchan est présent dans douze pays et vient de racheter les magasins Cora en Hongrie. Depuis 2008, plus de 50 % de son chiffre d’affaires sont réalisés à l’international. Comme Auchan, Carrefour est installé depuis plusieurs années en Chine. Un de ses magasins vient même de se faire condamner à Shanghai pour avoir refusé pendant onze ans d’augmenter les salaires de ses employés. »

On avait  pourtant cru comprendre que la mode chez les altermondialistes était aux sirènes localo-patriotardes  de la démondialisation. On avait dû mal comprendre...

 

« Et surtout, en 2011, les travailleurs de Carrefour se sont mobilisés un peu partout en France, pour des augmentations de salaire. Des débrayages, des blocages de magasins le samedi ont eu lieu. La direction a dû céder une prime de deux cents euros, favorisant ainsi l’extension du mouvement aux magasins Carrefour Market. Le long bras de fer judiciaire entre Carrefour et les syndicats quant à la façon de considérer les paiements des temps de pause, en dit long sur la question des salaires dans la grande distribution. Depuis les lois Aubry sur les 35 heures, Carrefour avait trouvé le moyen d’intégrer le paiement d’une partie du temps de pause (5 % du temps travaillé) dans les salaires. Ainsi, pour des milliers de salariés de Carrefour, le montant mensuel du salaire atteignait bien le smic, mais en y intégrant ce paiement des temps de pause, sinon le taux horaire du salaire était inférieur au smic, ce que la loi ne permet pas. Le délit était évident, mais ni les gouvernements ni les administrations n’y ont vu à redire pendant des années. Ce sont les syndicats qui ont mené la bagarre, entre 2008 et 2011, pour faire admettre cette illégalité et obliger Carrefour à payer les sommes dues. Les tribunaux ont fini par rendre des verdicts en faveur des salariés lésés. Mais aucun tribunal n’a imposé aux enseignes de la grande distribution de payer les retards de salaire à tous les employés concernés. Non, il a fallu que ceux-ci se mobilisent et attaquent en justice leur patron pour voir reconnaître leurs droits.

Si 60 à 80 % des 140 000 salariés de Carrefour sont concernés par ces illégalités, il en est au moins quelques-uns qui gagnent correctement leur vie. Le nouveau patron de Carrefour en France en 2012, Georges Plassat, aura un salaire annuel de 1,5 million d’euros, soit 11 % de plus que l’ancien PDG, Lars Olofsson, qui, lui, avait reçu neuf millions d’euros l’année de son embauche. Tandis que les familles des fondateurs Defforey et Fournier, qui ne détiennent plus qu’un faible pourcentage du capital, se la coulent douce en Suisse, avec un ou deux milliards de côté, les vrais maîtres actuels de Carrefour sont les actionnaires de la holding de Bernard Arnault, par ailleurs PDG du groupe de luxe LVMH.

Auchan, entreprise familiale non cotée en Bourse, se targue d’une politique salariale particulière sous prétexte que la participation y a une certaine importance. La famille Mulliez clame partout que le capital d’Auchan SA est partagé entre la famille et les salariés. Le mécanisme de ce partage particulier est bien huilé. Aucun salarié n’a de titre réel, qu’il pourrait donc revendre à sa guise. Au contraire, les parts sont bloquées selon le même processus que la participation traditionnelle. Aucun salarié ne participe aux prises de décision, ni même à des conseils d’administration comme d’autres petits actionnaires dans d’autres entreprises.

En 2010, les bénéfices d’Auchan ont été de 705 millions d’euros (+ 6,7 %) et le chiffre d’affaires de 17 milliards d’euros (+ 35 %), mais la fameuse participation était en baisse. Et le groupe n’a octroyé que 1,6 % d’augmentation des salaires en 2010 et 1,5 % en 2011. Ce que les patrons appellent les frais de personnel représente une part des dépenses largement inférieures chez Auchan à ce qu’elles sont dans l’ensemble du secteur. La spécificité Auchan, c’est de la poudre aux yeux. En revanche, la faiblesse des salaires est une réalité bien concrète. »

Vous en voulez encore ? Un petit dernier pour la route ? Mais je vous conseille de surtout cliquer sur le lien plus haut et de lire en entier cet excellent article sur les nouveaux amis des anti-OGM ardennais...

 

« Récemment, pour réaliser de nouvelles économies, Carrefour comme Auchan ont voulu changer leur organisation du travail. L’opération, baptisée « efficacité opérationnelle » pour Auchan, a consisté à faire venir les travailleurs plus tôt, à 3 heures du matin au lieu de 4 heures, pour remplir les rayons. Aucune nécessité sociale n’exige de remplir des rayons la nuit, mais ce qui intéresse les dirigeants des magasins, c’est que la nuit, sans la présence des clients, le remplissage peut se faire plus vite, donc à moins nombreux. Les employés sont chronométrés pour accroître encore la productivité. Dans les réserves, il faut courir pour trouver un transpalette libre, courir pour vider les palettes. Mais il faut aussi courir pour remplir les rayons, courir entre deux clients insatisfaits car les rayons ne sont pas pleins. Et les produits sont déplacés en permanence pour inciter le consommateur à accroître ses achats en le promenant dans les rayons. »

  

On savait déjà qu'en allant saboter la recherche publique sur les OGM, les militants anti-OGM faisaient objectivement le jeu des grosses boîtes comme Monsanto, en élargissant l'espace de leur quasi-monopole. On découvre maintenant que c'est aussi subjectivement qu' ils sont de tout cœur avec certains des pires capitalistes de l'Hexagone,  de ceux qui asservissent le plus les paysans via les prix qu'ils leur imposent.

  

Yann Kindo

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