Le Grand Timonier et l'invention de la médecine « traditionnelle » chinoise

L'acupuncture et la médecine traditionnelle chinoise sont parmi les théories et médecines ésotériques qui ont le plus le vent en poupe depuis plusieurs années, au point d'avoir par exemple réussi à faire leur entrée dans certains hôpitaux parisiens1. Pourtant, les théories du Yin/Yang, du Qi et des lignes d'énergies qui parcourent le corps ne correspondent à aucune connaissance anatomique ni aucune notion scientifique en biologie, et  des expériences ont montré que le petit effet des aiguilles plantées dans le corps s'explique par une augmentation du taux d' « adénosine » provoquée par la piqûre, et ce quel que soit l'endroit du corps où l'on pique - même si on ne tient pas compte des fameuses lignes des acupuncteurs, donc2.

 

Gloire au grand Gotlib Gloire au grand Gotlib

 

Mais tout cela n'empêche pas le gogo-bobo occidental d'aller voir son acupuncteur pour vivre une grande expérience mystique orientalisante, ou plus simplement pour payer cher avec sa séance d'aiguilles dans le corps ce qu'un bon vieux paracétamol disponible en pharmacie à deux euros la boite de 10 ferait tout aussi bien, voire mieux.

 

Il n'y a vraiment que quand ces croyances traditionnelles heurtent  trop la sensibilité écolo  que l'on sent souffler (timidement) un vent de réprobation, par exemple quand la popularité de la Médecine Traditionnelle Chinoise (MTC) pèse sur la survie de rhinocéros abattus pour leur corne3, enferme et torture des ours pour leur prélever la bile4, ou en général menace l'existence de plusieurs espèces dont le tigre5, le plus souvent pour de soit-disantes vertus aphrodisiaques de telle ou telle partie du corps. Tout à coup, certains retrouvent alors leurs esprits (critiques) et s'émeuvent des dangers de la pensée magique qui, en voyant dans la corne dressée du rhinocéros une analogie avec un sexe en érection, fournit la base théorique aux vertus érectogènes de la poudre de  la dite corne.
Très bien. Ça serait encore mieux de  maintenant étendre ce moment de lucidité aux délires des lacaniens qui voient des Phallus partout, ou aux très vendeurs calendriers lunaires selon lesquels il faudrait planter les carottes et autres radis en lune descendante...

 

Cette fascination infondée pour l'acupuncture et les pseudo-médecines touche semble-t-il les plus haute cimes du pouvoir politique, puisqu' aux Etats-Unis le Sénat a voté à l'unanimité (!) une résolution symbolique faisant de la semaine du 7 au 13 octobre 2013 celle de la « naturopathie » (!!!). Dans un article publié sur Slate.com, le sinologue américain Alan Levinovitz s'amuse de cette situation, et la met en perspective à travers une comparaison avec un fait historique dont j'avais déjà entendu parler mais pas de manière aussi approfondie : la promotion de la MTC par le régime maoïste... alors que le Grand Patron lui-même ne croyait pas à ces fadaises.
Je renvoie directement le lecteur anglophone à ce très intéressant papier :

http://www.slate.com/articles/health_and_science/medical_examiner/2013/10/traditional_chinese_medicine_origins_mao_invented_it_but_didn_t_believe.html

 

Je voudrais néanmoins présenter ici cet article et en traduire quelques extraits, tant il colle avec les préoccupations de ce blog. En effet, ce que montre cette affaire, c'est aussi tout le mépris pour le peuple dont faisaient preuve les dirigeants nationalistes staliniens comme Mao, qui, en matière de religiosité, ne se contentaient pas de faire célébrer leur culte ridicule, mais pouvaient aussi manipuler certaines croyances et promouvoir des pseudo-sciences plutôt que de défendre la science et la raison.

 

Le point de départ ici est la constatation par Mao en 1950 du  faible nombre de médecins en Chine formés à la médecine moderne, qu'il appelle « occidentale ». Réglons au passage la question de ce vocabulaire relativiste : fondamentalement, si on désigne autre chose qu'une simple zone géographique d'exercice, il n'existe pas de médecine  « chinoise » ou de  médecine "occidentale", cela n'a pas de sens. Les êtres humains répondant tous aux mêmes lois de la biologie partout sur la planète, il ne peut pas y avoir, en terme de remèdes, des médecines différentes en fonction des aires culturelles. Il n'existe que LA médecine, appuyée sur des règles scientifiques universelles, qui ne peuvent pas se décliner en fonction de la couleur de la peau ou des traditions culturelles régionales. La médecine fondée sur les preuves peut piocher tel remède dans tel ou tel corpus traditionnel local, si le remède en question a été validé par des tests adéquats, mais il ne peut pas y avoir plusieurs conceptions du corps et de la maladie qui coexisteraient et seraient vraies en même temps.

 

Donc, Mao constatait le faible nombre de médecins en Chine formés à la médecine MODERNE, et au lieu d'admettre ce regrettable état de fait hérité du passé, avec pour objectif d'y remédier dans l'avenir le plus proche, il a préféré légitimer les remèdes ancestraux que les chinois pauvres utilisaient encore... faute d'avoir accès à autre chose. Il l'a fait en enrobant le tout d'un peu de dialectique marxiste pour faire genre, mais surtout d'une grosse dose de nationalisme pour valoriser les traditions propres à la Chine. Il s'agissait d'unifier sous le nom de « médecine chinoise » toute une série de croyances diverses et variées, avant de promouvoir le tout à l'exportation.

« Mao savait qu'une telle médecine serait peu attrayante pour les esprits rationnels occidentaux. Il le savait parce qu'elle était aussi peu attrayante pour les esprits rationnels chinois. » [les citations sont extraites et traduites de l'article d'Alan Levinovitz]

 

Ainsi, à l'inverse de l'anthropologue Judith Farquhar, qui estimait que « les standards de l'argumentation par lesquels nous jugeons nos propres explications les plus rigoureuses ne peuvent pas être appliqués à la médecine chinoise » - bel exemple de mépris et de condescendance à la limite du racisme, sous la forme de ce relativisme culturel : les autres peuples seraient-ils plus cons que nous et incapables de rationalité ?-, Levinovitz estime au contraire que cette vision des choses « accouche d'une image absurde de la Chine en tant qu'endroit mystérieux où la logique ne peut pas – et ne doit pas – s'exercer. En vérité, le scepticisme, l'empirisme et la logique ne sont pas uniquement occidentaux, et nous devrions nous sentir autorisés à les appliquer à la médecine chinoise. »

 

Le sinologue cite ensuite des exemples de rationalistes chinois qui ont questionné les croyances traditionnelles au lieu de les encenser, comme le philosophe Wang Chong qui il y a 2000 ans ironisait déjà sur les incohérences de la philosophie de bazar à base de Yin et de Yang.

 

La «Médecine Traditionnelle Chinoise » ainsi codifiée, et censée « unifier la théorie et la pratique », est en fait une pure création du régime maoïste à partir du bric-à-brac ancestral, en lui greffant des nouveautés telles que la pensée « holiste » ou « la prévention plutôt que la guérison » - nouveautés qui depuis les années 1950 sont devenues de supposés modes de  pensées traditionnels et  immémoriaux, au prestige tel qu'ils imprègnent par exemple la déclaration d'amour du Sénat américain à la naturopathie.

 « La raison pour laquelle tellement de gens prennent la médecine chinoise au sérieux tient au moins partiellement au fait qu'elle a été réinventée par une des plus puissantes machines de propagande de tous les temps, et ensuite consciencieusement vendue à un Occident désillusionné par rapport à ses propres traditions spirituelles. Le timing n'aurait pas pu être meilleur. Le postmodernisme emportait alors le monde académique, ses approches pertinentes se dégradant rapidement en relativisme naïf.  »

 

Pourtant, aujourd'hui encore, comme en Chine dans les années 1950, et même dans la première puissance économique du monde, les populations insuffisamment prises en charge sur le plan médical auraient besoin de tout autre chose que de pseudo-médecines new age, alors que des thérapies validées existent  :

« Il y a effectivement un déficit en médecins généralistes aux Etats-Unis, ainsi qu'une part épouvantablement large de la population qui est insuffisamment prise en charge. Mais, Mao l'avait compris, résoudre ce problème est une tâche effrayante. Aux Etats-Unis, cela nécessiterait une augmentation du financement de la santé publique, une régulation impopulaire de l'industrie médicale, et d'importants changements de mode de vie. Il est plus facile de croire aux miracles, aux panacées et aux pouvoirs naturels de guérisseurs. De nos jours, une des solutions alternatives les plus populaires, mise en avant par la résolution du Sénat, est un cadeau du Président Mao ».

A cette conclusion de l'auteur de l'article, je voudrais en rajouter une autre : l'exemple de Mao et de la MTC est une nouvelle illustration de la frauduleuse usurpation du marxisme par des bureaucraties staliniennes nationalistes plutôt  que rationalistes. Sur ce plan-là aussi, la révolution a été trahie, selon les mots de Trotsky (même si, en même temps, en Chine, en l'absence de révolution communiste menée par la classe ouvrière, il n'y avait pas grand chose à trahir...).

On pense ici évidemment à l'affaire Lyssenko, avec laquelle le parallèle est évident :

[pour plus de détails, je renvoie à  mon article « L'affaire Lyssenko ou la pseudoscience au pouvoir » http://www.contretemps.eu/interventions/affaire-lyssenko-pseudo-science-pouvoir]

En URSS dans les années 1930 comme en Chine dans les années 1950, une pseudoscience est mise en avant par un pouvoir totalitaire qui cherche à masquer sa propre incapacité à résoudre les problèmes fondamentaux qui se posent dans tel ou tel secteur (agriculture dans un cas, médecine dans l'autre). Dans les deux cas, la promotion de la pseudoscience se fait en s'appuyant sur le nationalisme et la célébration d'une « science » locale (la  tradition médicale chinoise dans un cas, les expérimentations de Mitchourine dans l'autre). 
Dans tous les cas, on est à des années-lumières du marxisme et de sa volonté de se lier aux sciences de son temps pour nourrir sa vision du monde.

 

Yann Kindo

1http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1360

2http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1740

3http://blogs.mediapart.fr/blog/yann-kindo/090613/les-rhinoceros-menaces-par-la-medecine-traditionnelle-asiatique

4http://www.rue89.com/rue89-planete/2013/04/19/bile-dours-lhorreur-medecine-traditionnelle-chinoise-241638

5http://chine.aujourdhuilemonde.com/rhinoceros-tigres-hippocampes-quand-la-medecine-chinoise-se-fait-menacante

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