André Prenant, géographe militant . Témoignage (1975-2010)

Ce texte m'a été communiqué pour publication par Bouziane Semmoud, géographe à Paris VIII. A la suite de deux autres billets déja publiés, il fait partie de la collection de témoignages à propos d'André Prenant que je recueille et diffuse par le biais de ce blog. YK.
Ce texte m'a été communiqué pour publication par Bouziane Semmoud, géographe à Paris VIII. A la suite de deux autres billets déja publiés, il fait partie de la collection de témoignages à propos d'André Prenant que je recueille et diffuse par le biais de ce blog. YK.

 

 

 

 

 

 

C’est à la Grande Poste d’Oran, un jour de l’été 1968, que je fus présenté à André Prenant par Pierre Lenormand qui m’avait ouvert à la géographie lors d’une année de propédeutique passée à l’université naissante de l’Ouest algérien. Il me revient à la mémoire avoir éprouvé une certaine fierté à rencontrer un des auteurs d’« Algérie, Passé et Présent » (1960) dont la lecture donne à voir une approche géo-historique très dense, inscrite dans la longue durée, déroulant patiemment la genèse complexe et douloureuse d’une nation. Un livre qui fait encore référence, d’une grande rigueur et courageux ; publié en pleine guerre d’Algérie, il devait lui valoir longtemps le ressentiment des tenants de l’Algérie française. C’était la première fois que, plongé dans la longue durée, je prenais, comme à la lecture de « l’Algérie, nation et société » de Mustapha Lacheraf (1965), la vraie mesure du fait colonial en Algérie : les destructions de la base économique du pays, les massacres, l’étouffement dans l’œuf du premier État algérien fondé par l’Émir Abd El Kader, le recul démographique qui en est résulté et la déstructuration de la société algérienne rurale et urbaine par les mécanismes du capitalisme colonial : expropriation organisée et tentaculaire, refoulement et cantonnement, système abusif et discriminant de « l’indigénat », concentration de la propriété, société paysanne algérienne laminée et majoritairement sous-prolétarisée soumise à la société capitaliste coloniale contre la thèse de la juxtaposition. Un livre sans concession qui rompait avec les démarches de géographes ou d’historiens tardivement séduits par la colonisation « positive », la « modernisation » de l’Algérie etc. ou nourrissant l’ambiguïté à ce propos. Ce livre décryptait, au-delà de la dénonciation explicite de la colonisation, les bases du sous-développement algérien, donnant de la chair et de la consistance à l’expression de Marcel Egretaud (1957) : « l’Algérie n’est ni un pays pauvre ni un pays sans unité, c’est un pays colonial sous-développé ». On regrette encore aujourd’hui que le tome 2 n’ait pas vu le jour. C’est un peu plus tard que je replaçais cette posture dans son parcours marqué par un engagement résolu dans la résistance française à l’occupation nazie, un militantisme sans faille au service des idées progressistes et des luttes sociales, inscrits dans une tradition familiale personnifiée par le parcours de son père Marcel Prenant[1]. J’apprenais alors qu’André était arrivé en Algérie en 1946 pour y préparer un diplôme d’études supérieures. Professeur de lycée à Alger à partir de 1949, il n’a cessé de se dresser contre le système colonial comme géographe mais aussi en tant que militant du parti communiste auquel il avait adhéré en 1945, jusqu’à son retour en France pendant la guerre. La thèse qu’il avait engagée sur les villes intérieures d’Algérie sous la direction de Jean Dresch, était interrompue. Les travaux qu’il avait menés jusque là sur Sétif, Sidi Bel Abbès et Tlemcen lui ont permis d’analyser les effets du système colonial à la grande échelle. Il démystifie ainsi le « beau succès de la colonisation » qu’aurait été l’urbanisation : en 1953, Sétif n’est pas une ville attractive mais un réceptacle de l’exode de misère des ruraux de la région, provoqué par la dépossession, le morcellement de propriétés déjà bien exiguës puis par les vagues de mécanisation dans une région dominée par la céréaliculture. Poussées urbaines et crises rurales sont concomitantes et liées. Il montre la très forte emprise foncière de Sétif sur les Hautes Plaines sétifiennes, soulignant ainsi le statut d’une ville vivant de rentes et de profits des propriétaires absentéistes au détriment de ses campagnes qu’elle stérilise. André Prenant s’inscrit ainsi dans les débats scientifiques qui traversent la géographie des rapports de domination des villes sur les campagnes en France en particulier par l’emprise foncière, soulignés dès 1950 par Michel Rochefort, systématisés dans nombre de thèses dont celle sur le Bas-Languedoc de Raymond Dugrand avec qui André a eu des échanges qui ont donné lieu à une note dans le Bulletin de l’Association des Géographes Français (1957). L’approche des effets sur la structure urbaine (en particulier à propos de Sidi Bel Abbès) donne lieu à une véritable géographie sociale dans laquelle les « camps périurbains » -terme repris plus tard par M. Coquery à propos d’Oran- sont analysés en termes de il souhaitait surtout une solidarité accrue entre les deux peuples face à la fois aux nouveaux défis du développement et aux objectifs partagés d’émancipation politique et économique. Il reprend alors un poste à l’université de Paris avant son rattachement choisi, comme de nombreux géographes de gauche, à l’université Paris 7, à la suite de Mai 68 au cours duquel il avait fait preuve d’un engagement ferme, constant et très actif ; au sein de l’institut de géographie, il s’était efforcé de relier le mouvement étudiant à la mobilisation des ouvriers. Il reprend ses travaux sur les villes algériennes, encourage nombre de jeunes géographes algériens à s’engager dans la recherche tant sur les villes que sur les campagnes : Dj. Sari, sur les villes précoloniales dont Nédroma qu’il connaissait bien pour avoir vu son épouse Marie-Anne Thumelin-Prenant, philosophe de formation, en faire une étude géographique fine en 1954, Nadir Boumaza sur le Sersou. Il en fait de même avec des chercheurs français Raoul Wexteen, Philippe Darbelet, Pierre Lenormand etc. À la suite du premier recensement algérien, à la conception duquel il avait contribué en privilégiant des questions liées à la mobilité, il dirige plusieurs équipes de jeunes géographes français préparant leur mémoire de maîtrise sur diverses petites villes algériennes en orientant leurs travaux pour servir les besoins du jeune Commissariat National du Recensement de la Population (D. Thoirain, P. Noirot, P. Thorez, A. Buzacoux, J.-J. Aubry, B. Zimmerman …). Il expérimente ainsi à la fois le besoin d’utilité sociale de la géographie -sans jamais tomber dans un quelconque technicisme réducteur- et sa volonté d’aider au développement de l’Algérie. En même temps, il consacre un temps considérable -il le fera jusqu’à sa retraite- à la préparation des candidats aux concours du CAPES et de l’Agrégation en particulier en matière d’explication de cartes. Ses anciens étudiants évoquent régulièrement sa grande culture géographique et historique. C’est au colloque de géographie maghrébine de 1970 tenu à Cherchell et présidé par Jean Dresch, que, chargé avec d’autres étudiants du secrétariat, j’écoute André exposer sa communication sur les permanences et les changements des Hautes plaines sétifiennes à partir des migrations à Bordj Bou Areridj. Il impressionne par la finesse du raisonnement, la rigueur de la démarche et l’exhaustivité de l’investigation, inatteignables pour un étudiant qui envisage alors de préparer son premier mémoire. Il produit également des réflexions à l’échelle de l’Algérie sur l’évolution du réseau urbain et de la vie urbaine -il est l’auteur de rapports et de cartographie aujourd’hui encore utiles, élaborés pour les services statistiques algériens- ; il analyse ainsi la crise urbaine des années qui suivent l’indépendance : la suppression de la rente foncière coloniale par la généralisation de l’autogestion et l’accumulation du sous-prolétariat rural massivement transféré en ville et sans emploi, se substituant dans l’habitat mais non dans les fonctions des Européens, réduisent drastiquement le pouvoir de consommation des villes surtout celles qui avaient connu un peuplement européen important.Deux ans plus tard, il accompagne avec Jean Dresch, Jean-Louis Chaput et Pierre Lenormand, ses étudiants de Paris 7 dans une grande excursion organisée en commun avec les universités d’Alger et d’Oran qui venait de m’accueillir comme assistant. Enseignants aujourd’hui à la retraite, étudiants algériens et français aujourd’hui actifs dans l’enseignement ou dans des bureaux d’études ou d’autres secteurs se rappellent avec nostalgie ce transect où Jean Dresh et André Prenant montaient allègrement les versants des monts telliens ou atlasiques et les dunes du Sahara, suivis difficilement par des étudiants exténués puis décrivaient et expliquaient les paysages, usant parfois, pour André, de croquis pédagogiques hâtivement mais parfaitement esquissés. Les années 1970 marquent un tournant dans les choix politiques algériens : le pays s’engage dans une politique de développement fondée sur la stratégie d’industrialisation, la révolution agraire et la promotion sociale. André Prenant s’engage avec ma collaboration, dans l’étude des effets de la nouvelle industrie -y compris celle qui était en chantier- sur l’espace et la société dans différentes villes, des plus grandes aux plus petits bourgs de montagne : Sétif, Sidi Bel Abbès, Saïda, Arzew, Mostaganem, Ghazaouet, Berrouaghia, Aïn Kebira. L’intérêt porté aux divers thèmes des migrations, de la formation de bassins d’emploi, de la mutation des rapports ville-campagne, des effets urbanogènes (réalisation de logements et d’équipements) et de la distribution des revenus… révélait des effets différenciés des implantations en fonction des situations antérieures variables -la connaissance d’André était en la matière inestimable- et du volume de l’emploi créé. Au-delà de cette diversité, l’enclenchement de migrations interurbaines élargit et diversifie le champ migratoire des villes, leur structure sociale change par accroissement des groupes ouvriers et les revenus salariaux y stimulent les activités commerciales comme ils diversifient les fonctions rurales. Il s’intéresse également aux effets du développement économique national sur le rôle de la capitale du pays qui gagne en pouvoir de décision et en infrastructures de logistique.Son activité de recherche est alors foisonnante ; il sillonne l’Algérie en compagnie de jeunes collègues algériens, participe à de nombreux colloques (Tunis, Tours -URBAMA-, Alger, Oran, Paris), assure des enseignements quand il est sollicité. Il anime côté français, un projet de coopération interuniversitaire entre l’université Paris 7 et Oran et se prête à l’exercice de la gestion alors qu’on connaît ses réticences en la matière. Ce projet outre qu’il a permis l’encadrement de jeunes chercheurs, est couronné de plusieurs publications qui attestent sa volonté de transfert des méthodes et de connaissances dont plusieurs jeunes collègues algériens bénéficient. Cette coopération passait pour être exemplaire. Elle coïncide avec une phase particulièrement dynamique de la géographie à l’université d’Oran, marquée par les passages de J. Dresch, G. Maurer, Y. Dewolf, Ian B.Thompson etc.L’ouverture et la libéralisation que connaît l’Algérie à partir du début de la décennie 1980, la crise pétrolière de 1986 puis le plan d’Ajustement structurel des années 1990 lui ouvrent un champ fécond : la régression de la base productive du pays, l’essor de l’économie informelle et la montée des inégalités sociales en particulier dans les villes, petites et grandes (Alger). Il produit des articles qu’on pourrait qualifier de « macro-économiques » mais ancrés dans le territoire, qui traitent de l’insertion en position dominée de l’Algérie dans l’économie mondiale, dénonçant les modes de « douce » recolonisation euro-mondialisée mis en place par le capital international. Son intérêt pour l’évolution du réseau urbain ne se dément pas et c’est par l’analyse des plus petites villes et de la strate infra-urbaine qu’il examine à des échelles fines les effets désastreux de l’abandon de la politique de développement et d’aménagement sur l’aggravation des inégalités sociales et territoriales. Sollicité par l’Encyclopaedia Universalis, il réécrit son article sur l’Algérie, comme à chaque fois, selon une perspective renouvelée. En 1997, à l’occasion de l’inscription de la question du Maghreb et du Moyen-Orient aux concours du CAPES et de l’Agrégation, André, attentif au lien nécessaire entre recherche et pédagogie, rédige, avec ma collaboration, un ouvrage dont J.-F. Troin devait dire dans un compte rendu publié dans les Annales de géographie, que c’est « … un incontestable apport à la connaissance du Maghreb et du Moyen-Orient, la première synthèse en français depuis le gros « Birot - Dresch », ouvrage érudit mais aujourd’hui vieilli. Plus qu’un livre, c’est une référence …». Tout le mérite en revient à André Prenant. Tout en étant à retraite, il poursuit sa participation active aux travaux du GREMAMO (groupe de recherches et d’études sur le Maghreb et le Moyen-Orient) du laboratoire SEDET de Paris 7.À l’invitation de collègues algériens, il ira encore en Algérie jusqu’en 2005, parcourir du terrain ou transmettre son savoir encyclopédique de l’Algérie, le temps d’une conférence, d’une participation à un colloque et de nombreuses réunions privées auxquelles il se prêtait avec amabilité. En 2005, il produira, avec ma participation, une réflexion sur la recherche géographique en Algérie mise en rapport avec l’évolution de la réalité économique, sociale et territoriale au cours des cinquante dernières années (CRASC, Oran, 2008), pour laquelle son épouse Michèle a mobilisé ses dons « d’archiviste » et son capital documentaire monumental comme elle l’avait fait dix ans plutôt pour l’ouvrage sur le Maghreb et le Moyen-Orient. Simultanément, André maintient une vie militante vigoureuse à la fois par rapport aux luttes sociales en France (lutte contre la « mutation» déstructurante du parti communiste français, vie syndicale active, manifestations) et à l’égard des peuples d’Afrique et des pays en développement. C’est au sein de l’association AFASPA (Association Française d’Amitié et de Solidarité avec les Peuples d’Afrique) et hors d’elle qu’il manifeste notamment son soutien à la lutte du peuple sahraoui pour son autodétermination et rédige un article dans la revue de l’association Aujourd’hui l’Afrique. Frappé par la maladie, il trouve encore la force de marcher en janvier 2009, aux côtés des manifestants pour la Palestine.Géographe hors pair, enseignant - chercheur infatigable et exigeant, généreux dans l’effort et le don de soi, il aura inculqué à ses élèves rigueur et honnêteté intellectuelle. Géographe certes mais ouvert sur les autres disciplines : l’économie, l’architecture, l’anthropologie, la linguistique -sa connaissance de la géographie des langues était impressionnante- etc. Son parcours révèle qu’il est possible de faire interagir des convictions politiques très fortes et inflexibles mais sans dogmatisme aucun, avec une recherche rigoureuse en sciences sociales qui évolue dans le temps et dans l’espace. Il aura marqué par son implication pédagogique des générations d’étudiants. On retiendra enfin son rejet constant de la compétition, professant et pratiquant la solidarité, seule valeur susceptible de rapprocher les êtres et les peuples, de prévenir les fractures, bref de servir l’humanité.Saint-Denis, le 15 décembre 2010Bouziane Semmoud, géographe à l’université Paris 8 – Vincennes – Saint-DenisRéférences citées dans le texte.Prenant, A., 1953, Facteurs du peuplement d’une ville de l’Algérie intérieure : Sétif, Annales de géographie, t. 62, n° 334, p. 434-451.Prenant, A., 1956, Questions de structure urbaine dans trois faubourgs de Sidi Bel Abbès, Bulletin de l’Association des Géographes Français, p. 62-72.Prenant, A., 1957, Note à propos de la communication de P. Dugrand (sur la propriété citadine dans les Hautes Plaines sétifiennes et leur rebord tellien), Bulletin de l’Association des Géographes Français, n° 263-264.Lacoste, Y., Nouschi, A. Prenant, A., 1960, L’Algérie, Passé et Présent, Paris, Editions sociales, 462 p.Prenant, A., B. Semmoud, 1979, Industrie et industrialisation en Algérie, N° spécial des Cahiers Géographiques de l'Ouest, n° 2-3, Oran.Prenant, A., 1979, Centralisation de la décision à Alger. Décentralisation de l’exécution en Algérie. La mutation des fonctions capitales d’Alger, Villes en parallèles, n ° 2, 1979, p. 128-150.Prenant, A., B. Semmoud, 1997, Algérie : La déconstruction d'un tissu industriel, Revue Méditerranée, N° 3.4-1997, p. 79-86.Prenant, A., B. Semmoud, 1997. Maghreb et Moyen-Orient, espaces et sociétés, Paris, Ellipses, 256 p.Prenant, A. 1999, Le Sahara occidental, Aujourd’hui l’Afrique, revue de l’AFASPA.Prenant, A., 1984, 1986, 2000, L’Algérie, Encyclopaedia Universalis.Prenant, A. (coordinateur et auteur), 2002, Quelle crise en Algérie, Cahiers du GREMAMO, n ° 17, 157 p.Prenant, A., 2002, L’Algérie quarante ans après : une forme « douce » de recolonisation euro-mondialisée ?, Revue Informations et commentaires, n° 120.Prenant, A., 2004, L’aggravation des contrastes sociaux à travers une extension spatiale et un « freinage » démographique différenciés dans la nébuleuse urbaine d’Alger, in Chabbi-Chemouk, N. et al (eds), Alger, lumières sur la ville, Alger, Editions Dalimen, p. 213-235.Prenant, A., B. Semmoud, 2008. Analyse des rapports entre l’évolution de la réalité géographique en Algérie et celle de son appréhension par la recherche, in Remaoun, N., Haddab,M., L’Algérie, 50 ans après. État des savoirs en sciences sociales et humaines, Éditions Crasc, Oran, p. 317-358.

[1] Voir Yann Kindo, « À la mémoire d’André Prenant, géographe de l’Algérie et militant communiste anticolonialiste. », Michel Pigenet, « Un pur. », Mediapart, le journal (en ligne), Gilbert Meynier, « À la mémoire d’André Prenant », El Watan, du 17 décembre 2010, Sid Ahmed Souiah, biographie d’André Prenant, Kalila, revue du Centre Culturel Algérien.

[2] Il engage simultanément des travaux sur les dynamiques littorales du bassin d’Arcachon où il organisera plus tard des sorties de terrain régulières avec ses étudiants de Paris 7.

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