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Que dire d’un roman qui commence par un échange tel que : 

« - Mais le rock est mort, c’est un truc de dinosaures, réveille-toi !   Le rock’n’roll, c’est pour ceux qui aiment fumer, boire, baiser sans capote et rouler à fond la caisse : c’est plus du tout tendance ! Tu crois qu’Elvis bouffait cinq fruits et légumes par jour ? Ce mec se faisait livrer des sandwichs au beurre de cacahuète par avion !

-   Bonjour le bilan carbone… » 

 Hé bien, on dira que c’est bien parti, même si avec cette définition plutôt stupide, le rock serait  effectivement  mort depuis longtemps, faute de rockers de plus de 40 ans…

 Le « 1er couplet » du roman,  après la scène d’ouverture dans un magasin de guitares vintages, est un voyage en Ecosse, au bord du Loch Ness, pour y rencontrer un mystérieux aristocrate dans la Boleskine House,  ce manoir ayant appartenu à qui vous savez – ou sinon vous l’apprendrez dans le livre, parmi une foultitude d’autres choses. Et le Monsieur possède une collection fascinante :

« Lord Winsley m’emmena dans une pièce attenante à la bibliothèque et, bien qu’habitué à voir des perles chez Alain, mes yeux faillirent sortir de leur orbites. Il y avait là une trentaine de guitares, toutes absolument somptueuses et parfaitement mises en valeur. Ici, une Broadcaster blanche, sans nul doute l’une des premières fabriquées par Léo Fender ; là, une Stratocaster  au magnifique bleu « Lake Placid  , du milieu des années 1950 ; et là encore, ce qui ne pouvait être que le rêve des collectionneurs du monde entier : une Les Paul Standard de 1959, à l’incroyable table flammée. Cette dernière pouvait valoir dans les cinq cent mille dollars. Juste en dessous se trouvait une Grestch White Penguin , blanche et or, moins cotée, mais encore plus rare. Toutes ces guitares étaient en excellent état et entièrement d’origine d’après ce que je pouvais en voir. C’étaient les meilleurs modèles, des meilleures années, et dans le meilleur état imaginable. Le lord possédait aussi des guitares plus modestes, mais la plupart d’entre elles étaient signées. Brian Wilson,  Keith Richards… Enfin, dans une cage de verre, une Les Paul Deluxe fracassée était accompagnée d’un petit mot : « For Charlie, from Pete. ». Ce  ne pouvait être que Pete Townshend des Who, ce que Lord Winsley me confirma. »

[Pour ceux que ça branche, je me suis amusé à monter un powerpoint avec à peu près toutes les guitares croisées dans roman. Cliquer ici :]

(pdf, 6.1 MB)

L’intrigue repose dès le tout début du roman sur la quête du « Saint Graal des guitares vintage » : la « Moderne », que Gibson a imaginée en 1958 aux côtés de deux autres nouveaux modèles destinés à rajeunir la marque alors soumise à une rude concurrence : la Flying V et l’Explorer. Mais si ces deux dernières ont été effectivement produites à l’époque avant de ne connaître un certain succès du côté des guitaristes hard-rock et métal que bien des années plus tard, il n’existe aucune preuve que la Moderne ait vu le jour en 1958, même sous forme de prototype…


Dessin du prototype de la Moderne Dessin du prototype de la Moderne

Certes, une série de Moderne a été lancée en 1982, et Billy Gibbons de ZZ Top prétend en posséder une originale de 1958, mais sans convaincre grand monde, notamment parce qu’il refuse de la laisser expertiser.


C’est cette quête du Graal qui est le prétexte du roman, que l’on envisage d’abord comme quelque chose de très technique et de « geeky », avec une intrigue assez conventionnelle et linéaire. Mais ce roman apparemment construit comme un titre de rock est en fait plutôt une sorte de vinyle format 33 Tours, avec une face B qui nous emporte bien plus profondément  dans l’histoire du rock, et par là-même dans celle des Etats-Unis. Cette «  dark side of the book» est plus captivante que ce que l’on imaginait au départ, et l’on est de plus en plus pris par l’histoire au fur et à mesure que le héros remonte sa piste et parcourt en sens inverse toute cette histoire musicale jusqu’à sa source première - là où vous savez. Sinon, vous l'apprendrez avec le livre, parmi une foultitude d'autres choses.  

Sans trop déflorer le contenu du roman, sachez quand même que la vraie révélation du livre ne concerne pas la Moderne – dont je ne vous dirai pas ce qu’il en est… -, mais l’existence  d’un bluesman avant-gardiste qui aurait inventé le  métal quelque part dans le Mississipi en 1958, une décennie avant que Black Sabbath ne remette le couvert du côté des Midlands, en Angleterre. Où il est question d’un bluesman albinos, un gars qui est comme le rock : blanc à l’extérieur, mais noir à l‘intérieur…..

 Et entre métal, rock et blues, l’ombre du Diable plane forcément sur tout cela…(mais ça vous le saviez forcément, le livre ne vous apprendra rien de plus)

 Très pointu techniquement en ce qui concerne les instruments, le matériel d’enregistrement ou la musique elle-même, le roman est aussi bourré de références, musicales évidemment, mais aussi littéraires et cinématographiques, avec par exemple des clins d’œil  à   Lovecraft ou Carpenter. Pour ma part, j’ai choisi de lire  ce roman avec google à portée de main, pour souvent vérifier ce qui relève de la réalité ou  de la fiction, prolonger les pistes données par l’auteur ou encore retrouver ses sources d’inspiration. A chacun son mode de lecture, on peut aussi choisir de ne pas en sortir et de ne rien vérifier tout du long.

 Au final, si l’on en croit  Grégoire Hervier – mais faut-il le croire ? Je ne suis plus si sûr de ce qui est vrai et de ce qui ne l’est pas… -, il va désormais falloir rajouter un nom à la liste des héros oubliés du rock’n’roll, un nom dont même Nick Tosches ne soupçonnait pas l’existence.

En attendant, on peut déjà rajouter un bouquin dans sa bibliothèque, au rayon « histoire du rock », celui qui dans mon  cas est  pas loin de l’Ibanez et de la Telecaster.

Oui, ces deux là, et c’est tout, y'a pas marqué "Lord Winsley", non plus !

Et surtout, la Moderne, on ne la voit pas, parce que je la planque quelque part à l’abri des regards,  dans un endroit que je ne révélerai pas…


Yann Kindo

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