Sortir de l’impasse « Arrêt du nucléaire »

Ce texte a été rédigé collectivement par des camarades membres ou ex-membres du NPA. Il concerne la question du nucléaire en général, et plus précisément le positionnement du NPA à ce sujet . J'en reproduis ici le début, pour renvoyer ensuite le lecteur que j'espère avoir intéressé au texte complet (qui donne aussi les références qui appuient les affirmations et analyses produites) YK

Contrairement à ce qu’affirme la commission écologie du NPA, sortir du nucléaire « en moins de dix ans » n’est ni possible, ni souhaitable. Pour lutter contre le changement climatique et pour le progrès social, les communistes doivent renouer avec les travailleurs de l’énergie et rompre avec la diabolisation irrationnelle du nucléaire.

Introduction

L’énergie est une question centrale en économie. Toutes sociétés modernes se sont construites jusqu’à aujourd'hui sur l'explosion des forces productives qu’a entraîné l’exploitation des énergies fossiles (charbon puis pétrole et gaz naturel)... Rares sont les conflits modernes, les mobilisations sociales et les crises économiques qui n’y sont pas directement ou indirectement liées, tant toutes les activités sont consommatrices d’énergie… Pourtant la question reste méconnue et maltraitée par la gauche.

S’en emparer devient néanmoins de plus en plus inévitable, à mesure qu’une double contrainte, d’un côté la tension sur les énergies fossiles et de l’autre le changement climatique qu’elles entraînent, propulse cette question sur le devant de la scène politique. Obligeant même les capitalistes les plus réactionnaires à se positionner.

Malheureusement, loin d’être à la hauteur de l’enjeu, le Nouveau Parti Anticapitaliste (à l’image d’une grande partie de la gauche française) accuse à la fois un manque d’implantation dans le secteur de l’énergie et une faiblesse programmatique évidente (chacun de ces points nourrissant sans doute l’autre).

Si ce modeste texte ne prétend pas avoir les solutions à ces deux problèmes, nous pensons pouvoir au moins démontrer cette faiblesse programmatique au travers d’une critique de la brochure « Arrêt du nucléaire, en moins de 10 ans, c’est possible ! » produite par la commission écologie du NPA. Et, ce faisant, alerter sur la nécessité de réformer cette commission et travailler sur un véritable programme communiste de transition énergétique.

Egalement, nous ne traiterons pas seulement de la question de l’arrêt du nucléaire, mais également des autres revendications qui traversent cette brochure : investissements massifs dans l’éolien/ le solaire ; arrêt des projets de grands barrages hydroélectriques ; gestion de l’énergie à l’échelle locale ; recul (technologique, agraire, etc) de la production pour économiser de l’énergie… 

Nous tenterons d’expliquer en quoi ces revendications nous semblent à la fois contre-productives dans la lutte contre le changement climatique et pour le progrès social, mais également en contradiction avec les connaissances scientifiques et les revendications des travailleurs du secteur. En espérant que cela permette aux différents camarades intéressés par la question d’ouvrir ce débat important au sein du NPA ou dans leurs propres organisations.


Nucléaire civil et militaire, indissociable ?

Avant de s’attaquer réellement à l’argumentaire de la brochure, il est intéressant d’en lire la courte introduction, qui est assez représentative de la qualité et des méthodes de celle-ci.

En effet, dès les premières lignes, les auteurs de la brochure affirment que le développement du nucléaire civil en France serait lié à un complot secret : le Général De Gaulle souhaitant « fabriquer une bombe atomique », il lui fallait « du plutonium » ce qui le poussera à « lancer la construction de centrales nucléaires et faire croire que c’était pour la production de l’électricité »… 

Premier problème : Le “plutonium” nécessaire pour la fabrication d’une bombe A n’a rien à voir avec le combustible usé d’une centrale nucléaire civile, il n’y a d’ailleurs pas dans l’histoire d’exemple de bombe fabriquée avec du combustible usé de centrale civile et il n’existe aucun document scientifique public laissant penser que la production de bombe à partir du combustible usé de réacteur REP (technologie utilisée en France) soit possible. L’uranium ou le plutonium dit de “qualité militaire” (à haute teneur en isotope fissile) étaient produits par des réacteurs UNGG dédiés, tels ceux de la centrale de Marcoule en France (actuellement en cours de démantèlement). Par contre, l’utilisation dans des centrales civiles (notamment dans le futur EPR via le combustible MOx) de combustibles de “qualité militaire” est possible, et serait un moyen efficace de réduire les stocks accumulés pendant la guerre froide.

Second problème : Cette théorie ne colle absolument pas aux faits historiques. Si De Gaulle fonde effectivement le CEA en 1945, ce dernier est majoritairement opposé à la bombe atomique au sortir de la guerre. C’est durant la 4ème République que le nucléaire militaire français va se développer, motivé notamment par les défaites militaires en Indochine (et le refus des USA d’y utiliser leurs bombes atomiques). Le retour de De Gaulle au pouvoir en 1958 marquera au contraire l'officialisation de ce programme, jusqu’alors secret. Le programme civil nucléaire est lui aussi lancé sous la 4ème République, sous la forme du plan quinquennal de Félix Gaillard, pour pallier au déficit énergétique du pays. Le tournant industriel du nucléaire civil arrivera néanmoins bien plus tard, entre les années 70 et 80, motivé par le premier choc pétrolier et l’instabilité croissante au Moyen-Orient, qui menacent l'approvisionnement énergétique français.

Ainsi, la commission écologie du NPA illustre avec cette introduction un des problèmes majeurs de sa brochure : plutôt que reconnaître les raisons matérielles qui ont poussé l’adoption du nucléaire par les différents gouvernements français, notamment ses intérêts économiques (forte concentration énergétique, prix du combustible marginal, pilotabilité, etc) et géo-politiques (autonomie par rapport aux USA, approvisionnement stable et diversifié, etc) les auteurs préfèrent monter de toute pièce une véritable théorie du complot, leur permettant à la fois de nier tout intérêt de cette énergie et de réaliser un déshonneur par association : la seule raison d’exister du nucléaire serait de fabriquer des bombes pour De Gaulle.

Nous voilà donc prévenus, les auteurs ont une thèse et la réalité devra s’y adapter, quitte à la tordre ou à la ré-écrire. Cette leçon tirée des premières lignes de cette brochure nous sera utile pour comprendre les erreurs et contradictions qui constitueront le reste de cette dernière.

Sur les énergies renouvelables intermittentes

Avant de nous attaquer réellement aux arguments de la brochure, rappelons l’ambition du NPA : non seulement arrêter toutes les centrales nucléaires, mais en plus les remplacer par des sources d’énergies renouvelables, et ce en une décennie. C’est non seulement un programme très ambitieux, mais surtout unique en son genre et basé sur aucun exemple réel.

A titre de comparaison, l’association Sortir du Nucléaire reconnaît dans sa charte que la sortie du nucléaire passera par l’utilisation de centrales au gaz (décrites comme “les moins néfastes possibles pour l'environnement” et comme “phase transitoire”, ce dont l’on pourrait discuter). De la même manière, l’accord de Begov nouvellement signé par la Belgique (notamment soutenu par le parti Ecolo) vise la fin du nucléaire (37% du mix électrique actuel) au profit du gaz (de 33% à 60% du mix en 2030) plus que des ENR (de 13% à 28% sur la même période). On peut également comparer ce programme aux réalités des pays ayant annoncé se débarrasser du nucléaire, tel que l’Allemagne (désastre économique et écologique, le TWh allemand produit jusqu’à 10 fois plus de CO2 que celui Francais tout en étant un des plus chers d’Europe), la Californie (dont la part d’ENR n’a pas évolué depuis 1990, mais qui souffre de blackouts et doit importer 30% de son électricité), les Pays-Bas (qui viennent d’annoncer faire marche arrière et ouvrir 10 nouveaux réacteurs à partir de 2025) ou la Finlande (où même les Verts ont fait volte-face sur la question du nucléaire ).

Les seuls exemples de mix 100% renouvelable ont un profil très particulier, c’est celui par exemple de la Norvège et de l'Islande, des pays qui disposent à la fois d’une demande relativement modeste et d’un territoire riche en lacs et en cours d’eau. Car l’hydroélectrique, même s’il s’agit d’une énergie renouvelable, peut-être pilotable. Un concept central quand on parle de mix énergétique, mais qui ne sera même pas abordé dans la brochure du NPA.

Pour être clair, il s’agit d’une idée toute simple, mais pourtant fondamentale : quand le vent ne souffle pas et que le soleil ne brille pas, la France a toujours besoin d’énergie. 

D’ailleurs les auteurs semblent en avoir en partie conscience, vu qu’ils mentionnent le fait que les éoliennes auraient « un fonctionnement a minima de 1 800 heures » mais ne répondent jamais à ce problème, et ne mentionnent pas non plus qu’une éolienne qui fonctionne n’est pas une éolienne qui fonctionne à pleine puissance.

Pour mieux comprendre la réalité derrière la pilotabilité, on peut utiliser le “facteur de charge” qui compare en % l’énergie produite en une année par un équipement, par rapport à sa production maximale théorique. Ainsi en France, les centrales nucléaires ont un facteur de charge tournant autour de 75%, alors que des énergies comme le photovoltaïque et le solaire tournent autour de 15 à 25%. Mais cette comparaison ne tient pas non plus, car avec des centrales nucléaires (comme toutes les centrales thermiques) on peut souvent choisir les moments où la centrale est à l’arrêt (pour recharger le combustible, faire des travaux ou une révision) et on peut également choisir de réduire la charge (ce qui est le cas avec les centrales nucléaires françaises, comme nous le verrons dans la prochaine partie). Nous préciserons plus tard pourquoi il est important de pouvoir piloter la production, et plus particulièrement maintenir la production constamment à la hauteur de la consommation.

(Par souci de concision, nous nous référerons aux énergies renouvelables intermittentes, parfois aussi appelée énergies “fatales” ou “de flux”, en utilisant le sigle EnRi)

Enfin, tous les moyens de production ne sont pas pilotables de la même façon, le nucléaire est relativement lent (peut varier sa puissance de 80% en 30 minutes en fonctionnement, mais prend du temps à s’éteindre et s’allumer) comparé à l’hydroélectrique ou à une centrale au gaz / charbon (d’où le fait que ces derniers soient souvent privilégiés pour pallier à l'intermittence des EnRi).

D’ailleurs, la brochure n'essaie pas d’envisager une solution de stockage, idée souvent défendue par les défenseurs du 100% EnR, pour stocker la surproduction des EnRi pour quand ils ne fonctionnent pas. Pourtant, il n’y a pas de solution technique disponible dans l’immédiat pour un stockage aussi massif. Le stockage en batterie est impossible sur des quantités et des périodes industrielles, et le seul moyen de stockage d’énergie électrique actuellement viable sont les barrages de lac avec station de pompage (STEP). Solution à laquelle le NPA s’oppose également (au nom de la biodiversité, ce dont on pourrait discuter) mais à titre d’illustration, il faudrait construire trois ou quatre STEP de taille comparable aux plus grandes du monde (illustration ci-dessous avec le projet de barrage “Grande Abondance”, qui nécessiterait le déplacement de 4000 personnes et de noyer la vallée d’Abondance en Haute-Savoie) pour permettre à la France un mix 100% ENR.

Il faut également bien comprendre que les énergies renouvelables reposent sur des sources d’énergies très diffuses, contrairement aux énergies thermiques qui se basent sur des sources d’énergies très concentrées. Ainsi, il y a évidemment moins d’énergie contenue dans un m³ d’air en mouvement que dans le même volume de pétrole ou d’uranium… Imaginer les énergies renouvelables comme des sources d’énergie abondantes et peu chères est un non sens, qui se heurte à la réalité physique et historique (il y a une raison pour laquelle les capitalistes ont abandonné les anciennes énergies renouvelables au profit du charbon et du pétrole).

En conséquence, pour produire un TWh, il faut utiliser beaucoup plus de matériaux pour des énergies diffuses : soit 10260 tonnes pour l’éolien (majoritairement du béton) et 16447 tonnes pour le photovoltaïque (majoritairement de l’acier), contre 930 tonnes pour le nucléaire, une différence non négligeable qu’il faudra extraire et en partie recycler. Il faut également beaucoup plus de surface au sol (10 fois plus pour l’éolien que pour le nucléaire, 150 fois plus pour le solaire) et renouveler le parc plus régulièrement. Enfin, ces modes de production d’énergie utilisent également des ressources naturelles limitées, notamment des métaux dont les stocks sont considérés comme critiques sur le moyen terme tels que le neodymium, dysprosium et le terbium … Des ressources extraites dans des conditions affreuses et parfois au profit des pires dictatures. Il y a donc une grande faiblesse dans le fait de présenter les dessous de l’exploitation de l’uranium en Afrique comme une tare du nucléaire, alors que les alternatives impliquent encore plus d'extractions minières dans le monde.

Ainsi, fin 2017 c’était 120 milliards d’argent public qui était distribué (majoritairement au secteur privé) comme aide au développement des énergies renouvelables, à un rythme de 5 à 7 milliard par ans jusqu’à au moins 2030. Soit un tiers de plus que le coût du parc nucléaire historique, pour sans doute une production bien inférieure. Cela ne prend pas en compte les éventuels coûts d’intégration (dont l’on parlera plus tard) et la construction de moyens de stockage. Si les défenseurs des EnRi sont très fiers d’affirmer que le coût du MW est moins cher que celui des autres moyens de production, ils ne regardent en fait que le moment où ces moyens produisent (ce qui, pour rappel, n’est pas la norme) et ignorent l’offre et la demande : les épisodes de prix négatifs sont ainsi de plus en plus courants, quand les EnRi se mettent à produire à plein régime dans une période de basse consommation, contraignant le producteur à se débarrasser de ces MWh de trop au prix le plus bas. Mais encore une fois, pas de panique, les moyens de production intermittents étant prioritaires sur le réseau, les moyens de productions pilotables comme le nucléaire vont eux aussi subir les conséquences économiques de cette baisse, en plus des éventuelles primes que les productions éoliens/solaires touchent pour brider leur production durant ces périodes. L’argent public éponge donc, encore, les coûts des EnRi privées.

Pour résumer l’idée de cette partie, imaginer les EnRi comme des sources d’énergies propres, abondantes, peu chères et infinies se heurte rapidement à la réalité. De manière générale, toute source d’énergie cesse d’être propre (termes utilisé par la brochure du NPA) dès lors qu’elle est utilisée à échelle industrielle, et une discussion sérieuse autour du mix électrique ne peut être qu’une discussion où l’on pèse le rapport “bénéfices / risques” de plusieurs technologies en les comparant “toutes choses égales”.

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Table des matières de l'article complet :

Introduction    2

Nucléaire civil et militaire, indissociable ?    3

Sur les énergies renouvelables intermittentes    4

Sur le fonctionnement du réseau    8

Sur l’énergie nucléaire    11

Sur les risques de l’énergie nucléaire    16

Économisons de l’énergie… pour le climat !    21

Conclusion    24

Biblio et webographie    25

Résumé pour les réseaux sociaux    31

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