Dolto, une mise au point (final)

Le psychologue Didier Pleux vient de publier un petit livre bienvenu qui démythifie la figure de Françoise Dolto, la fameuse psychanalyste qui s'est imposée en France comme LA supposée grande spécialiste des questions d'éducation

Le psychologue Didier Pleux vient de publier un petit livre bienvenu qui démythifie la figure de Françoise Dolto, la fameuse psychanalyste qui s'est imposée en France comme LA supposée grande spécialiste des questions d'éducation1. Sous-titré, « La déraison pure », le livre montre de manière convaincante que la grille de lecture  et les principes éducatifs prônés par  Dolto sont « déraisonnables », au sens de « peu opératoires et sources de problèmes éventuels », mais aussi en ce sens qu'ils sont opposés à la raison, qu'ils sont en fait complètement « irrationnels ».

L'ouvrage est paru dans une collection dirigée par Michel Onfray, qui en signe aussi la préface. Un mot tout d'abord à propos du bonhomme, dont je ne suis pas grand fan - trop mondain et versatile à mon goût -, mais qui a quand même de grands mérites dans le contexte de ce qu'est la France, et notamment sa gauche politique. Son Traité d'athéologie avait été une lecture sympa de par son côté libertin et provocateur, mais il était quand même assez léger sur le fond, et j'aurais préféré que ce soit le Pour en finir avec Dieu de Richard  Dawkins qui ait connu le même succès éditorial. Surtout, le Traité ne me satisfaisait pas parce que encore largement entaché de croyances dans la religion freudienne : je trouvais ça bizarre de réfuter une théologie à l'aide d'une autre. Ceci dit, une fois déconverti, Onfray s'est lancé dans une croisade (partielle) contre le freudisme,  entreprise qui, par l'impact médiatique qu'elle a eu, a permis plus encore que le pourtant plus intéressant Livre Noir de la psychanalyse2, de commencer à déboulonner l'idole psychanalytique dans le très retardataire Hexagone. Mais là encore, combattre le freudisme à l'aide du nitzschéisme, c'est pas ma tasse de thé.... Y a un moment, les produits de substitution, faut arrêter,  et il faut s'émanciper vraiment...

Sa préface est intéressante, reposant largement sur une analyse du torrent de haine et de boue qu'il a dû affronter de la part des lacaniens lorsqu'il a relayé auprès du grand public une critique  démystificatrice du freudisme, critique qui s'était déjà déployée avec force dans le monde anglo-saxon depuis des décennies. Et forcément, l'auteur du Crépuscule d'une idole est sensible à l'approche biographique pour déconstruire les mythes freudiens, voyant certainement  dans l'ouvrage de Didier Pleux une tentative semblable à la sienne : l'un a démoli Freud, l'autre s'attelle à faire de même pour Dolto. « Pourquoi tant de haine ? » feront encore une fois semblant de se demander des lacaniens haineux. Je sais pas, moi, demandez entre autres aux parents d'enfants autistes, pour voir...

L'approche biographique et historique est en effet particulièrement destructrice pour la psychanalyse, comme l'ont notamment démontré les travaux très pointus de Mikkel Borch-Jacobsen3. Ainsi, en plongeant dans les archives pour comparer les proclamations publiques de Freud avec le contenu de sa correspondance privée à la même époque, il a pu montrer comment Freud  avait délibérément travesti la réalité de certaines analyses fameuses qui ont contribué à sa gloire - ce qui, au passage, était encore peu de choses par rapport à l'immense mensonge de Bruno Bettelheim sur ses supposés succès avec les enfants autistes. Ici, dans le chapitre « Mère toxique ou itinéraire d'une enfant gâtée ? », Didier Pleux compare par exemple le récit tardif de Dolto sur son enfance malheureuse et forcément matricielle à sa correspondance d'époque, qui témoigne plutôt d'un parcours relativement protégé et exempt de tout traumatisme lié à un conflit avec ses parents :

 

« Qui croire ? Cette mère qui reste en lien avec son enfant, les échanges visibles de cette correspondance de jeunesse en témoignent, ou ce que dit Françoise Dolto cinquante ans plus tard, lorsqu'elle évoque la fâcherie de quasiment huit années (…) ? Il n'existe aucune interruption dans les courriers échangés avec Suzanne Marette, sa mère, de 1933 à 1941. Je lis qu'en septembre 1934, Suzanne Marette, la mère « indigne », indique même à sa fille de 26 ans ce qui l'attend dès son retour à l'appartement de Paris, elle s'excuse de ne pas avoir laissé de provisions... » [P.32. Ceux qui comme moi se font encore à 41 ans envoyer par les parents et par la Poste les biscuits de Noël faits par Mémé n'ironiseront pas plus que ça sur cet aspect de la biographie de Dolto. Mais je n'ai jamais prétendu tuer le Père ou la Mère, et encore moins la Grand-Mère, cela va de soi]

 

Dans le même registre, Dolto évoque dans ses souvenirs d'avant-guerre une période de grandes difficultés matérielles et de « rationnement », mais sa correspondance d'époque révèle... la possession d'obligations à son nom à la même date !

Auparavant, l'enfance de Dolto avait baigné dans une ambiance d'extrême-droite, avec un père lecteur de l'Action Française et des vacances chez des amis de Maurras et  surtout de Léon Daudet, avec qui Françoise a pu échanger des idées. Pour autant, n'en déplaise à ceux qui croient encore que la psychanalyse est « de gôche », rien de tout cela ne devait détourner a priori notre héroïne du freudisme, si l'on a en mémoire cette lettre de Freud à Einstein :

: « Il faudra consacrer davantage de soins qu'on ne l'a fait jusqu'ici pour éduquer une couche supérieure d'hommes pensant de façon autonome, inaccessibles à l'intimidation et luttant pour la vérité, auxquels reviendrait la directions des masses non autonomes. (…). Aujourd'hui déjà, les races non cultivées et les couches attardées de la population se multiplient davantage que celles hautement cultivées. » [cité p. 103]

C'est d'ailleurs ce père maurrassien, mais plutôt « moderne » par d'autres aspects, qui conseille à sa fille de faire une psychanalyse en 1933, parce qu'il la trouve déprimée. Plus tard, il s'inquiète de certaines réactions hostiles de sa fille qu'il relie à son analyse...

 

D'ailleurs, en parcourant les années de formation universitaire, les premières années de l'âge adulte de Dolto, l'auteur convoque logiquement à la barre (en tant que « témoin assisté », on dira...) la pratique psychanalytique, que Dolto découvre à la même période via son analyse. A la manière d'Onfray qui voyait dans la propre biographie de Freud l'origine de ses théories – Freud prenait en gros son cas pour une généralité, pourrait-on dire - , Didier Pleux voit dans l'exacerbation par cette analyse de petites difficultés familiales l'origine des théories éducatives de Dolto :

 

« Désormais, Françoise Marette se persuade qu'elle a souffert de cette distance éducative entre une volonté inconsciente des parents de "formater" leur enfant selon les attentes de l'époque et sa réalité à elle. Elle va construire un certain nombre de conclusions et de certitudes pour une meilleure éducation : la désobéissance, le "hors-norme", la fougue ou l'impertinence d'un enfant peuvent signer un appétit de savoir et d'être ; les adultes ne comprennent rien aux enfants ! ; quand un enfant est freiné ou tancé par une autorité parentale, il est inhibé dans sa quête de Soi ; l'interdit ou le reproche parental sont à l'index. » [p. 40]

 

« Nous pouvons soupçonner qu'après trois années de psychanalyse, la jeune Françoise Marette commence à ne voir le"réel" qu'à travers le prisme de la théorie freudienne : le vrai n'est jamais ce que l'on croit ou ce que l'on perçoit, il est "ailleurs" » [p.105]

 

Didier Pleux oppose souvent en contrepoint sa propre vision des choses et le bilan de sa propre pratique de psychologue :

 

« Intervenir le moins possible dans la vie d'un enfant, cela revient à un moment ou à un autre à adopter une attitude des plus permissives.  Plus on laisse faire l'enfant, plus il en demande et plus on cède du terrain. Combien de parents ont connu le cercle infernal de la permissivité, ce laisser-faire qui n'aboutit jamais au bonheur de l'enfant mais à la surenchère des demandes et des exigences des tout-petits qui deviennent, malgré eux, omnipotents ? » [P.46]

 

En tant que praticien mais aussi en tant que parent, l'auteur ironise sur les préceptes éducatifs de Dolto, qu'il cite abondamment, pour montrer comment dans la tête de celle-ci, tout est toujours de la faute des parents et notamment de la mère :

 

« Il m'arrive de penser que la faute originelle serait, pour les humains, d'avoir mangé leurs bébés ; faute de bébés à manger, tenaillés par la faim, les parents en seraient venus à avoir l'idée de manger leurs enfants... et les enfants d'aujourd'hui peuvent se ressentir comme pouvant manger leur mère, et être mangés eux-mêmes. » [Dolto citée p. 52.]

On a sans doute dans ce délire l'origine des crapuleries  lacaniennes sur les «  mères-crocodiles qui poussent leur enfant à l'autisme ». Restons d'ailleurs dans la métaphore animalière et dévorante, avec cette autre envolée de Dolto pour expliquer les cauchemars des enfants :

 

« Le cauchemar de l'enfant qui a peur des panthères ou du loup vient de ce qu'une mère panthère ou louve s'est développée en lui, à l'image de la mère de qui il ressentait, sans qu'elle s'en rende compte, cette agression maternelle, consciente ou sollicitante dont il était tout le temps l'objet à l'époque où sa relation au monde et à sa mère était de dépendance vitale. » [citée p. 53]

 

La mère a tout le temps tout faux, même quand elle aide son môme à faire ses devoirs, comme Dolto l'explique dans ce passage édifiant de bêtise réactionnaire et « machiste »:

« Il faut savoir que tout travail scolaire fait avec une mère féminise un garçon ; et que, au moment de la prépuberté puis de la puberté, tout ce qui a été fait en couplage avec elle perd complètement son intérêt. Ou, s'il le conserve, c'est la masculinité du garçon qui sera atteinte plus tard ». [citée p. 53 encore]

 

Du coup, il est évidemment intéressant de voir ce que ça a donné en pratique du côté de Dolto éducatrice.... de ses propres enfants. A ce sujet, bien que ne connaissant pas vraiment Dolto, j'ai toujours dit que quand on écoute les disques de son fils, le chanteur Carlos, on se dit qu'elle n'était certainement pas très compétente en matière d'éducation... Justement, il se trouve que Jean Chrysostome  Dolto, l'immortel auteur de « La bamboula », « Allez la France » et bien sûr le classique parmi les classiques : « Tout nu et tout bronzé », est celui des trois enfants de Françoise Dolto qui a le plus témoigné sur le sujet. On constate à travers ces témoignages qu'elle a  effectivement appliqué ses propres principes, et discuté avec ses enfants mais sans les éduquer réellement, en ignorant le réel au profit du sens caché que la psychanalyse dévoile. Pleux voit néanmoins en Carlos « la preuve vivante d'une éducation réussie » [peut-être ne s'intéresse-t-il pas du tout à la musique ?  Je ne vois que ça...], mais dans un cadre hyper protégé qui est celui de ce  rejeton de la bourgeoisie intellectuelle du Quartier Latin.

 

Il ironise quand même plusieurs fois sur la « formidable mémoire des enfants de psychanalystes », puisque Carlos se souvient semble-t-il de ce que sa mère lui a dit quand il avait 7 mois (!), et de ce qu'il faisait à l'époque où il était en poussette... [traduction : ça sent à plein nez la reconstruction a posteriori, sous influence du récit de sa mère]. Un passage intéressant présente la manière dont Dolto gère le fait que Carlos à  3 ans traite de « salope » la nourrice qui vient de lui mettre sa serviette à table : « le petit Jean vient d'apprendre deux choses : qu'il peut insulter ceux qui enfreignent sa liberté, et que ceux-ci, en plus, continueront de le servir » [p. 72].

 Je précise que ce n'est pas la peine d'essayer de discréditer l'ouvrage en y voyant le produit d'une volonté de revenir aux pensionnats d'avant 68 et à la bonne vieille discipline à base de coups de ceinture  [au passage, on voit que chez les Dolto, quand les parents étaient dépassés par leurs enfants-rois et n'en pouvaient plus, le père leur passait une trempe...], puisque Didier Pleux tire à l'occasion son chapeau à Jean Piaget, mais aussi à A.S. Neill ou Maria Montessori [des hippys de l'éducation, pour aller vite]. De ma position d'enseignant, j'ai tendance à plusieurs fois ne pas suivre l'auteur dans ses développements qui concernent plus spécifiquement l'école, par exemple lorsqu'il défend le retour de cours de « morale laïque »  [je pense qu'à l'école on doit enseigner uniquement des savoirs constitués, et non pas une « morale » quelconque, même si on y acquiert dans la pratique des principes de vie en commun], ou encore quand il propose une vision biaisée de la « pédagogie Meirieu », avec cette (fausse) image d'Epinal d'une école où on ne fait plus travailler les élèves mais où on essaie juste de les épanouir. Pour le coup, là, je trouve que c'est Pleux qui est à côté du réel. Toutefois, ayant déjà été confronté à des situations semblables, j'ai tendance à adhérer aux propos de l'auteur sur le  mythe d'innombrables ados qui ne réussiraient pas à l'école parce qu'ils seraient en fait « surdoués » :

 « Je m'efforce depuis une bonne trentaine d'années de confronter cette hypothèse doltoïenne : les enfants ou adolescents en échec scolaire ne signent que fort rarement un potentiel très au-dessus de la norme. Ils manifestent, au contraire, une incapacité à accepter les exigences de l'apprentissage. Il existe donc une grande "intolérance aux frustrations"  qu'il nous faut prendre en compte avant de conclure à une quelconque "surdouance". Mais que préfèrent les parents : entendre un psy qui leur leur dit qu'une intolérance aux frustrations chez un "apprenant" relève de l'éducation parentale ou un psy qui leur annonce que leur progéniture est "génétiquement" géniale ? » [p. 157]

  

Mais revenons à Dolto, à sa vie, à son oeuvre...Parmi les autres thèmes évoqués dans l'ouvrage, citons : Dolto qui ignore le Front Populaire ;  Dolto et son analyste-gourou, René Laforgue ; Dolto sous Vichy, qui déclare son admiration pour l'entreprise du Maréchal (avec un soupçon de caviardage, pour cette période, de la correspondance publiée, étant donnée la considérable baisse de régime de sa production épistolaire si l'on en croit les volumes tels qu'ils sont) ; les premiers pas professionels de Dolto sous l'égide de la Fondation Alexis Carrel, qui l'embauche en 1941 pour son « Centre de la mère et de l'enfant » ; Dolto qui n'aurait rien vu à l'époque de l'antisémitisme de Vichy (c'est fou comme certains freudiens ont du mal à percevoir le réel tangible, eux qui percent si bien les mystères des trucs cachés, enfouis et invisibles) ; Dolto qui se serait dite « trotskyste » à la Libération (ce qui, à ma connaissance, a complètement échappé à la mémoire du mouvement trotskyste en France); Dolto qui prend en route le train du lacanisme et de l'esprit soixante-huitard, pour devenir après un passage sur Europe 1 la pédopsy radiophonique par excellence, avec son émission « Quand l'enfant paraît », dont les débuts sur France Inter ont eu lieu en 1976. Depuis cette date, le poste a dans tous les sens du terme continué à être trusté par des freudiens, ce qui nous a valu les chroniques pénibles de la très doltoïenne et future députée UMP l'homophobe Edwige Antier, puis les espèces de « brèves de comptoir » du consternant Marcel Ruffo. C'est ça aussi, la glorieuse exception psychanalytique française.

Le dernier chapitre, « Dolto hors réalité », est en quelque sorte la conclusion théorique de ce parcours biographique, avec comme fil conducteur la déréalisation du réel que permet la psychanalyse. L'auteur passe en revue les hypothèses plus ou moins censées  (mais jamais étayées scientifiquement) que Dolto a érigées en dogmes et qui se sont répandues dans le grand public. On découvre au passage que cette déréalisation peut aller chez Dolto,  au détour d'une phrase, jusqu'à une véritable croyance dans la télépathie ou des dons de voyance chez des enfants, ou encore dans la psychogénéalogie transgénérationelle. Les délires interprétatifs de la psychanalyse se sont manifestés chez elle notamment à propos des dessins d'enfants, et l'auteur rappelle l'usage catastrophique qui a été fait de cette méthode lors du procès d'Outreau, par un « expert »qui croyait également au fameux (et dangereusement bidon) « test de Rorschach » pour lire la personnalité des adultes (à l'aide de  tâches d'encre plutôt que de marc de café, c'est ce qui distingue la psychanalyse de la voyance plus classique) :

 « La réalité d'Outreau dénonce, une fois de plus, l'irrationnel des expertises psychanalytiques auprès des tribunaux. Rien n'est remis en cause, si ce n'est la demande  de nouveaux moyens pour affiner les hypothèses absurdes de l'interprétation du symbolique. Les tribunaux ont toujours recours à la magie des "psys" qui donnent leur version du réel des enfants ou des adultes. De même, nous sommes le dernier pays qui utilise la graphologie (interprétation psychanalytique de l'écriture comme révélatrice inconsciente de la vraie personnalité du sujet) pour le recrutement de salariés...» [p. 145]

 

En sens inverse, l'auteur cite une pétition de 1977 qui tendait à banaliser la pédophilie autour de l'idée du « consentement » d'enfants de moins de 15 ans. Figuraient parmi les signataires le gratin du gaucho-freudisme post-soixante huitard, dont Foucault, Derrida, Althusser, Sartre, De Beauvoir, Gluksmann, Sollers et of course Dolto.

 

Didier Pleux ne l'évoque pas dans son livre, mais on peut voir ici quelques citations gratinées de freudiens sur la question de l'inceste [RAJOUT au 30/10 : voir aussi le complément j'ai fait collé plus bas après le Nota Bene, sur les explications de Dolto à propos de viols d'enfants par leur père]:

 http://freudquotidien.wordpress.com/tag/inceste/ 

 

Or, il se trouve que Dolto disait ceci sur le sujet, en fonction de sa vision particulière de ce qu'est l'enfance :

« Ce qu'il faudrait, c'est que la loi ne s'occupe plus de l'âge. Ne s'occupe seulement que de l'inceste, des relations entre parents proches, frères, sœurs, parents, oncles, tantes, mais qu'il n'y ait absolument rien entre adultes et enfants comme interdiction » [citée page163]

J'ai tendance a priori à penser pile poil l'inverse : il faut que la loi, qui  est je crois actuellement plus progressiste que la pensée dolto-lacanienne, s'immisce bien dans les relations entre adultes et enfants au nom de la protection de l'enfance, mais qu'elle ne se mêle pas de ce qui ne la regarde absolument pas, c'est à dire les relations entre adultes consentants, y compris en situation d'inceste [au passage, je signale que l'inceste n'est en soi pas réprimé par la loi française, et qu'il est donc difficile d'y voir un « interdit commun à toute société », comme disait l'autre4]

 

La sous-partie consacrée à l'autisme montre comment les propos hallucinants des freudiens entendus dans le film de Sophie Robert « Le mur » sont tout à fait dans la droite ligne de la pensée de Dolto. Et la fin du livre est un festival de citations de Dolto aussi définitives que débiles à propos de l'enfant, de son comportement et de la manière d'y réagir. Je vous laisse le soin de les découvrir vous-même, malgré mon envie de recopier ici toutes ces perles. En voici juste deux pour finir :

 * « Vous savez que la mort subite du nourrisson  survient  très souvent lorsqu'ils avalent leur langue, comme si la souffrance et la solitude les poussaient à vouloir retourner à la vie fœtale » [citée p. 166]

* Et enfin ce magnifique syncrétisme, ou saint crétinisme, qui mêle les deux théologies les plus pénibles ayant sévi dans l'Hexagone ces dernières décennies, et auxquelles Dolto adhérait toutes les deux : « Normalement, le garçon résout cette séparation d'avec sa mère vers les 5-6 ans. Je crois que Jésus a dû vivre cette castration à cet âge-là, si j'en juge par cet épisode du temple. S'il n'avait pas résolu son Oedipe, il n'aurait pas pu vivre de cette manière cette péripétie (…). Jésus entre dans la vie adulte. C'est lui qui castre alors ses parents de leur possessivité. » [citée p. 170]


 

 Ainsi, comme à chaque fois qu'on aborde la psychanalyse se pose au final la même question : comment des  gens intelligents et cultivés, dotés souvent d'un vrai sens critique par ailleurs, ont-ils pu se laisser berner si longtemps par de tels charlatans illuminés ?

  

Yann Kindo

  

Nota bene : A un moment donné, Didier Pleux répond  fort justement et par avance à l'argument de la « manipulation des citations », qui a par exemple été avancé contre Sophie Robert. Parce que, selon les lacaniens, si on comprenait le contexte de leurs énoncés embrouillés, leurs âneries et leurs horreurs pourraient redevenir les perles de finesse et d'intelligence qu'elles sont censées être. A un moment donné de son propos, l'auteur dit :

« Qui aurait l'idée de dénoncer ceux qui ont bien lu "dictature du prolétariat" dans Le manifeste du Parti Communiste ou "éradication de la race juive" dans Mein Kampf d'Hitler ? » [p. 151]

 Je ne vais même pas discuter cette sempiternelle mise en parallèle du nazisme et du communisme, mais je veux juste préciser, même si ça fait un peu pédant, et après avoir quand même vérifié, que non, l'expression« dictature du prolétariat » ne figure pas dans le Manifeste du parti Communiste. Marx l'utilise telle quelle l'année d'après pour la première fois. Il parle encore dans le Manifeste de « prolétariat organisé en classe dominante », ce qui d'ailleurs revient exactement au même. Mais bon, mauvaise pioche, pour le coup.

 RAJOUT AU 30/10/13 :

Un de mes amis [dit "Canardos]  compile depuis des années les pires horreurs qu'il trouve dans la littérature freudienne (dans les cas où on arrive à comprendre ce qu'ils veulent dire et où c'est écrit dans un français qui ressemble un minimum à celui parlé par les autres gens). Je publie ici des propos de Dolto qu'il a relevés et qu'il vient de m'envoyer, et il l'a fait en indiquant la source précise à chaque fois, avec la page (je n'ai pas vérifié n'ayant pas accès aux sources, mais je lui fais entièrement confiance). ça concerne l'"inceste", mais au sens de "viols d'enfants". Ceux qui auront lu le livre de Didier Pleux comprendront la cohérence de tout ça avec les positions de Dolto sur l'autonomie et la maturité de l'enfant.
Attention, c'est glaçant :

 

Dans la  revue choisir en novembre 1979

 

Choisir: Mais  enfin, il y a bien des cas de viol ?

        Françoise Dolto: Il n'y a pas de viol du tout. Elles sont  consentantes.

        Choisir: Quand une fille vient vous voir et qu'elle vous raconte  que, dans son        enfance, son père a coïté avec elle et qu'elle a ressenti cela  comme un viol,   que lui répondez-vous ?       
 
Françoise Dolto: Elle ne l'a pas ressenti comme un viol. Elle a  simplement  compris que son père l'aimait et qu'il se consolait avec elle,   parce que sa  femme ne voulait pas faire l'amour avec lui. (...)

Choisir: D'après vous, il  n'y a pas de  pères vicieux et pervers ?

          Françoise Dolto: Il suffit que la fille refuse de coucher ave  lui, en disant que cela ne se fait pas, pour qu'il la laisse tranquille

Choisir: Il peut insister  ?

        Françoise Dolto: Pas du tout, parce qu'il sait que l'enfant sait  que c'est  défendu. Et puis le père incestueux a tout de même peur que sa    fille en parle.  En général, la fille ne dit rien, enfin pas tout de suite.

 

 

Extraits du  livre: "l'enfant, le juge et la psychanalyste"; entretien  entre F. Dolto et A. Ruffo; Gallimard; 1999.    page 11 (préface):        

la   juge: "Ce jour là, Françoise Dolto nous a   parlé avec l'assurance que lui donnait sa longue expérience   clinique de psychanalyste,  son respect des enfants"


page 33:

la  juge:

"...ce que je veux dire c'est qu'il arrive souvent avec des enfants de  douze, treize ans, qu'on nous dise: "Cet enfant a des troubles de  comportement",  parce qu'il a vécu un inceste,  parce qu'il a été rejeté, parce qu'il a été   méprisé. Mais moi je refuse de lui accorder la protection pour   ses   troubles."        

F. Dolto:

"   mais vous avez tout à fait raison parce que l'important   c'est : puisqu'il a survécu, qu'est-ce qu'il y a eu de suffisant    pour y prendre   son pied ?   Si   un être est vraiment   traumatisé, il tombe malade; si un être n'a pas de quoi vivre,  il ne continue   pas."


page34:

F. Dolto:

"Si  les enfants savaient que la loi interdit les privautés  sensuelles entre adultes et enfants, et bien, à partir du moment   où un adulte   le lui demande, s'il accepte, c'est qu'il est complice, il n'a   pas à se   plaindre. mais il peut avoir, sans se plaindre, à dire: "mais ça   m'a fait    très mal. -Oui. Pourquoi t'es-tu laissé faire puisque tu savais  que ce n'était  pas permis..."    A partir du moment où l'enfant est au courant, très jeune de la  loi, il est  complice et on peut l'aider beaucoup mieux."

  la  juge: " Je comprends très bien.   A ce   moment-là, on ne lui donne pas un rôle de victime."

page 53:

la   juge: "Oui. Les enfants se   sentent   tellement coupables! C'est leur donner la permission de  grandir de leur dire  qu'ils ne sont pas responsables de leurs parents."

F. Dolto:   " Ils sont responsables de laisser les parents commettre un acte qui les  avilit dans leur relation à leurs enfants."

page 81:

  la            juge: "Mais quand le père nie et   que la  mère est complice, que la mère refuse ou est incapable de  protéger son enfant,   qu'il faut le retirer du milieu familial, qu'arrive t-il de  cette relation avec   le père ?"

F. Dolto:         " Ca dépend de chaque enfant, et je crois que ça dépendra de la  relation  maturante qu'il va rencontrer avec la famille dans laquelle il  sera placé, ou   avec l'éducateur avec qui il pourra parler et qui pourra   justement lui faire  comprendre que l'excitation dans laquelle était son père,   peut-être sans  l'avoir cherché, l'enfant en était complice. Parce que je crois  que ces enfants   sont plus ou moins complices de ce qui se passe... Il faudra leur   dire très tôt qu'ils ont un devoir de se dérober à ça pour que leurs  parents restent des parents pour eux..."

page 83:

F. Dolto:         "Les enfants fabulent beaucoup, oui, c'est vrai. vous voulez  dire: est-ce  qu'ils fabulent sur les agressions dont ils sont l'objet ?"

la   juge: " Oui, par exemple, un enfant   dit:" Papa a fait ceci ou cela avec moi."

F. Dolto:   " Oui, justement, et les enfants ne pourraient plus le faire  s'ils avaient   été informés avant. "Et là pourquoi as-tu laissé faire puisque  tu savais  que tu ne devais pas, pourquoi l'as-tu laissé faire ? Ton rôle  d'enfant,  c'était de l'empêcher."

[a suite est de mon pote Canardos]: C'est d'ailleurs marrant de voir comment tant de "gauchistes" font l'apologie d'une réactionnaire catholique de la plus belle eau.

 En bonne catholique   réactionnaire elle était contre la légalisation de l'avortement   qu'elle assimilait à l'euthanasie et s'est opposée à la loi sur  l'interruption de grossesse. Voila un extrait d'un entretien   avec Jean-Jacques Moscowitz sur la Shoah où Dolto se livre à une        digression sur l'avortement.

"Entretien :

 Jean-Jacques Moscovitz

Tu   m’avais dit une chose qui m’avait parue importante. Que le  statut de la mort avait changé, que ça expliquait que les  suicides d’enfants et d’adolescents étaient plus fréquents...
    

Françoise  D.

Oui.  D’ailleurs le fait même que l’on parle d’euthanasie, qu’on  justifie, qu’on justicie, l’avortement, qu’on légalise l’avortement, on le dit, on dit ce mot-là, alors qu’on devrait  dire qu’on dépénalise, on devrait dire dépénaliser l’aide à   une mère qui veut avorter. Légaliser l’avortement, c’est  incroyable qu’une société puisse dire ce mot-là. Avec ce   mot-là, ça devient la loi, que la vie, c’est avec le conscient          qu’on la régit. Alors que la vie est sourcée dans  l’inconscient et n’est pas régissable par le conscient. Il ne faut pas la régir. "

 [Sur cette même question de l'avortement, on peut aussi regarder cet extrait d'interview de Dolto par Pivot, ensuite commenté  par des féministes ]

http://www.youtube.com/watch?v=4jcqOJgkIRk

          Enfin Françoise Dolto, entre autres vieilleries réactionnaire  défendait comme la droite catholique familialiste le vote familial et regrettait le bon vieux temps des maitres et des  serviteurs...

  F. Dolto, La cause des enfants,   éd. R. Laffont, collection Pocket,

p. 468 :

"Je propose entre  autres : Dans une  famille de quatre enfants (deux garçons deux filles), le père   devrait avoir trois   voix et la mère trois voix, la voix des filles à la mère, la  voix des garçons  au père, jusqu'à leurs 12 ans. Et puis à 12 ans les enfants  voteraient. "

 Ibid. P. 88

" Je me rappelle mes   vacances  à Deauville, quand j'étais enfant, on appelait par haut-parleur les chauffeurs   de maître qui allaient mettre la voiture dans des parkings qui   n'étaient pas   encore ainsi désignés. On   les appelait   par le nom de leur propriétaire, par exemple :        Rothschild…La Rochefoucault  ! Celui qui servait cette famille était de la maison. Et il en   était très fier.  Mais notre demi-siècle a décrété que les métiers ancillaires  étaient une honte  sociale, oubliant la tradition médiévale de la mise en  apprentissage des jeunes   gens de familles riches "

 Notes du billet :

1Didier PLEUX, Françoise Dolto, la déraison pure (Editions Autrement, 2013, 186 pages, 13 euros)

2COLLECTIF, Le Livre Noir de la psychanalyse (Les Arènes, 2005)

3Voir notamment en français son Le Dossier Freud . Enquête sur l'histoire de la psychanalyse (Les Empêcheurs de penser en rond, 2006) ou Les patients de Freud : destins. (Editions Sciences Humaines, 2011)

4Voir sur ce sujet cet excellent texte de l'anthropologue Alain Testart : http://www.alaintestart.com/doc_inedits/prohib_inceste.pdf

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