Rue 89 et l'AFIS : le making of du making of.

Rue 89 vient de publier un « droit de suite » intitulé « AFIS : information scientifique ou manipulation de l'opinion ? », qui dénonce les positions et agissements de l'Association Française pour l'Information Scientifique.
Du coup je déclare d'emblée que j'ai un gros conflit d'intérêts dans cette affaire, pour permettre à tous ceux dont le seul neurone en fonctionnement est programmé pour n'examiner que ce seul aspect des choses, de se dispenser de lire la suite pour ne pas trop se fatiguer.

En effet, je suis membre de l'AFIS, l'association qui est mise en cause dans cet article. Mais, à la réflexion, je me demande si on peut parler de conflit d'intérêt ici, étant donné que la participation à l'AFIS ne me rapporte pas un centime, et me coûte plutôt pas mal en temps et en argent, comme toute activité militante.

Voici donc la tribune en question :

http://www.rue89.com/2013/08/29/afis-information-scientifique-manipulation-lopinion-245256

 

et voici rapidement pourquoi je ne vais pas perdre de temps à discuter celle-ci sur le fond : les arguments avancés y sont d'une telle nullité et d'une telle confusion qu'on se met à plaindre les étudiants de l'auteur, Fabrice Flipo, qui est  maître de conférence.... en philosophie des sciences et des techniques !!!

 [http://www.it-sudparis.eu/lsh/equipe/flipo.php ]

 

Son cours universitaire a l'air vraiment très bien :

 

  • 1 ère année EM et EI : Risques environnementaux et technologiques majeurs

  • 2ème année EM et EI : Développement durable ou décroissance?

 

Etant donné ce qu'il montre comme maîtrise des dossiers, on s' inquiète pour les premières années et ce qu'ils vont apprendre des risques technologiques. Pour les deuxièmes années, on ne voit pas comment avec un titre pareil pour un cours, ils ne seraient pas juste exposés à de la pure idéologie.

Mais bon, on est dans le département « Lettres et sciences humaines » et non pas dans le département « sciences » de l'institution, de toutes façons.

Tiens l'institution en question, jetons un oeil dessus, juste pour voir où Fabrice Flipo est "maître de conférences ». Il enseigne à  quelque chose qui s'appelle « Télécom Evry Management » :

http://www.telecom-em.eu/

 Ça doit être fun, quand on est un gauchiste décroissant qui biberonne  du relativisme sur les sciences, d'enseigner dans une grande école de commerce et management qui se veut en pointe dans la promotion des nouvelles technologies et du « marketing numérique » [au temps pour les copains « casseurs de pub »...]. Si on raisonnait comme le milieu intellectuel de  l'auteur de la tribune, on se dirait que 300 entreprises partenaires de son employeur, ça en fait des sources de conflits d'intérêts possibles sur lesquels des journalistes fainéants pourraient gloser. Mais, au contraire, le fait que quelqu'un qui est salarié par une telle école « Télécom » puisse publier des tribunes où il ressort le délire technophobe anti-ondes électro-magnétiques tendrait surtout à prouver que l'on peut avoir été employé par quelqu'un ou même toujours être employé par quelqu'un et ne pas avoir pour mission unique dans la vie de lui servir la soupe.... Je dis ça, moi, je sais pas, peut-être que ça fera réflléchir les obsédés du conflit d'intérêt, de voir que  l'existence sociale de Fabrice Flipo contredit frontalement sa propre grille de lecture...

 

[y a quand même un truc qui me questionne, du coup, dans ce CV que je découvre : qu'est ce qui pousse une école de formation de cadres d'entreprises capitalistes dans le domaine des nouvelles technologie à employer un gars qui leur fait un cours décroissant technophobe ???? Volonté de s'encanailler et d'avoir l'air très ouvert d'esprit, peut-être, je sais pas... ATTENTION, PERSIFLAGE IMMINENT.... Bon, en même temps, Fabrice Flipo est auteur d'une contribution sur « un marxisme enfin débarrassé du productivisme ? », ce qui revient en général dans la vraie vie à  défendre un marxisme débarrassé du marxisme. C'est peut-être ça qui intéresse les soutiens financiers et les dirigeants de l'école de management.]

 Signalons, toujours pour les obsédés du conflit d'intérêt, que Fabrice Flipo n'est pas tombé du ciel, puisqu'il n'est pas seulement  auteur d'ouvrages sur le développement durable et sur la décroissance, mais aussi « administrateur de la Fondation Science Citoyenne », le truc de Jacques Testart pour les scientifiques anti-science (je laisse les psychologues se dépatouiller avec ce genre de profils, moi ça me dépasse).


Bref, on constate que l'auteur, dont l'argument principal pour disqualifier les copains de l'AFIS est de répéter sans cesse qu'ils ne sont pas spécialiste du domaine considéré... n'est lui même spécialiste de rien du tout de scientifique. Et au passage, je signale que les articles dans Rue 89 qu'il incrimine reposent très largement sur un argumentaire d'ordre statistique, ce qui se trouve être quand même un peu la spécialité des auteurs qu'ils critique.

 

A ce stade du billet, les lecteurs doté d'un sens critique en éveil auront sans doute remarqué que je n'ai absolument rien dit du fond de la tribune, et que je ne fais que discréditer son auteur au lieu de répondre précisément à ses arguments. Je sais, je sais... Mais j'avais dit que mon propos n'était pas de répondre à ce papier vraiment très faible, mais plutôt de disserter sur le making of  du making of [j'y viens, j'y viens]. J'imagine que d'autres que moi répondront sur le fond. Il y a déjà sous l'article de Flipo un très bon commentaire d'un certain Sana-Kan, qui résume vraiment très bien les choses, et on peut logiquement s'attendre à des réactions de  Jérôme Quirant et Nicolas Gauvrit, auteurs des articles qui ont mis en colère  Fabrice Flipo... et surtout Sophie Caillat, la journaliste de Rue 89 qui présente cette tribune qu'elle a probablement commandée.

Voici les articles en question, qui sont vraiment très bons et qui valent vraiment la lecture. Chacun pourra comparer le niveau d'argumentation avec celui de Fabrice Flipo, et à la limite ce serait même pas la peine d'en rajouter  :

 http://www.rue89.com/2013/08/04/11-septembre-ogm-ondes-science-citoyenne-vaste-fumisterie-244746

[je signale que le titre n'est pas des auteurs, mais de la rédaction du journal]

 

http://www.rue89.com/2013/07/16/nuage-tchernobyl-lenquete-corse-completement-fumeuse-244265

 

http://www.rue89.com/2013/06/09/mobiles-wifi-antennes-les-ondes-mont-tuer-243087

 

 

Voici donc le making of du making of : c'est ce dernier billet, le premier dans l'ordre chronologique de parution, qui est à l'origine de tout ce tout petit ramdam autour de l'AFIS. En effet, en démontant point par point les arguments bidons des « anti-ondes », Nicolas Gauvrit et Jérôme Quirant en mettaient un gros coup au travail de la journaliste de Rue 89 Sophie Caillat, qui avait publié des choses alarmistes sur le même sujet. Et en fait, au lieu de répondre sur le fond à ce qui était de fait une réponse à ses propres papiers -ce qu'elle a rétrospectivement l'air d'être bien en peine de faire -, Sophie Caillat s'est décidée à enquêter sur l'AFIS, pour savoir d'où sortaient ces énergumènes qui venaient dans les colonnes de son propre journal démonter ses chers  lieux communs anti-ondes, anti-nucléaire, anti-OGM, etc.

Et ça, je le sais parce que c'est en gros ce qu'elle m'a dit lors de notre conversation téléphonique. En effet, en constatant qu'elle contactait les gens de l'AFIS pour son enquête et qu'elle ne faisait -comme attendu- qu'essayer de soulever le lièvre de possibles « conflits d'intérêts », je me suis dit que j'allais moi-même l'appeler pour lui proposer une conversation avec quelqu'un de l'AFIS pour lequel elle pouvait complètement laisser tomber cette « préoccupation », puisque non scientifique de profession,  ce qui permettrait de causer de notre assoc, de ses arguments, de son fonctionnement, etc. Peine perdue : alors qu'elle me rappelait depuis son portable dans la rue [drôle de technique journalistique pour prendre des notes...], elle continuait à ne s'intéresser qu'à des questions de « réseaux », de « qui est qui », de « comment ça se fait que vous êtes aussi présents sur la Toile ? » [heu.. parce que on a des ordinateurs et des trucs à dire, peut-être ????], etc.

 Au passage, je me disais que je pouvais peut-être, tout en lui présentant les activités de l'AFIS, l'amener à réfléchir un peu sur certains trucs, sait-on jamais. Par exemple, étant donné que Sophie Caillat est une admiratrice du gourou « agronome » Pierre Rabhi

http://www.dailymotion.com/video/xzw7uz_intervention-de-sophie-caillat-a-la-soiree-pierre-rabhi-rue89_news

 

je l'ai orientée vers notre enquête de terrain dans la ferme expérimentale de Rabhi, qu'on avait faite avec les copains de l'AFIS-Ardèche :

http://afis-ardeche.blogspot.fr/2012/09/humanisme-notre-visite-chez-des.html

 

Comme ça, sur un truc qui a l'air de lui tenir à cœur, elle pouvait constater comment on s'y prend pour débunker des illusions, de manière parfaitement bénévole et juste pour le plaisir de défendre ce qu'on pense être de bonnes choses, à savoir la raison et l'esprit scientifique.

 

Je n'attendais quand même pas grand chose de son enquête, mais j'imaginais qu'elle essaierait de faire quelque chose avec un minimum de tenue. Tant qu'à faire dans le journalisme à propos des réseaux, peut-être allait-elle faire un papier comme celui de Gil Rivière-Wekstein sur le réseau Séralini/labo homéopathique/secte de guérisseurs, avec plein de noms, d'adresses, de participation croisée et autres révélations. Avec de jolis organigrammes et tout et tout, comme ici :

http://www.agriculture-environnement.fr/a-la-une,6/la-part-d-ombre-du-professeur-seralini,849.html#.UiBrNr1OJjo

 

Pffff, même pas, je suis trop déçu ! Je sais pas si son enquête va un jour voir le jour et être publiée, mais si c'est tout ce qui en ressort, cette pauvre tribune avec un petit encart sur le « making of », on se dit que c'était pas la peine de se déranger pour si peu !

 

Tiens, le « making of », parlons-en ! Dans ce petit encart, Sophie Caillat nous dit que les papiers de Nicolas Gauvrit  et Jérôme Quirant dans Rue 89 « ont suscité un vif émoi. », rien que ça. Moi, j'aimerais bien que les papiers des gens de l'AFIS suscitent de tels émois et fassent réfléchir et discuter, mais j'ai bien peur que c'est surtout chez Sophie Caillat qu'il y a eu beaucoup d'émoi, étant donné que ça discréditait pas mal ses propres arguments. Mais en fait, j'ai pas trop d'illusions sur la portée réelle du travail de l'AFIS, ce qui me fait d'autant plus pouffer en lisant sous la plume de Fabrice Flipo qui critique Jérôme Quirant :

 

« L’auteur commence par nous dire que la publicité autour de Séralini a été un déni de science. Une approche réellement scientifique aurait soupesé l’influence relative des partisans de Séralini et ceux des OGM, qui utilisent aussi la voie des médias. Mais non, Quirant fait comme si Claude Allègre, Marc Fellous et bien d’autres n’avaient pas voix au chapitre. »

 

J'ai pas beaucoup entendu Claude Allègre sur la question des OGM,  et notamment sur l'affaire Séralini, et c'est sans doute tant mieux étant donné toutes les âneries qu'il sort sur le climat. Claude Allègre n'est à ma connaissance pas membre de l'AFIS, je ne l'y ai jamais rencontré. Marc Fellous, par contre, est spécialiste des OGM et membre du Conseil d'Administration de l'AFIS. Mais son nom ne dira sans doute rien à la quasi totalité des lecteurs, étant donné que en matière d' "influence relative" dans les médias, qu'il faudrait «  soupeser » ,  je ne me souviens plus très bien de la fois où un article de Marc Fellous ou de quelque autre contributeur à la revue de l'AFIS  a fait l'objet d'une Une du Nouvel Obs,  avant d'être repris par tous les médias et de servir de fondement l'après-midi même à un communiqué commun des ministères de l'écologie et de l'agriculture.... Parce que l'influence relative de Séralini, c'est exactement ça, et pour le coup l'AFIS ne joue pas du tout dans la même division.

 

Plus loin dans son encart, Sophie Caillat nous dit que l'AFIS « a une influence grandissante auprès des décideurs ». Pour arrêter ma crise de fou rire, Mme Caillat, pourriez-vous svp nous donner vos sources qui vous amènent à une telle conclusion ? Non mais, sérieux, sur quoi vous vous fondez pour élaborer un tel jugement, parce que, vu de ma place,  j'ai vraiment rien remarqué dans le genre, bien au contraire !

Vous faites référence à quoi ? Par pitié, donnez au moins un exemple, un fait, quelque chose, en nous disant qui sont ces fameux « décideurs » qui ont pris quelle décision sous quelle influence de l'AFIS !

Admettons (un peu naïvement, diront les marxistes)  que le gouvernement de la république soit la meilleure incarnation de la figure des décideurs. Dans quelle décision récente du gouvernement voyez vous l'influence de l'AFIS, exactement ?

Dans la décision du gouvernement « de gauche »  de reconduire le moratoire sarkozien sur le maïs MON810,  moratoire dont l'AFIS a toujours dit qu'il n'a aucune base scientifique ?

Dans tout le cinéma autour des ondes électromagnétiques du genre « Grenelle des ondes », alors que l'AFIS a toujours relayé la parole scientifique qui dit qu'il n'y a rien à signaler comme danger constaté sur cette question ?

Dans le remboursement maintenu de l'homéopathie, alors que l'AFIS a toujours dénoncé cette médecine de charlatans et sa prise en charge par la sécurité sociale ?

Dans l'inscription du principe de précaution dans la constitution, alors que l'AFIS a toujours expliqué qu'il s'agit là d'un principe stérile et stérilisant qui n'apporte rien à la compréhension raisonnée des risques ?

A la limite, le seul exemple récent de décision gouvernementale allant dans le sens d'un combat public de l'AFIS serait le plan autisme, qui bannit la psychanalyse de la prise en charge de ce handicap. Mais, gloire leur soit rendue,  j'ai tendance à penser que le combat des parents d'autistes et d'autistes eux-mêmes y est pour beaucoup plus que l'argumentation rationaliste de l'AFIS sur le caractère pseudoscientifique de la psychanalyse. De toutes façons, cela ne devrait pas trop déranger Sophie Caillat, qui sur ce sujet a l'air d'avoir le même avis que l'AFIS, puisqu'elle a elle aussi en son temps, comme l'AFIS,  promu Le Mur, le documentaire de Sophie Robert  [doit-on en déduire que Sophie Caillat a une influence grandissante auprès des décideurs ? ]

http://www.rue89.com/2011/11/04/autisme-le-mur-docu-qui-derange-des-psys-francais-226195

 

C'est dingue de voir comment en fonction des sujets et surtout de ses propres préjugés, Sophie Caillat a des sentences toute aussi définitives que contradictoires entre elles à propos de l'AFIS. Ainsi, aujourd'hui, parce qu'elle a été irritée par des arguments qu'elle n'a pas réussi à réfuter, la journaliste nous dit dans son encart  que

 

« Une partie de la communauté scientifique les accuse de n’être pas pertinents sur le plan scientifique, mais aussi d’avoir des partis pris idéologiques. »

 

[quelle partie de la communauté scientifique ? Pourquoi pas pertinents ? Quels parti-pris idéologiques – en dehors de celui consistant à défendre la science et la raison ? Des formules toutes faites comme ça, aussi vagues et creuses, tout le monde peut en écrire à propos de tout le reste du monde.]

 Pourtant, Sophie Caillat, qui a l'air de découvrir l'AFIS avec les articles de Quirant/Gauvrit [qui d'ailleurs n'écrivaient pas au nom de l'AFIS mais en leur nom], n'a pas toujours écrit ce genre de choses à propos de l'association.

Ainsi, saurez-vous deviner qui a rédigé en 2009 ces lignes empreintes de respect et de considération, avec un lien vers le site de l'association aujourd'hui pourfendue ?

 

« Citons aussi cette mise au point de Martine Souques, médecin de santé publique à EDF, dans un article paru sur le site de la sérieuse Association française pour l’information scientifique (AFIS) » :

 

Il se trouve qu'à cette époque, les informations diffusées par l'AFIS sur un sujet précis collaient mieux avec ce que Sophie Caillat voulait démontrer, à propos des ampoules à basse consommation, et c'est pour cela qu'elle considérait comme « sérieuse » une association qu'elle n'avait pas l'air de connaître, comme on le constate à rebours.

http://www.rue89.com/hoax/2009/08/22/non-lampoule-basse-conso-nest-pas-dangereuse

 

Où l'on voit que l'AFIS peut être considérée comme « sérieuse » quand ça arrange, et comme douteuse quand ça arrange moins, en fonction de considérations purement idéologiques qui n'ont rien à voir avec la qualité des arguments proposés.

Ce qui prouve bien que l'action de l'AFIS sera encore nécessaire et même indispensable pendant un bon moment.

Mais je ne sais pas si c'est ce que la journaliste de Rue 89 voulait démontrer par l'absurde...


Yann Kindo

 

 

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