Croissance / décroissance : une fausse question

Ce texte est la version rédigée et surtout complète de l'intervention que j'ai faite samedi 29 août à la fête de la FSU Ardèche dans le cadre du débat organisé sur la question de la Décroissance. Les trois autres intervenants étaient trois défenseurs de cette Décroissance : le politologue Paul Ariès, Thierry Brugvin du Parti de la Décroissance et le réalisateur Philippe Borel, dont le film "Urgence ralentir" avait été projeté juste avant le débat.

Le  titre de ce débat est  « Croissance et décroissance, comment le syndicalisme s’empare de cette problématique ? ». Je vais essayer de faire une intervention qui tout à la fois réponde précisément à cette question… tout en partant du principe que c’est une fausse question, puisque mon propos visera à vous convaincre que le syndicalisme, ou plus généralement le mouvement ouvrier, ne doit pas se situer sur ce terrain de la discussion « croissance ou décroissance ? ». Je vais donc renvoyer dos à dos les notions de « croissance » ou de « décroissance » comme n’étant pas un enjeu pour les travailleurs, comme étant toutes deux étrangères à leurs intérêts et en dehors des revendications qu’il faut avancer. Je vais les renvoyer dos à dos car elles ont une chose en commun qui est bien plus importante que ce qui les oppose pourtant frontalement : se situer ou sur le terrain de la nécessaire croissance ou sur celui de l’indispensable décroissance, c’est se situer sur un terrain qui n’est en rien un terrain de classe, c’est bricoler avec des notions dont la substance n’a en soi rien à voir avec les intérêts des travailleurs.  
Ce renvoi dos à dos sera cependant  déséquilibré, car je vais passer plus de temps à  m'en prendre à  la mode de la décroissance qu'à la fascination pour la croissance, pour plusieurs raisons :

1) L’apologie de la décroissance est bien plus à la mode à gauche que celle de la croissance, et on en arrive même désormais à voir le syndicalisme se poser la question de son rapport à la décroissance, alors que cette théorie est selon moi frontalement opposée à ce qui est à la base du syndicalisme lui-même.

2) Il n’y a aucun intervenant à la tribune qui se revendique de la défense de la croissance, alors qu’en dehors de moi tous les intervenants se revendiquent de la décroissance.

3) La théorie de la décroissance est particulièrement nocive de mon point de vue, et je vais essayer de vous montrer en quoi elle est fondamentalement réactionnaire (au sens étymologique du mot : « celui qui veut revenir à avant, qui veut faire tourner la roue de l’histoire en arrière »)

Reste à savoir de quoi on parle quand on parle de « croissance /décroissance », avant de les aborder l’un et l’autre plus en détail. On le comprend bien, la croissance  peut être définie comme un indicateur purement quantitatif , alors que par ailleurs la notion de « développement », qui est en partie différente et qu’il faut aussi avoir à l’esprit,  essaie aussi de mesurer en plus  une dimension  qualitative de quelque chose. En gros la croissance est mesurée par le PIB (Produit Intérieur Brut), et elle repose sur le calcul de la production, notamment industrielle et agricole. Un indicateur généralement plus pertinent  est  le PIB/habitant, qui mesure mieux la productivité atteinte dans une zone, c’est à dire la capacité à produire beaucoup pour un nombre donné de personnes. Ces deux indicateurs posent des problèmes d’utilisation, puisque le PIB par exemple inclue les dépenses militaires, qui contribuent rarement à élever le niveau de vie d’une population (surtout celle sur lesquelles les bombes tombent). Plus pertinent est l’IDH, qui a une composante qualitative plus affirmée, puisque cet indicateur mélange différentes notions afin de mesurer le niveau de développement d’un pays, en termes d’accès aux soins ou à l’éducation par exemple. Mais il faut préciser toutefois d’emblée aux adeptes de la Décroissance  que le PIB et l’IDH sont assez étroitement corrélés, et pas seulement parce que le deuxième inclue le premier pour être calculé : il est logiquement à peu près impossible d’avoir un développement – c'est-à-dire une satisfaction des besoins de la population – qui soit élevé quand on a une production et une productivité qui sont faibles. Pour le dire autrement : une richesse minimale  n’est pas une condition suffisante au bonheur, mais la pauvreté et plus encore la misère sont des pourvoyeurs à peu près assurés d’emmerdes et de malheurs, en général. C’est pour cela qu’un des piliers essentiels du syndicalisme et du mouvement ouvrier au cours de leur existence a été la revendication d’un meilleur niveau de vie, ce qui dans la classe ouvrière signifie  de meilleurs salaires,  plutôt que de se retourner vers leurs adhérents pour leur dire qu’on peut très bien être heureux avec très peu (ce que les patrons auraient tendance à préférer comme discours, sans aucun doute)

Face à cela, la Décroissance est une théorie à la fois récente et en même temps ancienne, qui avance que l’humanité est engagée dans une course folle vers le toujours plus, que la planète ne peut pas le supporter, et qu’il faut aller donc aller vers des formes de « moins »  qui varient selon les différentes obédiences de la Décroissance.

Je vais donc développer un point de vue dont vous comprendrez vite qu’il est « marxiste », en m’attaquant d’abord rapidement aux illusions de la course à la croissance puis en montrant que la Décroissance est une théorie réactionnaire qui est toxique pour le mouvement ouvrier.

 

LES ILLUSIONS DE LA CROISSANCE

Puisque ce débat porte sur l’attitude du syndicalisme à propos de la problématique croissance/décroissance, prenons comme point  de départ ce que dit un syndicaliste, à savoir  Jean Claude Mailly, porte parole de Force Ouvrière, sur France inter le 2 juin à 8h15. Il réagissait à l’annonce d’une nouvelle hausse du chômage en mai :

« Malheureusement je dirais que je ne suis pas surpris, non pas pour le niveau du chiffre, mais sur le fait que le chômage monte. Ça correspond à une reprise économique plus que molle, si reprise il y a. Et je rappelle que le taux de croissance au premier trimestre, pour une grande part, c’est de la reconstitution de stocks. Cela signifie que la reprise n’est pas là. Donc, qu’est ce qu’on peut faire au niveau national pour booster l’activité économique ? On peut par exemple, sur les aides publiques aux entreprises, même si on ne diminue pas le montant, les recibler différemment. On pourrait aider des PME qui en ont besoin, alors que là on aide parfois des grandes entreprises qui n’en ont pas besoin. Voilà, c’est des choses comme ça qu’il faut travailler. Et tant qu’on ne boostera pas l’activité économique, on aura malheureusement les chiffres du chômage qui vont continuer à se détériorer. »

Cette approche est éminemment critiquable, et incarne bien ce que j’appelle « les illusions de la croissance ». Face à la montée du chômage, qui est un désastre majeur pour la classe ouvrière à tous points de  vue, le dirigeant syndical ne propose ici non seulement aucune perspective de lutte des travailleurs pour se défendre, mais, en ce qui concerne les mesures à prendre,  il fait même carrément passer les intérêts immédiats des travailleurs au deuxième plan.  En effet, il ne propose pas d’interdire les licenciements ou quelque mesure moins crédible qui ferait mine de s’en prendre directement au chômage en s’en prenant aux licencieurs, il met comme priorité numéro 1 la nécessité de relancer la croissance, ce qu’il appelle « booster l’activité économique ». Au lieu d’inciter les travailleurs à la lutte, il se pose en conseiller du gouvernement sur la meilleure manière de distribuer l’aide publique aux entreprises. Ça tombe bien, c’est aussi la politique du gouvernement, que de miser sur la croissance, la compétitivité et l’aide aux entreprises. De A à Z, tout est faux dans l’approche de Mailly, dont la conclusion est éloquente « tant qu’on ne boostera pas l’activité économique, on aura malheureusement les chiffres du chômage qui vont continuer à se détériorer. » Alors que ce qu’il devrait dire c’est «  tant qu’on laissera faire  le patronat et ses marionnettes au gouvernement, on aura malheureusement les chiffres du chômage qui vont continuer à se détériorer, tout comme vont se détériorer les conditions d’existence des travailleurs dans tous les domaines ». Contrairement à ce que pensent les décroissants, la croissance n’est pas une mauvaise chose en soi, loin s’en faut.  Le problème est qu’en régime capitaliste les travailleurs n’ont aucune contrôle sur les ressorts de cette croissance et sur la manière de l’obtenir, et la vouloir pour elle-même peut être une manière de tendre les fouets pour se faire battre.

Le choix de privilégier en tant que dirigeant syndical la relance de  la croissance est un choix typique du réformisme : puisque l’on n’envisage pas de perspectives de prise de contrôle de l’économie par les travailleurs, alors du coup, tant que ce sont les capitalistes qui dirigent, il faut espérer que le gâteau du PIB soit le plus gros possible, pour que les travailleurs puissent en récupérer un peu plus de miettes. C’est ce que résumait le politicien social-démocrate allemand Helmut Schmidt avec sa formule célèbre que mon grand-père m’a longtemps seriné quand on s’engueulait à propos de politique :

« Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ».   

Dans la vraie vie, les profits d’aujourd’hui sont les profits d’aujourd’hui,  et ils sont ce qui manque pour les salaires d’aujourd’hui, point barre. Ils ne garantissent même pas les investissements de demain, et encore moins  des emplois à la Saint Glinglin, avec lesquels les politiciens de droite et des gauche veulent nous mener en bateau depuis…. aussi longtemps que je m’en souvienne. En ce qui concerne le fait que la hausse des profits entraîne celle des investissements, je renvoie au graphique suivant trouvé sur le site de Michel Husson, qui est particulièrement éloquent – même si je redoute qu’il n’aurait pas suffi à convaincre Papi, en qui le mal social-démocrate était très profondément implanté :

 

 Source : http://hussonet.free.fr/psalirsw.pdf

 Ainsi, depuis que la gauche est arrivée au pouvoir en 1981 en France, on n’a connu quasiment aucune année de récession, il y a bien eu croissance même si elle était faible, on a tout fait pour favoriser les profits et la « compétitivité des entreprises »… et pourtant le partage du PIB entre les revenus du capital et ce du travail s’est nettement modifié au détriment des travailleurs et en faveur des capitalistes, pendant que les profits nourrissaient bien plus la spéculation financière que les investissements productifs.  De ce point de vue, sous le capitalisme, la croissance et les profits d’aujourd’hui sont…. le krach boursier et la crise économique de demain [et au vu de l’actualité boursière du côté de la Chine, l’expression« demain » n’est peut être qu’à peine une métaphore]

Pour la bonne bouche, à propos des illusions de la croissance et du réformisme, je vous propose cette citation de l’économiste John Maynard Keynes qui décrit la manière dont la soif de profit des capitalistes nourrit le développement du machinisme et la croissance économique, qui déboucheront sur une situation d’abondance dont tout le monde bénéficiera :

 « "(...) nous nous efforcerons de mettre dans nos tartines, plus de beurre que de pain – de partager le peu de travail qu'il restera à faire, entre autant de personnes qu'il est possible. Trois heures par jour, et une semaine de 15 heures, constitueront une transition utile pour commencer. Car 3 heures de travail par jour suffiront encore amplement à satisfaire en nous le vieil Adam. (…) Ainsi pour la première fois depuis ses origines, l'homme se trouvera face à face avec son véritable, son éternel problème – quel usage faire de sa liberté, comment occuper les loisirs que la science et les intérêts composés lui auront assurés, comment vivre sagement et agréablement, vivre bien ? (…) Ce sont les hommes d'affaires, absorbés par leur tâche, actifs et aptes à faire de l'argent, qui nous entraîneront tous avec eux vers la terre promise de l'abondance économique. Mais ce seront les gens qui peuvent continuer à vivre, et à cultiver l'art de vivre pour lui-même jusqu'à ce qu'ils aient atteint une plus haute perfection, qui ne se vendent pas pour exister, qui seront à même de jouir de cette abondance lorsqu'elle sera atteinte.(…) Il n'y a pas de pays et pas de peuple à mon avis, qui puisse envisager un âge de loisirs et d'abondance sans appréhension. Car nous avons été trop longtemps habitués à peiner et à lutter, et non à jouir. C'est un problème effroyable pour un être quelconque, qui n'a pas de talent particulier, que de s'occuper, surtout lorsqu'il n'a plus de racines par lesquelles il communique avec la terre, de liens qui l'attachent aux coutumes et aux conventions chères à une société qui vit de traditions »
(Keynes - « Perspectives économiques pour nos petits-enfants » (1930)

Ce n’est pas la peine de s’éterniser sur le fait que l’avenir promis par Keynes à ses petits-enfants ne correspond pas exactement à notre présent, mais le plus fascinant à propos de cet aveuglement du réformisme appuyé sur la croissance, c’est que ce texte date quand même de 1930, c'est-à-dire juste au moment où le capitalisme et ses « hommes d’affaires » venaient de plonger l’humanité dans une crise économique effroyable qui non seulement ne prenait pas le chemin de l’abondance, mais replongeait même une large partie de la population des pays riches dans une misère dont elle était auparavant très partiellement sortie.

Pourtant, presque un siècle avant cette étonnante analyse de  Keynes, on trouvait déjà chez Marx, en 1849, dans la brochure Travail salarié et capital, une contre-argumentation lucide sur la nécessité pour le mouvement ouvrier de ne pas accrocher ses wagons à la locomotive de la croissance. Et son analyse qui me semble bien correspondre à l’évolution des événements depuis, s’applique également aux périodes de croissance un peu prolongée telles que les dites « 30 Glorieuses »

 « Même la situation la plus favorable pour la classe ouvrière, l'accroissement le plus rapide possible du capital, quelque amélioration qu'il apporte à la vie matérielle de l'ouvrier, ne supprime pas l'antagonisme entre ses intérêts et les inté­rêts du bourgeois, les intérêts du capitaliste. Profit et salaire sont, après comme avant, en raison inverse l'un de l'autre.

Lorsque le capital s'accroît rapidement, le salaire peut augmenter, mais le profit du capital s'accroît incomparablement plus vite. La situation matérielle de l'ouvrier s'est améliorée, mais aux dépens de sa situation sociale. L'abîme social qui le sépare du capitaliste s'est élargi.

Enfin:

Dire que la condition la plus favorable pour le travail salarié est un accroisse­ment aussi rapide que possible du capital productif signifie seulement ceci: plus la classe ouvrière augmente et accroît la puissance qui lui est hostile, la richesse étrangère qui la commande, plus seront favorables les circonstances dans lesquelles il lui sera permis de travailler à nouveau à l'augmentation de la richesse bourgeoise, au renforcement de la puissance du capital, contente qu'elle est de forger elle-même les chaînes dorées avec lesquelles la bourgeoisie la traîne à sa remorque. »

 

Certes, le capitalisme est assez compétent pour développer le progrès technique et augmenter la productivité, ce qui est historiquement une bonne chose. Et il peut aussi parfois, grâce à l’augmentation de cette productivité, se permettre d’augmenter conjointement le niveau de vie des travailleurs ou d’une partie d’entre eux. Mais comme le montrait Marx, cette hausse du niveau de vie permis par la croissance peut-être vraie en même temps que l’est la détérioration du rapport capital/travail dans la distribution globale du revenu, ce qui signifie en fait une intensification de l’exploitation  des travailleurs en tant que classe. On le lit très bien sur le graphique suivant, toujours tiré du même article de Michel Husson :

 

Source : http://hussonet.free.fr/psalirsw.pdf

 

Donc, en résumé pour cette première partie : dans le cadre du système capitaliste défendre la croissance quand on est un syndicaliste, c'est dans le meilleur des cas fixer un faux objectif dans un domaine où l’on ne maîtrise rien, un objectif qui peut ne rien valoir  aux salariés même s'il était atteint. Dans le pire des cas, viser la croissance peut revenir  à épouser le discours patronal sur la compétitivité, les nécessaires efforts, etc.  Dans les deux cas, c'est ne rien faire qui puisse nuire au MEDEF.

Ceci dit, il y aurait une autre manière de servir la soupe au MEDEF,  ça serait de convertir les travailleurs à la Décroissance et de les convaincre  que le pouvoir d’achat est une horreur qu’il faut réduire au plus vite parce que la pauvreté  par contre c’est vraiment chouette.

D’où la deuxième partie de cet exposé :

 

CRITIQUE DE LA DECROISSANCE : UNE IDEOLOGIE REACTIONNAIRE

Une précision d’abord : la Décroissance est une référence dont se revendiquent des gens parfois assez différents entre eux, et celle que je vais discuter ici n’est pas par exemple la décroissance issue  de l’extrême droite,  telle qu’elle est portée par un Alain de Benoist, mais la décroissance de gauche et plutôt militante, dont Paul Ariès et le Parti de la Décroissance sont des figures légitimes et reconnues. C’est un courant qui s’est développé à une plus large échelle dans les 10/20 dernières années, mais qui a des racines historiques bien plus profondes. On pense avant tout aux hippys et aux communautés des années 1970, qui ont une histoire particulièrement riche en Ardèche, mais en fait le débat entre le point de vue marxiste que je vais défendre et le point de vue décroissant est un débat contemporain qui fait directement écho à des débats plus anciens, qui déjà au XIXe siècle lors de l’avènement de la société industrielle  ont opposé Marx et Engels à différents auteurs ou courants:

- A l’ensemble du courant des  socialistes dits « utopistes », comme par exemple Charles Fourrier

- Aux Luddites, ces ouvriers qui cassaient les machines pour protéger leur emploi (et qui en ce sens, contrairement aux décroissants d’aujourd’hui, défendaient vraiment leur croûte et leur niveau de vie)

- Au théoricien anarchiste et  Pierre-Joseph Proudhon, qui élevait l’artisanat et la libre association en rempart à l’industrie. Il avait écrit en 1846  un livre de théorie économique intitulé  Philosophie de la misère , auquel Marx, qui avait le sens du sarcasme, avait répondu l’année suivante par son  Misère de la philosophie.

- Surtout à  l’économiste Thomas Malthus, qui déjà en 1798 – ça ne nous rajeunit pas – publiait un livre pour expliquer que la population augmentait beaucoup trop vite et que l’on courrait à la catastrophe parce que les ressources ne pourraient pas suivre. Il s’est planté dans les grandes largeurs, mais, on le verra, les Décroissants n’ont pas retenu la leçon, et on a régulièrement des résurgences de ce mode de pensée. Cela a notamment été le cas en 1968 avec le livre de Paul Ehrlich « La Bombe P » - P comme « population » -, qui prédisait toute une série de catastrophes et d’effrondrements inéluctables…qui n’ont en fait jamais eu lieu. Sur ce point précis que je n’ai pas le temps d’approfondir, je voudrais juste signaler à tous ceux qui comme les décroissants ont peur de la croissance démographique , que, en dehors des massacres et des épidémies, la meilleure manière de limiter cette croissance-là est encore de promouvoir le développement. En effet, à de très très rares exceptions près, le développement  d’un pays  et l’élévation de son niveau de vie ont toujours eu pour conséquence dans toutes les sociétés de faire rapidement diminuer l’indice de fécondité, c'est-à-dire le nombre de naissances. Or, il se trouve que les décroissants n’aiment pas beaucoup plus le développement qu’ils n’aiment la croissance, on y reviendra.

Je vais donc développer ma critique de la Décroissance autour de 4 axes, en essayant de montrer successivement :

  1. Que c’est une théorie qui repose sur une vision passéiste du monde et sur une critique erronée du capitalisme

  2. Que sa formule fondatrice selon laquelle « il ne peut pas y avoir de croissance infinie dans un monde fini » n’a que les apparences de la logique.

  3. Que le rapport de la Décroissance aux questions de pouvoir d’achat et de pauvreté la rend incompatible avec la raison d’être du syndicalisme, qui est la défense des intérêts matériels et moraux des travailleurs.

  4. Que le caractère réactionnaire de la Décroissance déborde souvent des pures questions économiques, et je prendrai pour cela l’exemple de la vision de l’éducation proposée par Paul Ariès.

Une vision passéiste du monde, une critique erronée du capitalisme :

Prenons par exemple cette série de couvertures du journal La Décroissance  - à part une d’entre elles, je crois, toutes les couvertures que j’ai choisies dans mon dossier documentaire datent d’une époque où Paul Ariès en était le responsable des pages politiques.


On le voit, les décroissants ont la phobie des objets. Et plus ces objets sont modernes, plus ils sont supposés nuisibles.  Par exemple, si vous possédez comme moi un téléphone portable, c’est que vous êtes un « laquais »  - on ne sait pas de qui, on ne sait pas de quoi, mais vous êtes des laquais. Tout à sa haine de la civilisation industrielle, le journal  a - ou  « a eu », je ne l’ai pas lu depuis un moment – une chronique mensuelle intitulée « La saloperie que nous n’achèterons pas ce mois », qui consiste à vouer aux gémonies un objet dont on pourrait très bien se passer. Conformément à la couverture qui appelle à Casser les ordis, l’ordinateur a ainsi figuré dans cette liste des saloperies que les Décroissants ne veulent pas acheter. Pourtant le rédacteur de l’article avouait quand même qu’il composait son papier vengeur sur un ordinateur… De même, si Internet est décrit comme un piège qui enferme la planète et l’humanité, c’est quand même sur le site Internet du journal que j’ai pu télécharger ces jolies couvertures…

Bref, selon les Décroissants, on a trop de choses, on produit trop de choses, et leur critique du capitalisme s’articule autour de la  notion de « productivisme » : le capitalisme serait à rejeter en premier lieu non pas parce qu’il repose sur l’exploitation de l’homme par l’homme, mais parce qu’il serait productiviste, c'est-à-dire que son souci premier serait de produire, et de produire toujours plus. Le problème principal serait la croissance, et c’est pour cela que le courant s’appelle précisément la Décroissance (et pas « Le Partage » ou « La Socialisation » ou « la Désexploitation »). Or, dire que la croissance est le problème, c’est sans doute encore pire que de dire que la croissance est la solution. C’est au moins aussi faux, et c’est encore plus nuisible.  De plus, cette approche a un petit côté anti-populaire assez indécent qui pue le mépris social. Par exemple, si vous observez attentivement les dessins et les caricatures produits dans la mouvance décroissante, vous n’y verrez pas ou très peu la figure archétype  du capitaliste à Haut-de-Forme présenté comme un requin assoiffé de pognon, mais vous y verrez très fréquemment raillées des figures typiques de prolos comme la ménagère qui pousse son caddie ou le gros à casquette accroché à son portable – Paul Ariès a d’ailleurs écrit un article pour dénoncer à juste titre ce racisme anti-gros, un phénomène qui donne l’impression que chez les décroissants, on aime beaucoup la pauvreté mais qu’on n’aime pas beaucoup les pauvres, par contre.

Sur le fond, critiquer le capitalisme en disant qu’il produit trop et qu’il fournit trop d’objets à tout le monde est une erreur de perspective très problématique.

En gros, l’idée fondamentale selon moi  est que le capitalisme n’est en réalité pas « productiviste », car il ne produit pas pour produire. Il produit pour faire du profit, ce qui est très différent. Par exemple, le capitalisme ne stimule et ne développe pas partout le machinisme et le progrès technique, et il peut au contraire bloquer la diffusion des innovations au nom du droit de propriété à travers les brevets, et là où les travailleurs sont bon marchés il peut très bien entraver le développement normal du progrès technique. Par exemple, le tracteur agricole est une invention qui date de 1881, et il y a de nos jours autour de 28 millions de paysans dans le monde qui possèdent un de ces engins. 28 millions de tracteurs, voilà un chiffre propre à terroriser tout décroissant normalement constitué ! Sauf que ces 28 millions représentent à peine 1,8% des paysans, pendant que 22 % d’entre eux utilisent la traction animale et que 75% d’entre eux ne sont même pas assez riches pour se payer cela et travaillent uniquement à la main.  Bref, les Décroissants peuvent triompher : le capitalisme applique très bien leur programme de refus de la diffusion  de la civilisation industrielle.

Ils peuvent également se rassurer en ce qui concerne les prouesses de ce capitalisme supposé « productiviste » qui se shooterait à la croissance, puisque la croissance de l’économie capitaliste est plutôt en berne (en « décroissance », en quelque sorte), notamment dans les  pays développés : pour la période 1950-1973, elle était de 4% pour la France , de 5% pour l’Allemagne et de 2,5% pour le Royaume-Uni [on note au passage avec la périodisation 1950-1973 que les dites « 30 glorieuses » du capitalisme ont duré au mieux 23 ans…] . Pour la période 1973-1994, on est passé de 4 à 1,6% pour la France, de 5 à 1,8% pour l’Allemagne et de 2,5 à 1,5% pour le R-U.

Dans l’Union européenne, le taux de croissance moyen du produit intérieur brut (PIB) sur les six dernières,  depuis le déclenchement de la crise  en 2008 est proche de zéro, on frôle la Décroissance pleine et entière, youpi ! Plus significativement, toujours pour l’UE,  l’indice de la production industrielle – celui qui mesure la production de tous ces objets modernes qui hantent les décroissants – est lui toujours nettement en dessous de son niveau de 2008.

Le taux de croissance officiel en Chine reste encore élevé. Mais il est en diminution. À quelque 10 % entre 2000 et 2010,  il tourne cette année autour de 7 %, ce qui a provoqué un début de panique boursière ces jours-ci.

Surtout, il y a désormais en Europe un pays modèle de ce qu’est la décroissance en application, c’est la Grèce. En effet, on y constate :  un recul significatif du PIB ; un retour à la terre de gens trop pauvres qui quittent les villes pour les campagnes, là où l’on peut au moins cultiver trois légumes pour se nourrir ; on y consomme globalement beaucoup moins et les rayons des magasins prennent la poussière ; on y utilise nettement moins d’énergie qu’auparavant ; et même, on y constate l‘apparition de monnaies locales, une autre régression qui plaît dans cette mouvance.  Bref, que du bonheur du point de vue de la Décroissance… mais pour autant que l’on sache que du malheur pour la population qui est victime de cette cure drastique d’austérité.

Donc, non, le capitalisme n’est pas « productiviste », et en période de crise, si il faut réduire drastiquement la production pour maintenir le profit, ils le font sans hésiter. Le capitalisme  ne produit pas de trop, il ne produit surtout pas assez pour les près d’1 milliards de personnes sur la planète qui ont faim tous les jours, pour les 8 millions de séropositifs qui n’ont pas accès aux trithérapies, pour les 2,7 milliards de personnes qui n’ont pas directement accès à une eau potable sécurisée, ou bien encore parmi tant d’autres exemples pour le ¼ de la population mondiale qui n’a toujours pas accès l’électricité.

L’empreinte écologique : « Il ne peut pas y avoir de croissance infinie dans un monde fini »

C’est là l’argument-massue de la Décroissance, sa raison d’être toujours et encore martelée : « il ne peut pas y avoir de croissance infinie dans un monde fini », la décroissance est de toutes façons inéluctable puisque les ressources s’épuisent, alors autant l’accepter et choisir de soi-même la sobriété heureuse. A priori, cet argument est imparable et on le comprend très bien si l’on pense à la question du pétrole, une ressource que la Terre met des millions d’années à fabriquer et que l’humanité consomme à une vitesse extrêmement rapide depuis la 2e révolution Industrielle.

En fait, tout cela n’est inéluctable que si l’on raisonne à système technique constant, et les décroissants font exactement la même chose que ces économistes qui nous expliquent doctement que :  « c’est inéluctable, avec la hausse de l’espérance de vie on ne peut plus payer les retraites comme avant, il faudra travailler plus longtemps, on n’y peut rien, c’est inéluctable, c’est la démographie, c‘est mathématique ». Dans un cas comme dans l’autre, les prophètes de malheur qui nous commandent de nous serrer la ceinture évacuent un tout petit truc de leur implacable équation : les gains de productivité. Ils font comme si l’Histoire s’était arrêté de ce côté-là et se lancent dans de profonds calculs qui sont peut-être très élaborés mais qui sont tout autant à coté de la plaque que ceux des économistes néoclassiques qui nous démontrent mathématiquement par a + b que si on laisse le marché se démerder tout seul il débouche automatiquement  sur une allocation optimale des ressources qui satisfait tout le monde. Sauf que, obstinément, le réel qui est très têtu ne veut pas se conformer aux résultats des calculs, et c’est vrai aussi en ce qui concerne les prophètes de malheur décroissants. Ainsi, lors de l’année de ma naissance – que je situe personnellement aux alentours de 1988, mais pour la commodité de l’exposé disons que c’est 1972 - le célèbre club de Rome prévoyait la fin du mercure en 1983, de l’or en 1984, du pétrole en 1992, et de l’uranium avant 2000. Comme quoi, les prédictions sont toujours difficiles, surtout quand elles concernent l’avenir….

Je vous ai mis deux documents pour aider à mieux comprendre où se situe le problème :

Voici tout d’abord un petit texte à propos de l’empreinte écologique, qui est tiré du blog « Imposteurs.  L’auteur y réagit à cette notion qui a été forgée par le WWF et qui depuis est relayée sans aucune prise de distance par la quasi totalité des médias, qui nous ont tous expliqué de concert le 16 août dernier que nous avions atteint le moment de l’année où nous avions consommé tout ce que le Terre pouvait nous donner, et que nous finirons l’année à crédit, et que c’est comme ça chaque année et même que la date de basculement est de plus en plus tôt dans l’année. Avant de nous pencher sur ce texte, je voudrais quand même avoir une pensée à la mémoire du directeur du WWF France, qui est décédé cet été après une vie entre autres consacrée à culpabiliser les gens en brandissant l’ « empreinte écologique ». Il se trouve qu’il est mort lors d’un séjour de plongée dans le Pacifique, et que en termes démission de CO2 son seul voyage en avion représente 5 ans de trajet quotidien domicile-travail d’un travailleur parisien de banlieue qui ferait 50 kilomètres en voiture pour aller au boulot.

« Une autre limite est de considérer l'empreinte écologique de manière purement statique : Ainsi la WWF a-t-elle calculé l'empreinte écologique de la France. Les écologistes ont calculé que l'empreinte écologique française est passée de 200 à 300 millions  d'hectares en moins de 40 ans, et estime que :
«
Si le monde entier avait le même impact écologique que la France, il faudrait près de trois planètes pour
espérer vivre de façon durable. »

De même lit-on qu'il faudrait 5 planètes si tout le monde adoptait les standards américains.
Ces calculs qui tantôt se veulent culpabilisateurs tantôt expriment la peur que la multitude du Sud réclame ses droits à la consommation en fait ne veulent pas dire grand chose.
Ce que WWF ne dit pas pour la France,
c'est que dans le même temps où l'empreinte écologique a
augmenté de 50%, la production a été multipliée par 3
. Consommer comme un français d'aujourdh'ui en 1960 aurait donc nécessité non pas 3 planètes, mais6 planètes
,  et on aurait sans doute   pu prophétiser la fin de l'humanité avant l'an 2007. »

[Anton Suwalki, « Les abus du concept d’empreinte écologique »]

 

Le deuxième document est une petite blague, qui montre bien l’absurdité de raisonner pour l’avenir à système technique ou mode de production constants :

Une blague paléolithique : au temps des chasseurs-cueilleurs :

 

 

 

«  -Dis, Papa, tu sais que l’on prévoit 7 milliards d’habitants sur la planète en 2015 ?

- N’importe quoi, mon fils, c’est totalement impossible, cela n’arrivera pas : il n’y aura jamais assez de mammouths pour nourrir tout ce monde »

 

 

Le mépris du pouvoir d’achat est-il soluble dans le syndicalisme ?  :

 

La deuxième série de couvertures du journal la Décroissance que je vous propose illustre parfaitement le rapport des décroissants à la consommation et au pouvoir d’achat.

On le voit, les décroissants savent reconnaître l’ennemi principal qu’il faut combattre, et il l’ont clairement identifié :  le Père Noël, ce salaud qui ramène des cadeaux dont on pourrait très bien se passer. Nous avons trop de tout, il ne faut rien acheter, et les décroissants appellent à la grève… de la consommation (c’est d’ailleurs la seule grève à laquelle ils appellent, à ma connaissance).  Et ils le font avec un certain succès d’ailleurs, puisque l’on remarque que dans plus en plus de familles, on applique scrupuleusement leur mot d’ordre de grève de la consommation, à partir du 20 du mois ou quelque chose comme ça, en général, si vous voyez ce que je veux dire…

La rentrée approche, certains se préoccupent bêtement du fait que l’allocation de rentrée est trop faible et ne va pas suffire à couvrir les besoins dans les familles populaires (où pour 1/3 d'entre eux les enfants n'ont pas pu partir en vacances cet été), mais les décroissants savent eux quel est le vrai cheval de bataille : il faut lutter contre les marques. Pas contre la pauvreté, non, contre les marques. A chacun ses priorités et ses préoccupations.

Mais le pire est à venir, et je pense qu’il n’y a pas à beaucoup commenter les deux dernières couvertures qui illustrent la pensée décroissante :

Normalement, celle qui dit « Merde au pouvoir d’achat » devrait suffire en elle-même à régler la question du rapport du syndicalisme à la décroissance. Personnellement, je préfère que la FSU proteste contre le blocage du point d’indice chez les fonctionnaires, qui est notre version du blocage des salaires, plutôt que de claironner « Merde au pouvoir d’achat » avec les décroissants. Leurs slogans sont la négation de la raison d’être du syndicalisme, et j’ose espérer que si certains déposent une motion décroissante au prochain congrès de la FSU pour demander moins de salaire et de pouvoir d’achat, ils vont être très mal accueillis.

Le fond du fond est cependant atteint avec la dernière couverture, celle qui proclame fièrement : « Vive la pauvreté ». Là, on est vraiment dans le dégueulasse, et on se dit qu’il est probable que ceux qui trouvent tant de charme à la pauvreté ne l’ont sans doute jamais expérimentée par eux-mêmes -  même si en cherchant bien on doit pouvoir trouver dans l’histoire des esclaves qui ont célébré les vertus de l’esclavage, sait-on jamais.  

Ceci dit, cet amour de la pauvreté (pour les autres) me semble être sincère et n’est pas juste une provocation. En réalité, quand les Décroissants s’en prennent à la croissance, ils s’en prennent en même temps à la notion de développement. Leur problème, ce n’est pas juste le PIB, c’est aussi l’IDH. L’économiste Serge Latouche est parfaitement clair sur ce point, dans ces lignes que Le Monde Diplomatique a osé publier –et il a bien fait de le faire, comme ça on sait de quoi on parle :

« « A l’inverse, maintenir ou, pire encore, introduire la logique de la croissance au Sud sous prétexte de le sortir de la misère créée par cette même croissance ne peut que l’occidentaliser un peu plus. Il y a, dans cette proposition qui part d’un bon sentiment – vouloir « construire des écoles, des centres de soins, des réseaux d’eau potable et retrouver une autonomie alimentaire » –, un ethnocentrisme ordinaire qui est précisément celui du développement. »

[Serge Latouche, « Et la Décroissance sauvera le Sud… », Le Monde Diplomatique novembre 2004]

 

Ici, la pensée décroissante s’appuie sur la mode du relativisme culturel pour expliquer que construire en Afrique des écoles, des hôpitaux, des réseaux d’eau potable, ou bien encore développer l’autonomie alimentaire est une imposition colonialiste d’un modèle occidental. Autrement dit : ils sont sans doute mieux sans écoles, sans centres de soins, sans eau potable et sans sécurité alimentaire, parce que c’est leur mode de vie.  « Vive la pauvreté », qu’on vous dit ! Tout cela   rappelle les déclarations de Chirac sur le fait que la démocratie ce n’est pas adaptée à l’Afrique, c’est du même tonneau. Cela répond aussi à ceux qui pensent que la décroissance c’est quelque chose qui doit frapper les riches avant tout, et qu’il y a dans ce processus une logique redistributive comme celle que la gauche défend. Latouche est très clair là-dessus : il ne s’agit pas de cela, il s’agit bien de promouvoir la pauvreté, voir ici carrément  la misère.

Evidemment, ceux qui sortent des saloperies pareilles bénéficient d’une alimentation suffisante, de l’eau au robinet, de la sécurité sociale et des services d’urgence en cas de pépin.  On a peine à le croire, mais sans doute sont-ils aussi allés à l’école, une institution qui, malgré la grande compétence de ses enseignants, ne peut rien faire sur le long terme contre la bêtise la plus profonde. Y compris celle d’un « professeur émérite d’université » comme Serge Latouche, qui n’est dans cette position certainement pas le plus dépourvu de ressources parmi les prolétaires.

 

 

L’éloge de la pauvreté n’empêche pas  d’être l’ami des riches : ci-dessus, Pierre Rabhi et la princesse de Polignac devant le château de celle-ci, reconverti en hôtel de luxe…avec champs bio.

Source : « Pour en finir avec la supercherie Rabhi : l’écogourou sur le chemin de Compostage » [page Facebook du groupe Les Enragés]


Une vision réactionnaire de certaines questions de société :

Quand votre vision du monde repose sur un très cabrélien « C’était mieux avant » et que vous vous méfiez comme de  la peste du progrès technique, il y a des chances que ce côté « réac » déborde un peu dans tous les domaines et que vous preniez sur certaines questions des positions un peu déroutantes  pour ceux qui vous aiment bien. Par exemple, j’ai vu beaucoup de gens être surpris  à l’époque des manifs de grenouilles de bénitier de la Manif pour tous en constatant que José Bové était opposé à la PMA, et que Pierre Rabhi pouvait faire des tirades gentiment homophobes contre le mariage gay. Pour ma part, ça ne ma pas étonné du tout, puisque c’est en conformité avec leur analyses obscurantistes sur d’autres sujets. 

Mais pour finir cet exposé, plutôt que de développer cela, je voudrais m’attarder sur un sujet plus proche du cœur des préoccupations de la FSU, à savoir la question de l’éducation. Il se trouve que Paul Ariès a écrit sur ce sujet des choses révélatrices, à l’occasion d’une charge contre le pédagogue Philippe Meirieu.  Je sais qu’à la FSU, on n’a pas du tout apprécié le passage de Meirieu au ministère Allègre, mais je sais aussi qu’on y a du respect pour ce qu’il défend en matière de pédagogies actives, en liaison avec le courant dit de l’éducation populaire ». Je vous invite à essayer de trouver l’article édifiant de Paul Ariès dont je vous ai mis la référence, pour vous faire une idée. En voici déjà un extrait qui donne le ton :

 « "Ce pédagogisme sacrifie tout simplement l'idée même de transmission. Conséquence : il faut interdire aux profs de faire des cours magistraux, on va généraliser à la place une fausse participation qui transforme les cours en café du commerce avec cette incapacité actuelle à obtenir simplement le silence en classe, l'enseignant devient un animateur (comme on dit dans les textes officiels), on utilise même le travail en groupe, qui ne crée pas de coopération mais plutôt de l'hétérogénéité, au risque que les plus faibles tirent les meilleurs vers le bas(…)Philippe Meirieu sait bien en effet que le bilan de son idéologie pédagogique sectaire est effroyable en termes de niveau scolaire, parce qu'elle a rendu tout enseignement impossible dans nombreux établissements où ces méthodes font des dégâts. (…)l'école de Meirieu n'est plus celle de la République, mais celle des sciences de l'éducation "      [Paul Ariès, « Meirieu contre l’école », La Décroissance, numéro 65 p. 9]

 

Glissons sur le fait qu’il est cocasse de se poser en défenseur de l’école contre Meirieu qui lui  voudrait du mal, alors que les décroissants se revendiquent de la pensée d’Ivan Illitch, qui a précisément écrit des livres pour y défendre l’idée de suppression de l’école. Il est par contre normal que les décroissants soient hostiles aux sciences de l’éducation, puisqu’ils sont hostiles à la science en général. Mais l’on est surtout frappé de constater jusque dans les détails du vocabulaire employé la ressemblance  avec la prose des réacs du type « Sauvez les lettres »  qui ont occupé les médias à l’occasion du débat sur la réforme du collège, pour y expliquer que l’on n’apprend plus rien à nos enfants  trop gâtés, qu’on les fait jouer en groupe au lieu de les faire travailler, qu’il faut restaurer l’autorité du maître, que dans le collège unique « les plus faibles tirent les meilleurs vers le bas «  (comme le dit Ariès pour les travaux de groupe), etc. etc.

 Bref, je vais faire une exception à la démonstration qui est au cœur de cet exposé : la pensée de Paul Ariès est sur l‘éducation tout à fait compatible avec le syndicalisme, mais  le syndicalisme tel que le  pratique le SNALC, en l’occurrence.


Conclusion 

J’ai donc essayé de montrer deux choses dans cet exposé :

  1. Que « croissance » et « décroissance » sont en soi deux notions qui n’offrent aucune perspective aux travailleurs, et que de ce point de vue le débat de l’un contre l’autre est un faux débat. Les problèmes à résoudre ne sont ni des problèmes de quantité (faut-il plus ou faut-il moins ?) ni des problèmes d’échelle (faut-il mondialiser ou faut-il relocaliser ?), mais des problèmes de contenu social, autour de la question « qui organise et qui contrôle ? ». La seule opposition qui a vraiment du sens et à partir de laquelle il faut réfléchir, c’est celle entre exploiteurs et exploités, entre capitalistes et travailleurs. Et la question première  n’est pas « combien produire ? » ni même « où produire ? », mais  « comment produire ? ». La question  toujours posée en 2015 par l’organisation de la production reste de savoir comment se débarrasser de l’anarchie du marché capitaliste et lui substituer, à l échelle mondiale, une organisation rationnelle et maîtrisée de cette production, c’est à dire une économie planifiée sous contrôle des producteurs. C’est cela le vrai débat.

  2. La mode de la décroissance à gauche est une mode pernicieuse, parce qu’elle s’appuie sur une théorie passéiste et réactionnaire qui consiste à vanter les  mérites de la pauvreté. Pendant des siècles, ça a été le rôle de la religion que de consoler les masses populaires en leur expliquant que leur situation misérable était en fait  super enviable, parce que « bienheureux les plus pauvres hosannah halléluia amen». Aujourd’hui c’est la Décroissance qui a pris le relais dans certains milieux, mais globalement les Paul Ariès, Serge Latouche et Pierre Rabhi  ne sont pas plus utiles aux intérêts des travailleurs que ne l’est le Pape –et, à niveau égal de « réactionnarisme » sur certaines questions de société,  le Pape qui est actuellement en poste au Vatican apparaît même comme bien plus radical sur les questions sociales qu’un Pierre Rabhi, par exemple.

En guise de  réponse précise à  la question posée par l’intitulé du débat, il me semble donc que le rôle des militants qui veulent défendre les intérêts des travailleurs n’est pas de discuter fraternellement la théorie de la Décroissance et de voir comment l’intégrer à leur vision du monde, mais plutôt de la combattre point par point pour essayer de limiter son influence.  


C’est ce que j’ai essayé de faire ici.

Merci pour votre attention.

NOTA BENE : Le débat qui a suivi les interventions a été intéressant même si je ne crois pas avoir convaincu grand monde dans une assemblée sans doute largement acquise à la Décroissance, alors que celle-ci bénéficiait du fait de la composition du plateau de beaucoup plus de temps de parole que mon point de vue, puisque j'étais seul contre trois.

J'ai quand même été assez choqué que dans une audience réunie par un syndicat, il n'y ait pas eu une levée de boucliers lorsque le représentant du Parti de la Décroissance a expliqué le principe de la Décroissance redistributive de  gauche sur la base du fait que les pauvres seront protégés des baisses de revenu, et que donc celles-ci ne concerneraient que des gens plutôt riches, c'est à dire... au dessus du SMIC !
J'ai par contre été amusé de constater que mon voisin de droite, Philippe Borel, fumait à la tribune, ce qui m'a donné l'occasion de lui suggérer une piste de réduction massive et volontaire d'une consommation inutile et dangereuse , puisque c'est le souci qu'il affiche dans son film.

Enfin, nous avons eu droit dans le débat au couplet vertueux sur la nécessité de prendre son vélo plutôt que sa voiture afin de sauver la planète. Pour autant, n’ayant vu personne dégouliner de sueur, j‘en déduis que pas un décroissant présent n’avait pris son vélo pour se rendre sur les lieux de la fête et n’avait gravi par 35 degrés à deux roues et sans dégagement de CO2 les 7 km de montée raide et ininterrompue pour arriver à bon port à l’endroit du débat.

Personne, et notamment pas Paul Ariès, qui avait pour sa part ce jour-là traversé la France d’Ouest en Est…. en voiture individuelle !


Yann Kindo

 

 

A lire pour prolonger :

Mes articles  :

Autres textes de critique globale de la Décroissance et de ses présupposés :

 

Anton Suwalki, « Les abus du concept d’empreinte écologique » (octobre 2007)

http://imposteurs.over-blog.com/article-13301055.html

 

Anton Suwalki, « Réduire l’empreinte écologique ou réduire les inégalités ? Il faut choisir. »

http://imposteurs.over-blog.com/article-reduire-l-empreinte-ecologique-ou-reduire-les-inegalites-il-faut-choisir-72570941.html

 

 

Une critique marxiste de la Décroissance , 2 textes de Lutte Ouvrière :

« La Décroissance, un point de vue parfaitement réactionnaire », Lutte de Classes n°121 juillet 2009

http://www.lutte-ouvriere.org/documents/archives/la-revue-lutte-de-classe/serie-actuelle-1993/article/la-decroissance-un-point-de-vue

 

Exposé du Cercle Léon Trotsky : « La Décroissance, une doctrine qui prétend faire avancer la société… à reculons » [Décembre 2009. Disponible en version vidéo, audio ou écrite]

http://www.lutte-ouvriere.org/documents/archives/cercle-leon-trotsky/article/la-decroissance-une-doctrine-qui-8991

 

 

 

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